J’arrive au 8 rue du Baggersee, devant la mosquée de la Meinau, après une longue journée pluvieuse. Saliou Faye m’accueille avec un sourire. Je me déchausse et entre dans son bureau, situé devant la salle de prière. Un café et un délicieux morceau de brioche plus tard, nous voilà en pleine discussion. Nous sommes allés à la rencontre d’un homme engagé dans la promotion de la bienveillance et de la citoyenneté, qui a reçu l’insigne de Chevalier de l’Ordre national en 2016. Un parcours atypique et des activités menées avec le cœur.

Du Sénégal à la Meinau

Saliou Faye est d’origine sénégalaise. Il a étudié la langue arabe et la théologie musulmane à l’Université islamique de Médine, en Arabie. Après avoir obtenu une licence et une maîtrise en droit musulman, il arrive en France en 1989 comme étudiant. À l’époque, Saliou Faye s’inscrit à l’Université Marc Bloch de Strasbourg où il obtient une maîtrise (Master 1) et un DEA (Master 2) en Langue, littérature et civilisations étrangères.

L’année de son arrivée, il découvre l’association Éveil Meinau – et « ils m’ont découvert aussi », plaisante-t-il. Appelé pour remplacer un imam au Neuhof, son prêche est apprécié et on lui demande de prêcher à la mosquée de la Meinau, où il n’y avait pas d’imam à ce moment-là : « À l’époque, j’étais étudiant, je ne pouvais pas accepter cette proposition ». Ils se mettent donc d’accord pour que Saliou Faye prêche les vendredis, et continue ses études : « ça a commencé comme ça ».

Au fil des années, il est devenu l’imam de la mosquée de la Meinau. Le volet culturel de l’association étant conséquent, notamment les projets d’animation avec les jeunes, il était très intéressé. Saliou Faye a suivi plusieurs formations pour « faire ça de manière correcte » : il passe le BAFA, puis le BEATEP (Brevet d’État d’animateur technicien d’éducation populaire). Il animait des activités pour les jeunes, organisait des sorties, des colonies de vacances. Avec la formation BEATEP, est né un projet d’éducation à la citoyenneté. Il se retrouve rapidement avec deux casquettes : une casquette cultuelle, et une casquette culturelle.

Saliou Faye au Jardin de l’Oasis, à la Meinau.
© Lauren Bakir

Un Jardin des croyants, pour cultiver le dialogue interreligieux

Au sein de la mosquée, Saliou Faye joue un rôle important dans le groupe de dialogue interreligieux, qui existe depuis plus de 25 ans à la Meinau : il y a des Catholiques, des Protestants, des Musulmans et des Juifs. Ils discutent, échangent et débattent. Chacun mobilise sa communauté, et tout le monde se retrouve dans un lieu de culte : « il y a pas longtemps, c’était à la synagogue par exemple. On aborde un thème et chacun va chercher dans ses livres, dans ses textes, ce qui est dit. Et on discute. » Depuis longtemps, ce groupe se demande « qu’est-ce qu’on peut faire ensemble ? Il y a la parole, mais il faut des actes ». C’est à ce moment-là que l’idée de créer un jardin interreligieux a germé dans les esprits.

Le Jardin des croyants est donc né et l’association L’Oasis de la Rencontre a été fondée pour le créer et s’occuper de son fonctionnement : « Aujourd’hui, on parle du Jardin de l’oasis ». Loin d’être un espace vert comme les autres, l’agencement du jardin a été mûrement réfléchi : « On a cherché dans les livres sacrés, le Coran, la Bible, la Torah, les arbres et les fleurs mentionnés, et on a planté ça » : des oliviers, des figuiers, des vignes, « ce qu’on trouve dans les livres ». Du côté des monuments qui parsèment le jardin, ils sont également chrétiens, juifs et musulmans. « Chaque communauté a construit un monument et écrit dessus des choses qui représentent sa religion et ses valeurs ». « Le thème des Chrétiens, c’est Le don du pain qui fait vivre. À mon interprétation c’est le partage ! Les Juifs, leur thème c’est La loi structure l’Homme. À mon interprétation, c’est le respect. Parce que si on enlève le respect, il reste rien. Et le monument des Musulmans, c’est La fraternité dans la diversité. Les origines, les appartenances ethniques, religieuses, culturelles… On est tous des frères et sœurs. »

Écoliers, groupes religieux, et même touristes, ils sont nombreux à venir visiter le jardin et à profiter des activités qui y sont proposées : « il y a des concerts, des groupes de chant, une chorale en partenariat avec le jardin aussi ». Et chaque année, y est organisée une rupture du jeûne collective. Musulmans, non-Musulmans, religieux, athées, « c’est dans le cadre de la fraternité » se réjouit Saliou Faye. « C’est une rupture pas comme les autres, parce qu’on va chercher un thème que les trois religions vont traiter. Chacun aura préparé quelque chose autour de ce thème ». Les tables-rondes organisées sur ces thèmes, et le débat avec le public font de cette rencontre, un événement unique. Et « une fois fini, on mange tous ensemble et les débats continuent ». Cette année, la rencontre-débat était prévue le 17 mai , mais a dû être annulée au vu du contexte de pandémie actuel.

Saliou Faye, Jardin de l’Oasis. Des carrés-jardins à l’initiative de collégiens, des arbres plantés par les actifs du quartier, les monuments des trois religions. Un jardin petit, mais accueillant.
© Lauren Bakir

Un rôle d’éducateur auprès des jeunes

« Lorsque j’ai commencé à travailler avec les jeunes, animer des activités socioculturelles et éducatives, j’ai constaté quelque chose notamment pendant les fêtes de fin d’année, des voitures incendiées, brûlées… Et dans nos têtes, on se disait « nous en tant que citoyen on ne peut pas rester sans rien faire. Ce sont nos enfants, les victimes ce sont nos frères et sœurs, on doit réagir ». » En 2003-2004, l’année de la formation BEATEP, Saliou Faye a choisi, développé et exposé un projet qui allait dans ce sens : « vous avez terminé votre formation, l’adjoint du quartier vous sollicite pour un projet afin de lutter contre les incivilités dans les quartiers. Faire la promotion du vivre ensemble. Et vous invite à défendre le projet au conseil municipal. » Il travaille donc sur ce sujet et décide finalement d’appliquer son idée de manière concrète, en organisant chaque année, des activités en lien avec une valeur citoyenne : « On la traite entre nous, avec les jeunes, les professionnels, etc. »

Et puis, au mois de juin, se tient la Journée de la citoyenneté, un projet né de sa formation BEATEP et soutenu par la suite par les autorités locales. Un moment au cours duquel « on fait le lien avec l’ensemble des activités menées au cours de l’année, conférences-débats et autres. » La première année, le thème était « Droit et devoirs du citoyen », puis « Éducation à la loi » ou encore « Les discriminations et la loi ». Des visites pour les jeunes sont également organisées à l’Assemblée nationale, au Parlement européen et dans les institutions bruxelloises « pour qu’ils voient comment ça se passe, comment la loi se fait, le rôle de la loi dans notre vie quotidienne. »

Document remis par Saliou Faye

L’engagement des jeunes, le bénévolat dans les associations, les différentes formes d’engagements possibles, sociales ou politiques sont également une part importante de l’éducation à la citoyenneté selon Saliou Faye. L’association fait appel à des jeunes engagés politiquement – socialistes, verts, républicains – pour expliquer aux jeunes des quartiers ce qu’est l’engagement politique, à quoi ça sert. Plusieurs projets se sont concrétisés, comme des appels au don en lien avec l’Établissement français du sang et les jeunes du quartier « une année, on a collecté 128 poches, ça sauve des vies », ou encore des collectes pour aider les plus démunis, en partenariat avec les centres commerciaux du quartier.


Militer contre la radicalisation

Une des autres activités de Saliou Faye revêt une importance toute particulière actuellement, la prévention de la radicalisation : « Il y a quatre jeunes qui sont partis d’ici vers la Syrie en 2013… Quand on a appris certaines informations, on s’est dit qu’on ne pouvait pas rester sans rien faire. Il faut mobiliser les associations de quartier, on a organisé une réunion de réflexion pour voir ce qu’on peut faire ». Après avoir créé le « collectif pour le refus de la radicalisation », ils ont organisé une grande rencontre publique sous le slogan « Touchez pas à nos jeunes ».

Saliou Faye explique : « Il y avait les médias, des acteurs politiques et sociaux, des jeunes et moins jeunes, tout le monde était là au centre socioculturel, plus de 500 personnes. Un sociologue était là et parlait des problèmes sociaux, et ils m’ont invité pour parler du jihadisme. On en a parlé et débattu. Et après la réunion, des jeunes m’ont sollicité pour une rencontre à huis clos, je les ai écoutés, on a fait beaucoup de rencontres avec eux pour débattre, montrer que s’engager dans des choses comme ça c’est dangereux. On ne règle aucun problème, on ajoute de la haine dans le cœur des gens, des actes dramatiques… Ce n’est pas une solution. Il faut voir comment vivre ensemble, on se respecte et chacun fait ce qui est utile pour lui, pour les autres. Ce que tu fais de bien aux autres, ils te le rendent, c’est gagnant-gagnant. Dans la société ça fonctionne comme ça. »

La journée de la Prévention de la radicalisation, / octobre 2019.
Document remis par Saliou Faye

Depuis 2013, de nombreuses actions de prévention de la radicalisation ont été mises en place. En 2019, le collectif a de nouveau organisé une journée avec des jeunes pour parler « dialogue et vivre ensemble, et penser à des actions ». Les autorités locales, la préfecture, la ville de Strasbourg, le conseil de département, soutiennent ces actions.


Ramadan sous confinement : un soutien pour les croyants

« C’était un peu compliqué, mais on fait avec ». Dès le début du confinement, Saliou Faye et son équipe ont annoncé aux fidèles, par le bouche à oreilles ou sur les réseaux sociaux, que la mosquée était fermée jusqu’à nouvel ordre. Ils ont également trouvé le moyen d’assurer une continuité : comme personne ne pouvait se déplacer à la mosquée, notamment pour la prière du vendredi, « j’ai enregistré à la maison ce qu’on appelle les rappels du vendredi, je les ai envoyés à l’Éveil où une personne diffuse cela sur YouTube ». Tous les vendredis, Saliou Faye assure ainsi une prière et un rappel – à distance des fidèles. Il propose aussi tous les jours, depuis le début du mois de Ramadan, des cours (dars, en arabe) téléchargés sur YouTube pour que tout le monde puisse y avoir accès ; « on parle du Ramadan et de tout ce qui est en lien : la solidarité, le partage, comment on doit se mobiliser. On parle aussi du confinement, on explique son nécessaire respect, on fait passer des messages ».

Pendant le mois de Ramadan, justement, il arrive souvent que les fidèles posent des questions à Saliou Faye sur la pratique religieuse à adopter. Pour pallier à la fermeture de la mosquée, l’imam reçoit souvent des coups de fil, ou passe par ses discours en ligne pour apporter des réponses : « Par exemple, il peut arriver qu’une personne diabétique se demande si elle a le droit de prendre son insuline. Une autre fois, une infirmière m’a appelé parce que des patients refusaient de prendre leurs médicaments. Là, je donne des réponses, je leur rappelle que bien sûr, c’est la santé avant tout. D’autres personnes s’inquiètent parce qu’elles ne savent pas comment elles pourront donner zackat al-fitr – c’est l’aumône du mois de Ramadan – là aussi, on va envoyer un message qui expliquera comment faire. On essaie d’accompagner les gens et de répondre à leurs questions et terminer le mois de Ramadan en confinement partiel. » L’imam tient à se montrer disponible pour les Musulmans qui auraient des doutes sur le comportement à adopter pendant le mois de Ramadan.

Par ailleurs, Saliou Faye et son équipe ont remarqué les difficultés de certaines personnes pendant ce mois de jeûne à pouvoir profiter d’un bon repas. Ils ont donc mis en place une aide : grâce à de nombreuses denrées alimentaires données à l’Éveil (par des personnes ou des commerces de proximité), l’association cuisine des repas pour la rupture du jeûne et les distribue à ceux qui en ont besoin : « Par exemple, dans les foyers ou dans les centres d’hébergement, on ne peut plus manger tous ensemble. Donc on distribue les repas sur place. » Quant au déconfinement, l’imam estime que cela « ne va pas changer grand chose au niveau de la mosquée. C’est un déconfinement partiel. La réouverture de la mosquée n’est pas autorisée pour l’instant et on le rappelle à tous ceux qui ne l’auraient pas compris. On continue de respecter les mesures en vigueur en attendant le mois de juin ».


Ses deux casquettes vissées sur la tête, Saliou Faye allie avec brio ses activités cultuelles et culturelles comme il aime à les appeler. Véritable couteau suisse, l’imam de la mosquée de la Meinau endosse un rôle aux multiples facettes, lui permettant de partager sa sagesse et ses conseils, avec toujours beaucoup d’altruisme. Il résume : « J’estime qu’imam dans la mosquée, ça ne suffit pas. Il faut jouer son rôle de citoyen et acteur sur le terrain aussi pour pouvoir apporter des choses dans le cadre du vivre ensemble. C’est le travail de tout le monde. » En bref, un homme engagé et engageant, dont la disponibilité religieuse et l’investissement citoyen ne peuvent qu’être salués.

LAUREN BAKIR

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here