Nous avons tous un rapport particulier avec la sexualité. Avec la nôtre, mais surtout avec celle des autres. Tout le monde fantasme, tout le monde désire, mais ce qui est certain, c’est que nous sommes à des années-lumière de désirer les mêmes choses. De la petite baise de planqué au fétichisme aquatique en passant par le sadomasochisme ou l’adoration sans limite d’une partie du corps : tant que le consentement est mutuel, une condition plus qu’indispensable, le champ des possibles est infini et continue d’ailleurs d’être exploré par des millions de femmes et d’homme, comme des chevaliers en recherche perpétuelle de plaisir.

De mon point de vue, l’avènement d’internet et donc de la pornographie, dans toute son immensité, a libéré ces femmes et ces hommes à la sexualité dite « différente » qui pensaient être hors norme, hors cadres, bizarres. Des profs de math, des coachs sportifs, des étudiants, des médecins, des spationautes, des joueurs de curling ou des jardiniers qui cachaient leurs pratiques et qui, aujourd’hui, sont davantage compris. Par une ou plusieurs communautés, dans lesquelles ils échangent, se comprennent et partagent des valeurs communes, mais beaucoup moins par notre société, un peu archaïque il faut l’avouer, faite de dogmes et régie par la bienséance et le conventionnel. Un société qui parfois les juge et les marginalise : c’est la politique de l’autruche, on refuse de voir, de comprendre ce qui nous dépasse ou ce qui nous est inaccessible.

@Chill Photography

« Couvrez ce sein que je ne saurais voir, par de pareils objets, les âmes sont blessées, et cela fait venir de coupables pensées »

Molière

Aujourd’hui en 2020, 326 ans après que Molière ait prononcé cette phrase encore bien d’actualité, qui sont ces personnes qui continuent à se planquer et à se taire par peur du jugement ? Pour nous éclairer sur le sujet, nous avons choisi de donner la parole à trois strasbourgeois(e)s qui ont accepté de parler de leur sexualité pour une série de 3 articles qui paraîtront en ce mois d’août. Aujourd’hui, je rencontre la première, Léa*, une jeune Strasbourgeoise de 23 ans qui a un jour répondu à la blague d’un ami, pour se marrer et parce qu’elle aime les défis. Depuis, plusieurs fois par semaine, elle allume sa webcam et répond en live aux sollicitations et aux désirs de centaines d’étrangers, notamment concernant le fétichisme corporel, contre rémunération. Rencontre avec une cam-girl.

Léa est une Strasbourgeoise timide à la démarche pourtant assurée. Habillée d’une robe à fleurs, le corps recouvert de tatouages étonnants, elle m’explique qu’elle travaille à l’accompagnement d’enfants, dans un collège, et d’adultes handicapés pour des séjours adaptés. Plus tard, elle souhaite être éducatrice spécialisée. Bien évidemment, son salaire actuel ne suit pas, avec le SMIC, difficile de se projeter. Il y a quelques mois, lors d’une discussion avec un ami, tout deux évoquaient les moyens de gagner un peu d’argent, un truc rapide sans qualification. Les idées s’enchaînent et une question ressort :

« T’as qu’à allumer ta webcam et voir ce qui se passe, c’est facile de se faire de l’argent comme ça non ?« 

Pour le savoir il fallait essayer. Le soir même Léa se connecte sur un site américain dont elle peine à me donner le nom : Chaturbate.

Comment tu es arrivée sur ce site ?

J’ai choisi le site le plus connu. Tu as juste à prouver que tu es majeure et tu fais un peu ce que tu veux. Il suffit d’envoyer une photo de ta carte d’identité et te voilà dans un autre monde. C’est enfantin. Ensuite, tu choisis le moyen de paiement avec lequel tu vas être rémunéré. Par chèque, en dollar, par virement etc. En quelques minutes tu es sur le site et il ne te manque plus qu’à allumer ta caméra. Je ne m’attendais à rien, mais j’ai essayé, ça a plu, et lorsque j’ai vu mon compte en banque se remplir à la fin du mois je me suis dit : « ah quand même ».

Comment ça fonctionne ?

Déjà, je suis déclarée, je suis auto-entrepreneur, je paye des taxes comme n’importe quel contribuable. C’est important. Sur le site, à chaque internaute est attribuée une couleur en fonction de la somme d’argent qu’il a dépensé lors des dernières connections. Par exemple, ceux qui ont une pastille de couleur rose ou violette payent bien, c’est donc intéressant pour moi. Ce sont des prestations payées en tokens (1000 tokens coûtent $79.99). Chaque internaute paye une somme fixe ou un montant à la minute et accède à une caméra en live. Ensuite, ils accèdent à ma cam et on peut tchatter ensemble. C’est lors de ces shows privés que les mecs me demandent de faire tout un tas de choses. Le premier mois, j’ai gagné 500 dollars. Je définis les choses que je suis prête à faire et on me paye pour ces choses-là. Il y a aussi un système d’enchères : j’enlève mon haut à partir de telle somme, ma jupe en fonction de telle somme, et parfois ça peut monter très vite.

Qu’est-ce que tu fais le plus souvent ?

Chaque prestation ou presque est tarifée, enlever son haut c’est 20 jetons etc… Mais on peut aussi faire monter les enchères en discutant sur le tchat. Eux me voient, moi je ne les vois pas, mais on échange. On me paye parfois pour 1h30 de tchat privé juste pour discuter, je suis bien moins chère qu’un psy, 30€ de l’heure. On me parle de dépression, de musique, de tout. Deux personnes sur dix ne font que parler, c’est fou. Souvent aussi, ils me demandent juste d’enlever mon haut et ils me regardent en papotant d’art ou de littérature. Certains me font bien rire et d’autres disent juste des conneries. Un jour on m’a même fait une playlist. Aussi, certains ne croient pas que je suis un véritable être humain. Contrairement à un réseau social sur lequel je suis, une sorte du Facebook du SM, sur Tchaturbate les gens y vont à fond, c’est parfois un peu trash. Mais beaucoup sont aussi très timides, gênés, ils ont honte. Sinon, il y a énormément de sollicitations qui concernent les pieds, et c’est les plus faciles à réaliser. Certains me demandent juste d’essayer mes chaussures ou simplement de montrer mes pieds. J’ai donné mon Whatsapp à un des types et maintenant à chaque fois que je lui envoie une photo de mes pieds, quand j’achète des chaussures, il me file 20 balles.

© Tom The Photographer

Quels sont les profils que tu croises ?

Je me connecte sur les fuseaux horaire européens, et j’ai aussi décoché le public français. Ce sont majoritairement des hommes, Belges, Anglais, Allemands, la plupart ne mettent pas leur âge et pour ceux qui le font c’est entre 25 et 30 ans. Je ne les vois pas, il faut payer pour les voir et de toute façon mon ordi rame. Et pour être honnête, c’est ce que j’aime. Je ne vais pas te dire qu’au début c’était un peu gênant mais maintenant je prends du plaisir dans l’exhibitionnisme.

Qu’est-ce que tu aimes là-dedans ?

Le coté inconnu, invisible. J’aime ne pas voir mais j’aime surtout qu’on me dise certaines choses. C’est un échange de bon procédé mais c’est aussi une espèce de rôle à jouer, c’est amusant et j’y trouve un intérêt sexuel bien particulier. Par contre, c’est toujours un plaisir pour moi, je ne fais jamais des choses que je n’ai pas envie de faire. Et puis, si je suis fatiguée, je ne me connecte tout simplement pas.

Quelles sont les demandes les plus farfelues ?

On m’a déjà demandé de faire le poirier, c’est super soft. Heureusement que certaines choses sont interdites : quand on me fait des demandes en rapport avec tout ce qui sort du corps (tu vois ce que je veux dire), j’éjecte directement la personne. Mais si tu voyais ce qui arrive sur ce genre de sites, des demandes de certains ou des comportements sexuels dont on a même pas idée, mais qui sont pourtant monnaie courante… Personne n’en parle. Certains piquent les sous-vêtements de leur copine, d’autres vénèrent des objets, des slips sales par exemple. Moi c’est pas mon kiff mais je ne trouve pas ça bizarre pour autant. Il n’y a pas de limites, vraiment, quand je me dis qu’on atteint une limite quelqu’un la franchit. Dans le chelou et dans le soft, même combat, parfois on me demande juste de mettre du vernis. On ne m’a jamais demandé d’envoyer une culotte sale par contre, pas encore mais on peut s’attendre à tout.

Et l’acte sexuel dans tout ça ?

La majorité des demandes ont un rapport avec les pieds ou avec les chaussures et ne vont pas vers un acte sexuel direct. Souvent je ne fais rien, je n’ai même pas à me mettre à poil même si bien-sûr je peux me donner du plaisir quand j’en ai envie. Toutes les meufs ont les pieds dans leurs « menu », c’est ultra commun. Mais moi c’est vraiment l’exhib’ qui me plaît ! Je ne le ferais pas en vrai devant quelqu’un, mais oui c’est vrai, je suis l’objet de désir de centaines de fétichistes.

Et ce qu’on est respectueux avec toi ?

Étrangement ça va. En fait, étant donné que je peux quitter à tout moment les mecs sont assez dans la communication, ils ne veulent pas me brusquer par peur que je me barre. Du coup, ils prennent des pincettes et me demandent si je suis d’accord avec le dirty talk par exemple (vocabulaire cru ou insultes cherchant à exciter, ndlr). C’est vrai qu’il vaut mieux qu’on me demande avant de me traiter de salope, parce que moi c’est pas mon truc. Mais c’est fou comme ils sont gênés. Ils me demandent dix fois si je suis sûre de ne pas mal prendre telle ou telle demande, même pour un truc tout mignon, c’est dingue.

Pourquoi prennent-ils tant de précautions selon toi ?

Je pense que pour eux, dans la vie, ça n’a jamais vraiment fonctionné. Ce sont souvent des personnes seules, qui ont eu peu de relations, qui ont eu des traumatismes ou d’importants rejets dans la vie réelle. Alors, là, sur internet, ils ont peur d’avoir un autre rejet, c’est comme ça que je le vois. Le mec qui me prend pour sa psy est un bon exemple, il sait que je ne le jugerai jamais et ça lui fait du bien de me parler. Il est très poli et fait très attention à ce qu’il dit, je suis une présence rare qui doit le rassurer. Et puis, même si on est sur internet on est dans le réel. La plupart des filles que l’on croise sur Chaturbate sont des filles normales, de tous les jours, des meufs loin d’être gaulées comme des actrices porno même si il y en a quand même (elles ont un contrat avec une boite de prod). Moi par exemple je suis tout ce qu’il y a de plus normale, je n’ai rien d’extraordinaire et pourtant plein de gens me suivent.

Qu’est-ce que cette expérience a changé chez toi ?

Il y a une énorme différence entre le vrai moi et le moi en vidéo, le moi d’avant Chaturbate et le moi d’après. Mais ce qui est certain c’est que cette expérience m’a permis d’être un peu moins gênée par rapport à bien des choses. Avant, pour te dire comme ça va loin, je n’osais pas demander du ketchup à un serveur. Aujourd’hui je suis aussi bien moins complexée qu’avant concernant mon corps. Je suis timide c’est certain, mais les choses s’arrangent, avant je n’aurais jamais accepté de te rencontrer sur ce banc aujourd’hui. C’est fou mais sur Chaturbate c’est moi qui ai le pouvoir, moi qui décide et qui agit, ça me donne une forme de confiance. Au final, je fais du bien et je me fais du bien, et tout ça se fait dans le respect, en tout cas pour moi, et c’est essentiel. Essentiel parce qu’on ne bascule pas dans un univers que je considère malsain, même si il peut l’être pour la majorité des personnes. Mais si ça se trouve, on ne saura peut-être jamais, la majorité des gens ont des envies cheloues, et si tout le monde assumait, une nouvelle norme apparaîtrait.

En matière de sexualité, l’imagination n’a donc aucune limite : chacun laisse place à sa propre créativité, à ses propres fantasmes, à ses propres pulsions dictées par d’innombrables formes de désirs. Si le consentement est mutuel, tout est permis, tout, que cela nous dépasse ou non, la liberté sexuelle est primordiale, qu’elle soit un business ou un simple plaisir. Le fétichisme, le masochisme, l’exhibitionnisme, le sadomasochisme et bien d’autres de leurs variantes, ne sont pas la tasse de thé de deux trois personnes qui « font des trucs chelous dans leur coin ». Ces pratiques, mises en exergue par internet, sont partagées par bien plus de personnes qu’on ne le pense, mais oui ça dérange, mais ça existe absolument partout, sur un site web ou derrière le mur de votre jolie chambre douillette. Mais il est vrai que celles et ceux qui pratiquent, sont souvent plus discrets dans la vie quand dans l’intimité d’une chambre verrouillée à double tour. Heureusement, aujourd’hui, selon moi, la notion de norme n’a plus sa place dans notre société, les mentalités changent, les consciences se libèrent et putain ce que ça fait du bien.

Merci infiniment à Léa

*Le prénom a été modifié

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