Ouverte depuis 2016, la salle de consommation à moindre risque de Strasbourg compte désormais presque 700 usagers souffrant d’addictions. Il n’existe qu’un seul autre espace de ce type en France, à Paris. En évitant les overdoses fatales, les modes de consommation à risque et en constituant une première étape vers une démarche de soin, ces dispositifs répondent à une réalité sociale et tendent à se développer. Bientôt, la salle de shoot de Strasbourg comportera un espace dédié au logement.

« J’ai parfois du mal à oublier la sensation du shoot mais je me sens de plus en plus armé pour résister à l’envie de ce maudit rituel », explique un usager de la salle de shoot de Strasbourg. Il ajoute, « j’ai bénéficié de beaucoup de conseils sur la réduction des risques ce qui m’a donné l’idée d’apprendre à « baser », c’est à dire à transformer la cocaïne en cristal pour la fumer plutôt que de continuer à me l’injecter, d’autant plus que mes veines sont très abîmées. »

Comme environ 670 usagers de cet espace, il bénéficie de l’assistance et des conseils de professionnels qui l’accompagnent. Aurélie, infirmière et directrice de la structure, préfère l’appeler « salle de consommation à moindre risque » (SCMR). Elle explique la démarche :

« Ce dispositif est pensé pour des personnes qui souffrent d’addictions et qui sont en situation de grande précarité. À Strasbourg, il y en a des centaines. On part de cet état de fait, et on tente d’y répondre de manière pragmatique en diminuant les risques. Beaucoup de ces personnes vivent dans la rue. Souvent, elles procèdent à la prise de substance dans l’urgence, avec du matériel sale et en essayant de se cacher. L’idée c’est qu’elles puissent procéder à leur prise de drogue de manière calme, avec du matériel totalement stérile que nous leur fournissons. Certaines ont des pratiques qui peuvent être dangereuses, nous les conseillons. »

La salle de consommation

Entre 50 et 80 usagers chaque jour

Ouverte en novembre 2016 dans un bâtiment voisin du Nouvel Hôpital Civil, cette SCMR, aussi appelée Argos, est quasi-unique en France. A la suite de la publication d’un rapport de l’Inserm en 2010 qui mettait en évidence la nécessité de ce type de structure, l’État s’est dit favorable à la mise en place d’expérimentations. À Strasbourg, c’est la combinaison entre un projet très sérieux déposé par l’association Ithaque, qui gère le lieu, et le soutien de la municipalité, qui a permis son ouverture sur décret ministériel. Une autre SCMR est entrée en fonction à Paris en octobre 2016.

En janvier 2020, soit un peu plus de trois ans après ses débuts, Argos accueille entre 50 et 80 personnes par jour. Le lieu est ouvert 365 jours par an, de 13h à 19h. 100 à 200 usagers se rendent à la SCMR au moins deux fois par semaine. En tout, au 7 novembre 2019, 899 personnes sont inscrites et bénéficient de l’espace et s’approvisionnent en matériel stérile. Parmi elles, 667 ont utilisé l’espace de consommation.

Aurélie explique que ce dispositif a déjà littéralement sauvé des vies :

« Depuis le départ, on a dû intervenir 28 fois sur des overdoses et 14 fois sur des situations médicales préoccupantes. Là, les accidents ont été gérés. Si ça s’était passé dans la rue, ça aurait été une autre histoire. Et puis toutes ces personnes qui ne consomment pas dans la rue, c’est pas quantifiable mais ça a peut être déjà évité de nombreux problèmes. »

Du matériel propre

Des professionnels de santé présents en permanence

Dans l’espace de consommation, un infirmier et un travailleur social sont présents en permanence. Ceux-ci disposent d’antidotes aux drogues comme la naloxone qui déplace l’héroïne de ses sites récepteurs et stoppe son action. En tout, Argos compte 20 salariés à mi-temps, qui sont des infirmiers ou des travailleurs sociaux. Un médecin, une psychologue et une psychiatre interviennent aussi régulièrement. Cette structure constitue le premier maillon de la chaîne du soin aux addictions.

Les usagers peuvent également présenter des substances sur lesquelles ils ont des doutes pour que celles-ci soient testées. Dernièrement, un échantillon que les consommateurs prenaient comme de la cocaïne s’est avéré être un mélange de 5 cathinones impliqué dans plusieurs overdoses. Cela permet de savoir quelles substances sont présentes à Strasbourg. L’information est transmise aux services d’urgences, qui peuvent réagir de manière plus adaptée en cas d’overdose.

Concrètement, lorsqu’une personne arrive, celle-ci se présente à l’accueil et montre qu’elle a sa drogue si elle veut accéder à l’espace de consommation. Il s’agit d’éviter que des individus profitent du lieu pour se procurer des substances. Un espace de repos, une salle de convivialité et une douche sont également accessibles.

La salle de convivialité

Bientôt, 20 usagers pourront loger sur place

Ce printemps, 6 chambres individuelles et 2 chambres doubles devraient accueillir 10 personnes. Et d’ici un an, 10 places supplémentaires seront disponibles. Ce dispositif unique en France sera destiné à des personnes sans logement dont l’état de santé n’est pas compatible avec la vie dehors, mais qui n’ont pas accès aux services hospitaliers du fait de leur consommation de drogue. Les animaux seront acceptés et ces personnes auront accès à l’espace de consommation 24 heures sur 24. Les résidents auront des contrats de deux mois renouvelables.

La SCMR Argos est très bien vue par la plupart de ses usagers d’après Aurélie, la directrice de l’établissement. Une évaluation de l’impact de ces dispositifs est en cours. Cette étude de grande ampleur, intitulée « Cosinus » est menée dans plusieurs villes françaises, dont Paris et Strasbourg. L’objectif est notamment de suivre sur une période donnée, des personnes consommatrices de drogues qui vivent dans des villes qui comportent ou non une SCMR, et de comparer leurs évolutions.

À l’échelle internationale, des études ont déjà prouvé que les SCMR avaient un impact positif. Par exemple en Suisse, la première SCMR a ouvert en 1986. Maintenant il en existe 13 dans le pays qui sont dispatchées dans 8 villes. Une diminution des décès liés à la consommation de drogue a été clairement observée. Les usagers sont aussi de plus en plus initiés aux techniques de réduction des risques.

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