Assis dans le fauteuil dans son bureau dont la localisation reste secrète, Julius Peperwood esquisse un début de sourire. L’atmosphère est moite comme une soirée de juillet. Grisé par le doux fumet d’une enquête achevée, et le verre de whiskey qui s’en est suivi, le détective n’était pourtant pas rassasié. Les enquêtes étaient sa vie. Alors il remit son imper, chaussa ses lunettes et repartit pour un tour. Le travail ne s’arrête jamais. Cette fois-ci, il s’intéresse aux secrets qui se cachent derrière l’appellation Broglie et Breuil. Une enquête qui sent bon la monarchie – avant qu’on ne lui coupe la tête -, les tilleuls et les chevaux. Mais aussi Strasbourg, comme toujours.

Vous connaissez tous la place Broglie. Là où vous attendez des heures pour les meilleures performances des Bibliothèques Idéales, où les crêpes au Nutella sont aussi délicieuses que la première bière en terrasse post-coronavirus et où la première fois que vous faîtes découvrir Strasbourg à quelqu’un, vous dites : « tiens, je suis un expert, je vais te montrer un raccourci pour rejoindre République ». Mais comme dans toutes les bonnes enquêtes, il faut repartir du début.

© Alban Hefti

Maréchal, nous voilà

Plus précisément, prenons une calèche et avançons jusqu’au 17ème siècle, en 1671 très exactement. À Paris naît un petit François-Marie. Son blase ? De Broglie. Une famille noble française, originaire du Piémont – retiens l’info – en Italie, installée en France depuis le 17ème siècle, à la suite de Mazarin. Cette famille pèse dans le game monarchique puisqu’elle compte parmi ses membres 3 maréchaux de France, 2 présidents du Conseil au 19ème siècle, 5 académiciens, 1 prix Nobel de physique au 20ème siècle…

François-Marie de Broglie. © Wikipedia commons

Intéressons-nous de plus près aux maréchaux de France. En 1734, petit François-Marie a bien grandi. Il a 63 ans et est nommé maréchal de France le 17 juin. Quelques années plus tard, il rentre dans la vie des Strasbourgeoises et Strasbourgeois de l’époque, puisque le roi Louis XV lui confie le 29 janvier 1739 le commandement de l’Alsace. Pas bête l’insecte, il décide de s’installer à Strasbourg.

Les tilleuls, les échecs et la postérité

Comme toi quand tu te décides enfin à céder au côté bobo éco-responsable de la force et créer un potager, le maréchal François-Marie décide de mettre un peu de vert dans la vie de Strasbourg. Il aménage la place du Marché-aux-Chevaux, qui a eu son nom décliné en allemand, en latin et en français, en la transformant en promenade, agrémentant le tout d’une longue rangée de tilleuls en 1740

Illustration de Wagner et de Frédéric-Emile Simon 1848. © Archi-Wiki

La bonne série continue et rien ne semble pouvoir arrêter le maréchal. Un grade qui ne sera pas son plus haut fait de rang puisqu’il sera nommé duc héréditaire le 11 juin 1742. Ce qui, à l’époque, est l’équivalent d’atteindre les 50k sur Insta. Rien ne semble pouvoir donc arrêter le Duc, puisqu’il est nommé Gouverneur de Strasbourg le 27 mars 1743.

Néanmoins, le grand âge se fait sentir et, à peine cinq mois plus tard, il se voit retirer son poste le 8 juillet, en raison d’un repli sans ordre de retraite, n’ayant pas défendu la Bavière comme il se devait. Duc ou non, l’Oktoberfest, ça se défend.

Il finit ses jours en 1745, dans la ville de Broglie, dans l’Eure. Plutôt classe de mourir dans une ville qui porte son nom. De leur côté, les tilleuls ont dû plaire puisque François-Marie passera à la postérité, son nom de famille continuant de nommer la place que l’on connaît aujourd’hui.

Une histoire de prononciation

Maintenant que tu as le contexte, il s’agirait de s’instruire. Ou la vie finira par te couper les cheveux. Sérieusement, après deux mois de confinement… bref je m’égare. Si tu as ne serait-ce pris qu’une seule fois le tram entre République et Homme de Fer, tu auras entendu la mélodieuse voix du tram te chantonner aux oreilles : « Place Broglie… ou Breuil ». Le nom de la place est Broglie et si on la prononce comme cela s’écrit, en bons Alsaciens que nous sommes, on fait une erreur. Même si, et ce sont ces moments-là qui nous font aimer la langue française, la ville dans laquelle François-Marie est mort se prononce comme si l’on mélangeait l’appellation « bro » avec la série « Glee ».

Illustration de R. Hoefle et G.M. Kurz. © Archi-Wiki

L’explication du pourquoi du comment est pourtant assez simple. En effet, le nom Broglie est d’origine italienne mais la famille Broglie ayant immigré, elle a francisé son nom en 1654. Mais là où l’on rentre dans les subtilités de la phonétique, c’est que la prononciation française dérive de celle en piémontais, les De Broglie étant originaires de Chieri près de Turin. On obtient donc Breuj. En francisant, on obtient Breuil.

Niveau prononciation, cela ne se prononce pas comme Bruges avec l’accent de François Damiens dans Dikkenek. On se rapproche plutôt de quelque chose rimant avec « écureuil ». Et surtout pas d’un son rimant avec « amygdalectomie »

L’enquête est désormais terminée. Julius Peperwood referme son dossier, un verre de whiskey déjà largement consommé à la main. Le breuvage lui enflamme la gorge comme sa cigarette lui calcine les poumons. « C’est tout pour ce soir » se dit-il. Il a hâte de retrouver le maigre confort de son matelas à même le sol dans son petit appartement situé rue Brûlée. Il se lève, titubant un peu et atteint la porte. À ce moment-là, le téléphone sonne. Une autre enquête, déjà…

Photo de couverture : matpir

3 COMMENTAIRES

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here