Début avril, un squat s’est ouvert dans une maison du quartier de la Robertsau pour accueillir des personnes sans-abri et leurs chiens. Une initiative nécessaire pour ses occupants, laissés sans véritable solution pendant le confinement et régulièrement confrontés à des difficultés d’accueil et d’hébergement en raison de leurs animaux

Dans la salle à manger du 45 quai Jacoutot, une immense couverture blanche en crochet pliée deux fois sert de nappe à une table de jardin en bois. Allongée sur le parquet du salon, la tête entre les pattes, Freya, quatre mois, garde un œil sur sa maîtresse, installée devant un ordinateur, une tasse de café à la main.

Sandrine, 42 ans, a ouvert le squat le 4 avril dernier.
© Anne Mellier

Sandrine vit à nouveau dans la rue depuis un peu moins d’un an. C’est elle qui a ouvert un squat dans cette maison à deux niveaux appartenant au Port autonome de Strasbourg, le 4 avril dernier. « Ça devenait urgent, explique-t-elle. Plus de 2000 personnes ont été mise à l’abri à l’hôtel ou en hébergement au début du confinement, mais il n’y avait pas de solution pour ceux qui avaient des chiens jusqu’à maintenant. »

En mars, Sandrine s’est d’abord confinée chez un ami, avant de planter sa tente sur un terrain. « Des policiers sont passés plusieurs fois, en me disant de rester à l’intérieur. Je leur ai répondu : « vous êtes sérieux ? Je fais comment avec ma chienne ? » La situation a été pour elle un déclencheur.


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La jeune femme cherchait depuis plusieurs mois un bâtiment inoccupé. Elle a fini par repérer cette ancienne gendarmerie fluviale installée au bord du canal, et inoccupée depuis novembre 2013. Une grande maison entourée d’un terrain avec un garage au fond de la cour, un sous-sol et un grenier. C’est là qu’elle a décidé d’installer un projet mûri de longue date : ouvrir un endroit qui accueille des personnes en situation de grande précarité et leurs animaux. Son nom : le refuge des oublié.e.s. « Parce que c’est ça qu’on a été, des oubliés, juge Sandrine. Deux semaines après notre arrivée ici, un médiateur de la mairie s’est finalement présenté pour nous proposer un hébergement dans des caravanes sur un terrain, à Cronenbourg pendant le confinement… mais et après ? »

Une démolition prévue avant la fin de l’année

Un mois après son ouverture, le squat compte actuellement huit résidents et six chiens, répartis dans les chambres à l’étage. Tout au long du confinement, les résidents ont été ravitaillés en nourriture par les maraudes de l’Eurométropole, des Vélos du cœur, et des Soins de la rue. Ils ont aussi reçu des vêtements de la part de la Protection Civile et de la vaisselle. Pour l’eau, c’est « le système D, comme démerde. » Anciennes et abîmées, les installations n’ont pas permis aux résidents de remettre en route le système d’eau courante.

Sandrine, 42 ans, a ouvert un squat au 45 rue Jacoutot le 4 avril dernier.
© Anne Mellier
Comme d’autres, Sandrine a connu des difficultés en matière d’hébergement car elle avait un chien. Elle a préféré quitter le l’appartement qui lui avait été proposer plutôt que de s’en séparer.
© Victoire Pirot

L’autre souci, c’est l’électricité. « J’ai changé un fusible et rallumé le disjoncteur quand je suis arrivée, explique Sandrine. Mais un technicien d’Electricité de Strasbourg est venu le 29 avril pour couper le courant, accompagné par la police. » Une intervention demandée par le Port autonome de Strasbourg. « Les installations électriques ne sont plus aux normes et ne permettent pas d’assurer la sécurité des lieux et des personnes », explique Émilie Gravier, directrice du développement et de la promotion portuaire du Port autonome de Strasbourg qui confirme qu’une procédure est en cours pour faire expulser les résidents. « Le bâtiment est classé dans une zone dangereuse, selon le plan local d’urbanisme, en raison de sa proximité avec le Port aux pétroles. Les habitations ne sont pas autorisées dans cette zone, notamment en raison de la route, empruntées tous les jours par des camions qui transportent des matières dangereuses. Le port autonome a prévu la démolition de ce bâtiment courant 2020. »

Wilhem, 20 ans, est arrivé au squat il y a une semaine. Mais il a déjà eu le temps de décorer sa chambre.
© Victoire Pirot
Avant d’arriver au squat, Lukas vivait dans une tente sur un parking à la lisière de Benfeld. Il est finalement arrivé au refuge il y a deux semaines avec Grace et Micky.
© Anne Mellier

« Les personnes avec des chiens, ça a toujours été la dernière roue du carrosse ! »

La coupure du courant n’a pas découragé les résidents. Ils ont de nouveau de l’électricité grâce à deux générateurs prêtés par des sympathisants. Les chambres à l’étage ont déjà été décorées pour certaines. Un canapé en palette trône au milieu du salon, occupé par Iso, le chien d’Akira, un résident. « On a surtout besoin de meubles », explique Sandrine en souriant.
La jeune femme travaille actuellement sur les statuts de l’association et sur le comité de pilotage du projet. « J’ai contacté plusieurs associations, comme Abribus, Lianes, L’ilot, le Secours populaire qui semblent intéressées » , explique-t-elle. À terme, elle souhaite isoler le grenier pour aménager des chambres supplémentaires. Le garage, au fond de la cour, pourrait, lui, être transformé en chenil, pour accueillir des chiens seuls.

À termes, Sandrine et Gaétan aimeraient faire du refuge des oublié.e.s une structure d’accueil pérenne.
© Victoire Pirot
Dans le salon, un canapé en palettes bricolé par Sandrine.
© Anne Mellier

« Si on fait ça, explique Sandrine, c’est qu’il y a une demande sur Strasbourg. Il n’y a que deux structures d’hébergement qui acceptent les animaux : L’îlot et les Berges de l’Ain. Mais il n’y a jamais de places. » Même problème pour les accueils d’urgence. « Il y a deux chambres, c’est tout ». Conséquences : « Ceux qui ont des chiens n’appellent même plus le 115, explique Sandrine, ils savent qu’il n’y a pas de place. Il y en a même qui refusent des hospitalisations, parce qu’ils ne trouvent pas de solutions pour leurs animaux. »

À Strasbourg, l’association Lianes propose pourtant un système de garde en chenil ou en famille d’accueil selon la durée, pour un euro par jour. Mais beaucoup sont réticents. « Même une séparation temporaire, ça peut être très compliqué pour eux, explique Anne Trotzier, directrice de l’association. Ils sont très attachés à leurs animaux, et s’en occupent très bien. Avoir un animal est un vrai obstacle quand on est dans la rue, poursuit-elle, en évoquant l’insuffisance du nombre de places pour ces personnes, et la difficulté des structures à évoluer sur le sujet. « Quand on essaie d’évoquer l’accueil des personnes et de leurs animaux, on se retrouve face à une porte blindée, poursuit Anne Trotzier. C’est dommage, car il y a moyen de faire beaucoup de choses en utilisant ce lien avec l’animal. Ce peut-être une manière d’entrer en contact avec les personnes. L’animal ne devrait pas être un souci, mais un appui pour le travail social. »

: « A quel point c’est galère d’avoir un chien dans la rue ? Sur une échelle de 1 à 10, je dirais 10 , juge Akira en riant. Tu veux prendre une douche ? Il faut trouver un endroit où le laisser. » Akira a entendu parler du squat par Gaétan, il est arrivé il y a deux semaines avec Iso et Capsule. « Ce sont mes enfants, explique-t-il. Plutôt mourir que de laisser mes chiens. »
© Anne Mellier

Elle n’est pas la seule actrice du monde associatif à constater les difficultés rencontrées par les personnes sans abri propriétaires de chien. « Ce sont des personnes que l’on oublie tout le temps, tempête Valérie Suzan, présidente de Strasbourg action solidarité. Ça fait longtemps qu’on demande des solutions pour eux, mais rien n’est fait. Ça a toujours été la dernière roue du carrosse, on y pense uniquement quand tous les autres ont été placés dans des centres ! On est à la fin du confinement, depuis le début on attend des solutions pour eux, c’est quand même fou que rien n’ait été fait ! »

Du côté de la mairie, on confirme qu’un projet de structure est à l’étude. Il pourrait accueillir une quinzaine de personnes environ. Mais rien n’a encore été décidé concernant le lieu, et aucun financement n’a été versé.

Anne Mellier

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