Pokaa réalise une série de portraits de professionnels. L’objectif de la démarche : donner la parole à des travailleurs du quotidien qui œuvrent tous les jours pour l’alimentation, l’éducation, les secours et d’autres domaines incontournables pour la société. Ces personnes nous ont raconté leur vie, leurs difficultés, la vision qu’elles ont de l’évolution de leur métier…


Épisode 1 : Mathieu Fritz est paysan à Obenheim depuis 11 ans. Il a décidé de stopper sa carrière de comptable pour passer ses journées les mains dans la terre. Son objectif : produire des légumes en respectant les principes de l’agroécologie. Aujourd’hui, il est heureux de ce revirement de situation, il approvisionne des centaines de personnes en produits bio. Cependant, un gros bémol : il travaille 70 heures par semaine mais il n’a jamais pu se sortir de salaire. Témoignage.

Mathieu Fritz, 54 ans, est paysan depuis 11 ans. « C’était ma crise de la quarantaine : » Après une carrière de comptable, il a créé la ferme Riedoasis à Obenheim, à 30km au sud de Strasbourg. Désormais, il fournit régulièrement en légumes « l’équivalent de 200 familles. Le but, c’était vraiment de faire quelque chose qui avait du sens. Je voulais remettre les mains dans la terre et proposer quelque chose de plus beau à mes enfants, en leur montrant que la vie ça n’est pas forcément passer son temps dans un bureau en attendant les congés. »

« J’ai atterri sur une autre planète. Je m’attendais à ce que ça soit dur, mais pas autant. » Son but : pratiquer une agriculture paysanne, biologique et en accord avec la nature. « Et dans ce domaine, il y a très peu d’aides, il faut se débrouiller tout seul. Le problème c’est que l’agriculture est un des enjeux les plus importants pour l’environnement, mais politiquement ça n’avance pas du tout. Moi je fais ça notamment dans l’idée d’apporter à la société, c’est avec le cœur que je travaille, et heureusement ! » Mathieu travaille entre 60 et 70 heures par semaine, parfois il commence à 7h et finit à 21h.

« Malgré ça, je vis au crochet de ma femme qui est psychologue naturopathe ! J’ai une taxe de 43% sur mon bénéfice et beaucoup de charges. C’est impossible de sortir un salaire pour moi depuis 11 ans. Je rémunère les employés au SMIC agricole, j’aimerais bien les payer plus aussi. » Mathieu a hérité de 8 hectares de terres dont 6 sont cultivables. Pour le moment, il a pu en aménager 3, ce qui correspond à environ 4 terrains de football. « Je ne reçois que 1200 euros tous les ans de la PAC, dont les aides sont proportionnelles à la surface cultivée. C’est une broutille comparé aux agriculteurs qui cultivent des céréales sur des centaines d’hectares. La réalité c’est que c’est quasiment impossible de se lancer dans l’agriculture aujourd’hui si on ne possède pas déjà des terres. Et c’est de toute façon difficile si on a une petite exploitation. »

« Les gens nous remercient… »

Pour survivre, la seule solution c’est la vente directe, en circuit court. Ses légumes s’achètent principalement sous forme de paniers, qui sont composés par les clients sur une plateforme internet ou bien par l’équipe de Riedoasis. Plusieurs points de retraits se trouvent à Strasbourg, à Koenigshoffen, au Neuhof, au centre-ville, mais on peut aussi les récupérer à Benfeld, à Diebolsheim, à Westhouse ou à Erstein. Mathieu et ses employés font de la route. « Au final c’est agréable, ça nous permet d’être en lien direct avec les gens. Ils nous parlent du goût de nos produits, ils nous remercient. On voit l’aboutissement de notre boulot. » Grâce à un partenariat avec l’association Campus Vert, Mathieu livre 80 paniers destinés à des étudiants qui leurs sont vendus moins cher. « Ils constituent le plus gros point de dépôt de notre clientèle. »

Au delà de son activité agricole, Mathieu achète aussi des produits comme des fruits et du pain pour les mettre dans ses paniers ou les vendre à l’unité. « Comme ça, les consommateurs s’engagent plus facilement sur les paniers, ils ont alors un accès à une alimentation plus variée. Mais ces autres produits sont aussi éthiques, bio et la plupart du temps locaux… à part pour les bananes par exemple, ça c’est pas possible. Et oui, il faut se débrouiller, c’est la croix et la bannière pour tenir le budget. »

Ces prochaines années, la ferme va s’agrandir. Mathieu investit dans le but de produire suffisamment pour atteindre un équilibre économique. « J’aimerais bien alléger mon emploi du temps et faire un 35h. Je commence à fatiguer quand même, après 11 ans de labeur pour rendre ça possible. » Il se dit « optimiste pour l’avenir. »

« Je rêve d’une campagne avec plein de petites fermes. »

« Ce qui me fait tenir, c’est aussi de m’émerveiller tous les jours. Je vois la nature de près, je dois la comprendre pour mon travail, et ça, c’est magnifique. » On sent l’émotion dans sa voix. « Moi j’y crois, je sais que ce qu’on fait, c’est le sens de l’histoire. Avec une toute petite surface, on nourrit pleins de gens, on crée de l’emploi… on ne pollue pas les cours d’eau alentours. Notre modèle, c’est l’agroécologie. La nature offre des services, et on se sert de ça. On a déjà planté 2km de haies pour enrichir l’écosystème avec notamment des prédateurs de ravageurs. L’idée c’est d’utiliser des processus d’auto-régulation naturels plutôt que des pesticides ! »

L’agroécologie représente un ensemble de connaissances et de pratiques agricoles inspirées par le fonctionnement des écosystèmes. « On apprend tous les jours, c’est passionnant. Il faut très bien connaître son environnement. Les espaces sauvages autour de nos champs, notamment la forêt, nous aident à faire pousser nos légumes. » Et puis Mathieu évoque l’avenir, parce que c’est aussi pour ça qu’il s’investit autant :

« Moi je rêve d’une campagne avec plein de petites fermes qui nourrissent les gens en respectant la nature. Il faut un exode urbain maintenant. Il faut que les gens retournent à la campagne et la fasse vivre ! Bon ça on verra, mais ce qui est sûr, c’est qu’en 11 ans, j’ai vu les choses bouger, je pense qu’il y a quand même une prise de conscience. »

En attendant, pour découvrir l’oasis de Mathieu, il est possible de venir faire du woofing dans sa ferme : aller travailler bénévolement chez lui pour une petite période dans le but d’apprendre, en échange du couchage et de la nourriture. À bon entendeur.

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