Ce banc de la Place des Halles est inconfortable. Tous les bancs le sont d’ailleurs. À croire que le plus mauvais designer de chaque promotion de la Haute école des arts du Rhin finit créateur de mobilier urbain à l’Eurométropole, tout comme les toubibs frustrés terminent à la Médecine du travail, à mesurer et peser les corps usés entre deux rapports sur le burn-out ou sur France 2, à vulgariser le circuit d’un suppositoire sous l’œil bienveillant d’Adriana Karembeu.

J’ai mal aux fesses et mes bonbons collent au papier dans ce boxer archi moulant. Le boxer, l’idée saugrenue d’un type qui pensait que l’objectif d’un être humain était d’avoir les testicules compressés dans un slip kangourou dix-huit heures sur vingt-quatre.

Slim – Skinny. Les pantalons ont des noms de poneys. Zalando – Asos. Les revendeurs ont des noms des gangsters.

Tout est moulé en ce moment. Comme si nous étions des Kougelhopfs aux amandes grillées, normés et standardisés. Les pensées, les cuisses, les fesses, les torses, même les cerveaux, asphyxiés par les paroles d’une chanson de Jul. La Peste de Disiz et le Choléra de Booba. RIP Albert Camus.

Un pigeon picore inlassablement des miettes de pain sous la pluie depuis une heure environ. Il en a de la chance. Il ne se pose pas de questions, lui. La vie glisse sur son plumage argenté pendant que les humains courent après quelque chose qu’ils n’attraperont jamais. L’immortalité n’est pas un animal qu’on piège à coups de botox ou de filtres Instagram. Nous finirons tous de la même façon, à se faire rouler des pelles par des asticots érotomanes, certains plus tôt que prévu à en voir le reflet de leurs dents jaunâtres, la profondeur de leurs cernes et leurs haleines.

La seule préoccupation du volatile est de s’alimenter et de se reproduire. Pas d’états d’âme. Pas de regrets. Droit au but. Je n’ai jamais vu un pigeon suivre une psychothérapie après un divorce ou récupérer une boite de Xanax, une carte vitale à la main, une cartouche de Gauloise dans l’autre.

Gober – Roucouler – Copuler – Déféquer. Sa vie est une fête. Une cirrhose du foie en moins, un bec en plus.

J’aimerais être un pigeon, même si d’une certaine façon, j’en suis déjà un à force de dire « oui » à tout et à tout le monde. Certains sont empathiques, d’autres kidnapperaient votre sœur pour un paquet de chips. C’est une question de nature. Le téléphone n’arrête pas de sonner. La hotline de l’amitié pour réconforter un frère qui vient de se faire larguer, prêter ma voiture pour le week-end ou enterrer un cadavre dans une forêt lugubre allemande.

Voler est un privilège dont les oiseux ne se rendent pas compte. Pouvoir déployer les ailes et s’éloigner de tous ces cons qui rasent le sol.

De la crevette au singe. Du singe à l’homme. De l’homme au Bernard l’hermite. Retour à la case départ.

Un bulot – Donald Trump – Yann Moix. Cherchez l’erreur.

Aucun oiseau ne construit de mur de la honte ou ne se réfugie dans la vie fantasmée d’un oisillon battu pour attirer l’attention. C’est le privilège des Hommes que de perdre du temps à s’inventer des problèmes pour se sentir exister.

Il faut de la hauteur pour supporter autant de stupidité. J’en profiterai pour lâcher quelques merdes blanchâtres sur le crâne d’Alain Soral et de tous ces emmerdeurs qui passent leurs vies à nous dire quoi faire, quoi manger, quoi voir, quoi lire, quoi penser.

Avoir une activité lobotomisante qui fige le cerveau tout au long de la journée. Une anesthésie de la conscience. Se poster devant la télévision et regarder des excréments pixelisés qui parlent pour ne rien dire. Faire un crédit sur dix ans pour s’acheter un coupé et une virilité. Vapoter en trottinette électrique, un autocollant de Greta Thunberg sur son sac à dos Herschel. Poster la photo de ses pieds au bord d’une piscine, des proverbes de développement personnel ou des vidéos d’un chat qui pète. Ingurgiter des flocons d’avoine et du fromage blanc pour se donner bonne conscience, après avoir englouti trois Royal Deluxe et deux portions de frites. Enregistrer ses pas, ses calories, ses ronflements. Comptabiliser sa vie.

7 CDD. 1 divorce. 212 amis sur Facebook. 84 kilos. 1,6 fois le SMIC. 5 fruits et légumes. 1489 heures d’écoute sur Spotify. 9,8 kilomètres de footing. 12 centimètres de bite. 55 pompes, 110 abdos. 487 orgasmes. 60 de QI. 8,6 degrés d’alcool. 80 kilomètres par heure. 2 ans de dépression. Bac + 5. 16 mois de chômage.

Un algorithme narcissique de chair et d’os pour se coucher sereinement après deux épisodes de Stranger Things et éviter de finir pendu au bout d’une corde sous le regard bienveillant du chat attendant sa pâtée.

Cette capacité à être là sans l’être, à mettre une balle dans la tête d’un Jiminy Cricket vicelard qui ouvre sa grande gueule en permanence. Dans les magazines, sur les panneaux publicitaires, à l’école, au travail, dans mon oreille. Derrière le bar de la Conscience, à s’enivrer avec le Doute et l’Angoisse. Une beau trio d’empêcheurs de tourner en rond. Je les entends commenter mon existence comme trois pochetrons sifflant leurs ballons de rosé, avachis sur leurs certitudes : « Ton boulot c’est vraiment de la merde », « Tu n’as même pas d’amis », « Ça fait 2 ans que tu es célibataire », « Tu n’auras jamais d’enfants », « Tu as du bide », « Tu perds tes cheveux », « Tu es trop timide », « Un homme ça ne pleure pas », « Tu es moche », « Tu ne réussis rien dans la vie », « Tu n’y arriveras jamais », « T’es un looser » .

De temps en temps le Doute s’écroule, complètement ivre ou l’Angoisse hausse le ton. Ils se tapent dessus et moi j’ai la nausée. Pas la peine d’avoir lu Sartre pour y comprendre quelque chose, la désillusion est la meilleure des professeurs. La gueule de bois de l’existence ne part pas avec un Doliprane, ni en remplissant une bassine de vomi. J’ai déjà tenté le chose à plusieurs reprises. Aucun résultat, si ce n’est des lendemains à boire du Coca dans le noir et à négocier une trêve avec mon estomac.

A cause de cette fête de la musique perpétuelle dans ma tête, je ne dors plus. Je déteste la fête de la musique. Un brouhaha insupportable d’amateurs qui se prennent pour des virtuoses. Faire une reprise de Radiohead est un crime contre l’humanité, une cacophonie meurtrière.

Guy Georges aurait pu être tellement plus efficace en reprenant Karma Police au banjo.

Tout est pourtant fait pour lâcher prise. De la recette des falafels au yaourt grec dans Elle, au cours de Cat yoga dans Biba, jusqu’au massage de la prostate dans Télé Poche.

Malgré cela, je ne dors presque pas ou plutôt je ne ne dors plus du tout.

Le record du monde d’insomnie mesuré est de 11 jours, 264 heures. Encore des chiffres. Randy Gartner, le cobaye de cette expérience a fait face à des problèmes de concentration, de mémoire, puis des hallucinations visuelles et auditives allant jusqu’à la paranoïa. Je n’en suis pas encore là, mais je compte bien défoncer le record de cet enfoiré de Randy Gartner, parce que moi aussi j’ai droit à ma dose d’hallucination et de paranoïa, pour enfin avoir une discussion psychédélique avec Syd Barrett, en sirotant un thé à la menthe, David Bowie nous rejoignant en peignoir : « Je fais des pancakes les mecs. Qui veut des pancakes ? ».

La séance chez mon généraliste, adepte de l’acupuncture et de l’ostéopathie, me détend quelques heures, tout au plus, mais impossible de fermer l’œil. Un porc-épic humain, le visage recouvert d’aiguilles, une boite à couture manipulée comme un bout de bois trop sec. Faire craquer l’ossature d’un corps pour ne pas qu’il craque face à la pression sociale, au paraître et à la course à la réussite. Il n’existe pas encore de kinésithérapeute de l’âme malheureusement, j’ai pourtant tenté de me confier sur un divan, face à une dame qui ne répond que par des « hummmm », « oui », « C’est-à-dire ».

Bilan : une ordonnance aussi longue que mon bras et une sodomie dans le trou de la sécurité sociale.

J’en suis ressorti boitillant, avant un passage chez mon dealer à la pharmacie, mes compagnons de route sous le bras: Mogadon, Rophynol, et Noctamide, les rois mages benzodiazépines. A ce sujet, je trouve honteux que la pharmacienne ait refusé de prendre mes tickets-restaurants. Je consomme davantage de pilules au déjeuner que d’aliments maintenant, c’est un fait indiscutable.

Nous passâmes d’agréables moments au début mais tôt ou tard, en chimie comme en amour, la routine fait son apparition.

L’ennui. Mogadon revêtit sa plus belle boite avant de se coucher. Je le dévorai d’un seul coup par gloutonnerie, attendant son effet sur les récepteurs de mon cerveau. Rophynol ne fut pas en reste mais me procurait des mots de tête, ce qui est toujours moins douloureux que des maux de coeur. Noctamide était trop introverti, j’en arrivai à avaler trois cachets au lieu d’un, mais aucun résultat, si ce n’est des passages aux toilettes de plus en plus fréquents.

Je pensais qu’à la différence des amis, les psychotropes ne me décevraient jamais. Naïveté marketing. C’est encore pire. On peut appeler un ami à deux heures du matin pour qu’il vienne nous sortir de la pire des galères. Le pénis coincé dans une bouteille vide de Kronenbourg ou une rupture de stock de Curly. Il répondra certainement qu’il n’est pas disponible à cause de sa fille de deux ans qui fait ses dents, qu’il est désolé, qu’il vaut mieux contacter Christian, qui lui n’a pas d’enfants. Prévisible, mais j’aurais au moins entendu le son de sa voix lâche à la différence de Siri et Alexa qui ne mentent et ne doutent jamais. C’est la raison pour laquelle ils ne remplaceront jamais les humains.

Tout le monde y va alors de son commentaire comme pour un article sur Facebook. Des spécialistes en tout et surtout en rien. « Être insomniaque est un état d’esprit, cela peut te permettre de créer pendant que les autres dorment ».

Quitter le fatalisme pour aller vers le stoïcisme. Les cours de philosophie de terminale servent finalement à quelque chose, moi qui croyais que Platon était un joueur de Saint-Etienne.

Certes, c’est beau dit comme ça, mais c’est surtout avoir le crâne au bord de l’implosion et les yeux qui piquent en permanence. Un mal de transport comme lorsque j’étais assis au fond du bus et qu’on allait en classe verte à l’école primaire. Personne n’a jamais voulu s’asseoir à côté de moi de peur que je dépose quelques reflux de mon petit-déjeuner sur le siège.

Pour lutter contre cet état proche de celui d’un camé en manque, je me concentre sur n’importe quel bruit ou lumière. Tout est décuplé. Je deviens Jonathan Chase dans Manimal, me transformant en aigle, serpent ou panthère, hypersensible. Le curseur du radio-réveil est un mulot qui se balade sous mon lit. Le bruit du vent sur le volet, un hibou en plein vol. Le cri de la voisine qui jouit, une souris agonisant dans la gueule d’un siamois. Si un moustique ose s’approcher de moi, il est gobé sur le champ.

J’en profite également pour lire, parce que la nuit est un moment magique pour rêver depuis son lit, même avec une tension proche de celle d’un bousier, mais les mots, pas plus que le comptage de moutons sautant au-dessus d’une barrière mentale, n’arrivent à séduire le marchand de sable qui débute à peine une partie de poker avec Morphée.

Alors, en ultime recours à l’impossibilité de mettre ma personne en mode OFF, j’enfile une veste pour déambuler dans Strasbourg la nébuleuse afin d’observer le réveil de la déesse.

Une valse de balayeurs de feuilles multicolores. Des baisers volés d’amoureux rentrant du KALT les poches vides. Un paumé couché sur un carton, agrippé passionnément à une grille de ventilation tiède comme au sein de sa mère. La solitude des ombres déboussolées cherchant à comprendre pourquoi ils en sont là, à l’aube, en pantoufles, à mâchonner la mie d’un croissant au chocolat encore chaud.

Le pigeon me regarde bizarrement de ses yeux globuleux et défoncés. Il fait les cent pas, puis s’arrête, lâchant une crotte verdâtre avant d’arroser le bitume d’une fine couche de bave.

Il s’avance au bord du trottoir et se jette brutalement sous un bus de la CTS. Pas un mot sur la table-basse. Pas un mail d’explication à sa femme. Rien.

La mélancolie de l’automne tue les pigeons et fait pousser les champignons.


Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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