Au détour d’une promenade sur le quai des Belges, le long du parc de la Citadelle vers le Port du Rhin, cyclistes, joggeurs et bateliers se côtoient au son des grillons qui se sont installés pour l’été. J’observe les cargos amarrés sur le canal, en imaginant leurs mystères. Soudain un chien vient troubler ma rêverie. Haru, ce magnifique samoyed aux yeux bleus, connaît bien les lieux et ses habitants.

« Il est fait pour vivre sur l’eau, il a les pattes palmées ! » L’animal et son maître se sont donc bien trouvés ! Passionné par les navires depuis son enfance, le propriétaire de Haru me confie vivre sur les péniches depuis presque 15 ans. D’abord locataire, il a fini par acheter son propre bateau et aimerait dans le futur retourner en Bretagne pour finir sur un voilier. « Ici tout est calme et paisible ! C’est la nature en plein centre ville. » Dormir sur l’eau, être bercé par le clapotis des vagues, sentir la brise fraîche du matin sur le pont… Il ne retournerait vivre dans du dur pour rien au monde… et on le comprend !

© Caroline Henrion

Une vraie communauté et un mode de vie atypique

On ne comptait que 4 ou 5 bateaux il y a 30 ans, mais aujourd’hui, une vingtaine de résidant se partagent le canal. La plupart sont des familles qui ont opté pour un logement atypique. Mais certains sont de véritables mariniers qui ont travaillé et passé toute leur vie sur ces monstres flottants. Le propriétaire du bateau « Zita » est l’un d’entre eux : il est né sur une péniche. Il ne m’a pas donné son nom, mais m’a confié quelques uns de ses secrets.

Comme son père et son grand-père avant lui, il transportait des marchandises à travers la France et la Belgique et vivait à bord dans un espace réduit avec toute sa famille. A 90 ans passés, il coule aujourd’hui des jours paisibles avec son épouse, toujours sur le pont !

Guidée par Haru, mon nouvel ami à quatre pattes, et son maître, je poursuis ma balade : un coucou à Didier qui arrive en moto, un geste de la main à une personne qui bronze sur sa terrasse … Il règne sur le quai des Belges un bon esprit de camaraderie. Tout le monde se connaît par ici et les voisins s’entre-aident volontiers quand il y a besoin d’un coup de main. Parce que même s’il se dégage un petit air de vacances, la vie à bord n’est pas de tout repos : il y a toujours quelque chose à faire sur un bateau ! Et ce n’est pas Fred, un autre batelier résidant, qui nous dira le contraire.

A l’intérieur d’une péniche strasbourgeoise !

J’ai rendez-vous avec Fred sur la passerelle de sa maison flottante. Il m’invite à monter à bord pour découvrir les trésors de son étrange habitat.

Il faut d’abord passer sur le premier bateau avant d’accéder au second, qui est amarré derrière : c’est ce que l’on appelle « le droit de passage ». Pour lui, ce n’est pas un soucis car il possède les deux péniches.

Tous les bateaux portent un nom ; le sien, « La Licorne » est en vente, mais il y habite toujours en attendant de poser ses valises sur le « Jo-Ber », qu’il a rebaptisé « Le secret ». Grâce à lui, Le secret et La licorne cohabitent désormais à Strasbourg ; un bel hommage rendu aux albums de Tintin de notre enfance !

© Cyril Bécard

Fred vit sur sa péniche de 240 m2 depuis 2003. Achetée totalement délabrée pour 60 000 euros, il a tout refait à l’intérieur. Ces 3 ans de travaux titanesques ne lui ont pas fait peur, puisqu’il recommence l’aventure. « Je préfère acheter un bateau pas fini pour le refaire à ma sauce et éviter les mauvaises surprises. »

L’homme est un bricoleur aguerri. Menuisier de formation, son métier est un atout pour vivre sur un cargo. Il sait où trouver du bois de bonne qualité et fabrique sur-mesure les pièces dont il a besoin pour sa maison : des volets coulissants au parquet en hêtre de son grand salon, il a tout posé lui-même. « J’avais envie d’un logement atypique, tranquille et calme, dans lequel je puisse bricoler »… On peut dire qu’il est servi !

On commence la visite par la grande terrasse ombragée. Tables, chaises, bières, four pour les tartes flambées… Tout est prêt pour l’apéro ! Mais attention où l’on met ses pieds après quelques verres ! Il est facile de trébucher et de tomber à l’eau. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé à mon hôte, un soir de novembre, qui, en transportant du bois, a fini par toucher le fond du canal après un beau plongeon.

© Cyril Bécard

Nous entrons à l’intérieur et découvrons une grande cuisine, toute équipée. Plus loin, une chambre spacieuse attenante à une salle de bain tout confort, en matériau bois, noble et design. 

Nous descendons le grand escalier pour arriver dans la cale aménagée en salon. Je suis stupéfaite par la hauteur sous plafond et la lumière qui inonde la pièce ! La vue est saisissante depuis cette partie de la péniche : on a les yeux à hauteur de l’eau et une impression d’immensité à perte de vue. Mes repères sont légèrement brouillés : même si le bateau ne bouge pas, le mouvement d’oscillation de l’eau donne la sensation d’être un peu comme en apesanteur.

Il fait frais dans la pièce. « Quand la péniche est bien isolée, on a ni chaud en été, ni froid en hiver ! J’ai même installé une cheminée. » Je m’imagine parfaitement entrain de lire un bon bouquin au coin du feu et être dérangée par un canard (ou un ragondin) qui viendrait gratter sous la fenêtre !

Nous découvrons encore deux autres chambres, un dressing-buanderie, et pénétrons dans l’antre du bateau : la « salle des machines ».

Quelques contraintes mais beaucoup de liberté

La péniche doit être en état de fonctionnement : une fois tous les 10 ans, il faut l’emmener « au chantier » pour qu’elle passe le « contrôle technique ». Hormis ce déplacement décennal, la majorité des bateaux ne bougent jamais. « Tu imagines, il me faudrait une semaine pour partir en vacances à Saverne ! » Fred est peut-être impatient, mais moi je trouverais ça plutôt cool de voyager comme un petit escargot : lentement (6km/h en moyenne), avec ma maison de 39 mètres sur 5 sur le dos ! Et puis, vivre sur une habitation nomade, c’est justement ça : la liberté de pouvoir mettre les voiles quand on le souhaite ! Il faudra néanmoins penser à « payer l’anneau » pour stationner son engin : environ 3000 euros par an. Quand même ! 

© Samuel Compion

Côté pratique, la péniche fonctionne comme une habitation traditionnelle, à quelques exceptions près… Si l’électricité est fournie par la ville via des bornes placées sur le quai, pour l’eau c’est plus compliqué. Il se fourni directement dans le canal, et filtre l’eau avec un adoucisseur. Pas de problème pour se laver, mais son café a un petit arrière-goût de vase… Il vaut mieux prévoir le stock d’eau minérale ! En ce qui concerne le rejet des eaux usées, la plupart des bateaux ne sont pas équipés de cuves de récupération… Il faut donc utiliser des produits bio et non toxiques pour la vaisselle et le linge puisque les eaux noires et grises finissent généralement dans le canal !  

Le monde marin est un univers singulier et fascinant, avec ses codes, son vocabulaire spécifique et un vent de liberté qui flotte dans l’air. Même si la douceur d’une vie sur l’eau me fait rêver, il y a beaucoup de contraintes, d’entretien et de travaux, et je suis bien trop maladroite pour me risquer à vivre sur une péniche.

Il est déjà 20 heures, les couleurs flamboyantes des cargos se reflètent sur l’eau, les voitures ont déserté le quai… L’atmosphère douce et paisible annonce une belle soirée d’été sur les terrasses des maisons flottantes. Je quitte l’allée des grillons et ses sympathiques bateliers pour retourner sur la terre ferme, riche de nouveaux enseignements et de ces belles rencontres fortuites.

Caroline Henrion

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