Avant de vous faire pénétrer à l’intérieur de la cathédrale la semaine prochaine pour un ultime épisode riche en détails et anecdotes, pourquoi ne pas d’abord flâner un peu autour de l’édifice. En effet quatre curiosités sont disséminées sur la place qui l’entoure : au niveau de vos pieds, de votre ventre et enfin de vos yeux.

Le Caveau du futur ; ou comment prémâcher le travail aux Indiana Jones du IVe millénaire

En général, lorsque l’on flâne sur la place entre le palais Rohan et la cathédrale, on ne pense pas assez à regarder ses pieds – trop attirés que nous sommes par les splendeurs de Môman. Et pourtant, si regarder ses pieds évite de trébucher et de se ridiculiser aux yeux de centaines de touristes en goguette, cela vous permettra aussi de tomber nez à nez (enfin pas tout-à-fait, à moins que votre nez soit trèèèès long et atteigne vos pieds) avec une drôle de plaque en bronze. Bizarre non, cette plaque, là, en plein milieu de la place, qui détonne dans la régularité parfaite du pavement ?

Après votre nez, penchez-y donc les yeux et lisez ce qu’il y est inscrit : « ICI EST CONSERVÉE POUR LE FUTUR UNE PARTIE DE NOTRE MÉMOIRE. À N’OUVRIR QUE LE 23 SEPTEMBRE DE L’AN 3790 APRÈS JÉSUS-CHRIST. » Curieux non ? Cette plaque indiquerait donc l’emplacement d’une sorte de coffre ? Il semble que nous ayons même plutôt affaire à un véritable caveau ! Malheureusement je n’ai jamais pu personnellement voir son contenu et j’ai dû me contenter d’images d’archives de France Télévisions. Car ce caveau bétonné de 4 mètres de côté a été scellé le 23 septembre 1995 (comme il est indiqué sur la plaque également) à une époque où j’en étais encore à jouer avec des billes en granit dans la profonde forêt vosgienne. Et il est peu probable que je sois encore de ce monde en 3790 pour assister à son ouverture (encore que, vu la vitesse des progrès techniques en ce qui concerne le transhumanisme…). D’ailleurs pourquoi 3790 ? En fait, à l’époque, le Musée archéologique avait parallèlement organisé une exposition appelée « Mutarotnegra » (Argentoratum, nom romain de Strasbourg, à l’envers) qui imaginait justement une expédition archéologique dans les ruines de la ville en… 3790.

Cette idée étonnante est née du cerveau d’un artiste local, dont le sérieux de l’entreprise devait cohabiter avec une bonne dose d’humour : Raymond Waydelich. Fasciné par le temps et la mémoire, il a voulu se mettre dans la peau des archéologues du futur et leur a en quelque sorte prémâché le travail en leur laissant un panel d’objets censés représenter notre civilisation. Ainsi dans les quatorze fûts étanches enterrés, les Indiana Jones ou Lara Croft du IVe millénaire pourront trouver des centaines de messages rédigés par la population locale et même quelques touristes (suite à un appel relayé dans les DNA) ainsi que des objets déposés, soit par leur soin, soit par l’artiste. Ces archéologues du futur y trouveront bien sûr de la documentation sur Strasbourg et l’Alsace, mais aussi de la bière et du vin (évidemment), des plats régionaux sous vide et irradiés par les hôpitaux pour une conservation de plusieurs centaines d’années (mais peut-être pas des milliers… ça serait quand même con d’empoisonner les découvreurs de ce trésor), des disques du chansonnier strasbourgeois Roger Siffer, la déclaration universelle des droits de l’homme, des annuaires téléphoniques ainsi que des textes sacrés (Bible, Coran, Torah), des sachets de semence de végétaux et même… un ballon de foot déposé par le Racing Club de Strasbourg, ainsi que des centaines d’autres objets relatifs à notre vie quotidienne. De quoi faire rêver (ou pas; il y a aussi des préservatifs, du PQ, etc) ceux qui poseront le pied sur cette place en 3790 tandis que Môman sera toujours debout, je n’en doute pas. Quant à savoir si ce seront nos descendants humains ou des extraterrestres. Seul l’avenir le dira.

Images extraites de l’émission « Route 67 » sur France 3, disponible sur YouTube.

La maquette de la Place du Château ; ou quand la cathédrale donne la réplique

Si l’on fait ensuite quelques pas dans la direction du portail principal de Notre-Dame, on apercevra une maquette en bronze de celle-ci. Assez récente, elle a été réalisée au 1:125ème par le sculpteur allemand Egbert Broerken et inaugurée pour le Millénaire des fondations de la cathédrale. Elle est un peu le pendant de la maquette qu’on appelle « le Point de convergence » située place d’Austerlitz, elle aussi réalisée en bronze par le même artiste. D’ailleurs celle-ci fait elle-même écho au fameux plan-relief de 1727 que l’on peut admirer au Musée historique.

Le Buchmesser ; non le programme minceur « Comme j’aime » n’a rien inventé

Poursuivons notre déambulation vers la façade principale de la cathédrale. Mais comme tout bon touriste, faisons quelques pas à reculons dans la petite rue Mercière pour tenter (en vain évidemment) de prendre une photo en pied de la cathédrale. Laissez alors reposer votre objectif et jetez un coup d’œil sur votre gauche, en direction de la charmante petite Boutique Culture. Cette maison qui a abrité jusqu’en 2000 la plus ancienne pharmacie d’Europe, la pharmacie du Cerf (on vous en parlait ici), possède un pilier d’encorbellement à l’usage pour le moins étonnant.

Car après les pieds, il s’agit bien du ventre ici. Et attention celui-ci se voit jugé par l’espace implacable qui sépare ce pilier et l’angle de la façade : 35cm, pas un de plus ! Et voici comment une colonne a priori anodine devient Buchmesser, c’est-à-dire « mesureur de bedaine » ! Si beaucoup de Strasbourgeois se sont déjà prêtés au jeu, il faut savoir que la tradition remonte à loin. Depuis le Moyen Âge siégeait en effet à Strasbourg un Conseil de la ville. Une fois par an, les membres de ce conseil se réunissaient pour la cérémonie du Schwoertag, lors de laquelle il s’agissait de prêter serment de fidélité à la Constitution municipale. Les membres, des bourgeois éminents de la ville, se rendaient ensuite dans les différents sièges des corporations pour fêter dignement la prestation – en gros pour boire, manger et s’en mettre plein la panse. Mais attention, une épreuve ultime les attendait à la fin du festin : s’assurer que chacun d’entre eux passait encore, de profil, entre l’angle de la façade et cette fameuse colonne de grès rose. Sinon c’était régime sec dès le lendemain !

La cérémonie du Schwoertag vers 1785 (huile sur toile, Musée historique de Strasbourg)

L’obus, quand un souvenir tragique devient motif de décoration

Avant de pénétrer dans Notre-Dame, jetons un dernier coup d’œil sur la place, pile en face du portail d’entrée. Et pour ce troisième détail anecdotique, après les pieds et le ventre, il vous faudra lever les yeux. En effet, si l’on regarde bien la façade de l’Hôtel Cathédrale, on ne manquera pas de remarquer le petit obus fiché dans l’angle à droite de l’enseigne de l’établissement. Ce petit détail amusant à première vue rappelle en fait à la mémoire du passant un bien triste souvenir. Celui de la guerre de 1870 entre la France et la Prusse dont une des conséquences les plus dramatiques fut le siège de Strasbourg entre le 13 août et le 28 septembre 1870. Ce petit obus aujourd’hui inoffensif est en effet un obus prussien. Des milliers se sont abattus sur les toits de la ville, détruisant des centaines de maisons (la maison Kammerzell y a échappé de peu mais pas la bibliothèque qui était alors située à l’emplacement de l’actuel Temple Neuf). Malgré l’évacuation d’enfants, de femmes et de vieillards, il y eut malheureusement des centaines de morts parmi la population civile et des milliers de blessés. Suite à la défaite française, l’Alsace fut rattachée au tout nouveau Reich allemand en 1871.

Si nous parlons de cet obus en particulier, c’est parce que nous sommes sur la place de la cathédrale et que celui-ci est le plus connu mais plusieurs autres semblables sont à découvrir en ville. Je dirais six ou sept mais je ne suis pas sûr de tous les avoir trouvés encore. Si celui-ci semble véritablement s’être figé là sans exploser et n’a pas bougé depuis (c’est en tout cas ce que l’on dit, cela peut prêter à discussion mais parfois il faut laisser vivre les légendes), les autres ont en général été récupérés et démilitarisés par des habitants qui, au moment de reconstruire la ville, s’en sont servis pour « orner » leur façade en guise de rappel pour ne pas oublier cet épisode tragique.

Strasbourg le 28 septembre 1870

Vos pieds, votre ventre et vos yeux en ont eu pour le compte. Après ce petit tour autour de la cathédrale, vous êtes donc prêts pour franchir le portail. On se donne rendez-vous la semaine prochaine.


FLORIAN CROUVEZIER

> Son blog rempli d’histoires et d’Histoire <

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