Après plusieurs semaines à huis clos à fuir la canicule dans la fraîcheur de mon appartement de 57 m2, à me nourrir de livres, de coquillettes et de surimis, je décide de frotter ma carcasse rouillée à l’agitation estivale strasbourgeoise. L’été stimule même les vampires, qui, la peau blanche à force de rester cloîtrés à bouquiner des romans graphiques les volets fermés, se risquent à laisser les rayons du soleil leur rappeler qu’ils sont vulnérables et sujets aux coups de soleil.

Les terrasses des cafés pullulent comme une papillonnerie où les cocons à moitié endormis s’ouvrent délicatement pour s’envoler vers une pinte de bière ou un mojito-fraise. Il est temps de se montrer et de se languir durant des heures autour d’un verre afin de se raconter des banalités pour se dire qu’on existe, que la vie a un sens et que derrière Facebook se cache un monde peuplé de vrais gens qui sentent la sueur.

J’apprends, sans avoir à tendre l’oreille, étant donnée la voix criarde du pot de fond de teint qui sirote son rosé-pamplemousse derrière moi, que la « première année de droit, c’est vraiment trop la galère », que « Max est sympa mais il a mauvaise haleine», que « la nana qui marche sur le trottoir a un look de pute et de la cellulite ». Les discussions sont assez brèves. Il est important de maintenir le contact avec le monde virtuel et de se connecter toutes les 90 secondes à son smartphone pour liker les pensées existentielles de femmes enceintes ou poster un selfie en lunette de soleil, torse nu, abdos saillants, résultat de 1247 heures de rameur à Basic Fit.

Ça pue le narcissisme à des kilomètres.

N’importe quel branleur boutonneux s’habille désormais comme s’il était PDG du Crédit Mutuel alors qu’il n’a pas la capacité de passer le brevet des collèges un jour de canicule. Les gamins ressemblent à des golden boys et font dix ans de plus que leur âge. Il devient difficile de dire si l’on a affaire à un(e) élève de terminale ou à un(e) trentenaire habité(e) par le syndrome de Peter Pan. J’ai l’étrange sensation d’être dans un roman non publié d’Isaac Asimov : Gentrification. Le clonage par l’apparence, par le vêtement, par la mode. Même coupe, même maquillage, même fringue. Une horde de Levis slim et de Stan Smith en marche vers la copulation avec une armée de Ken Hipster ou de Barbie Lacoste. Walking-Dead en Chanel. Le pourcentage de barbes par table est de 77,4 %. Celui des coupes de footballeurs est de 66,58 % (Raton-laveur, mulet ou Neymar décoloré) et celui des Ray-Ban Wayfarer de 97,6%.

Les cafés ressemblent au décor factice d’une émission de téléréalité. Les figurants maladroits d’une mauvaise version de True Man Show, Jim Carrey insultant le réalisateur en alsacien. Des juges lookés par des marques vendues en ligne afin d’obtenir cette apparence si particulière de bourgeois négligé à fleur de peau. Ils matent et dévisagent de haut en bas le candidat à une table libre. La note finale est établie en fonction de plusieurs critères : Le nombre de marques au mètre carré – La taille de la barbe – Le niveau de bronzage – La longueur du chino (+ 2 pour le chino retroussé au niveau des mollets) – L’originalité du tatouage (+4 pour le dot/imitation Basquiat Do it Yourself/artiste maudit de 8 ans).

Sont également pris en compte : Le t-shirt au motif chat/moustachu-marin fumant la pipe sur un fixie, le pull à slogan NASA ou vintage au logo Nintendo, l’année de fabrication de sa platine vinyle (toute platine datant d’après 1979 fait éliminer son propriétaire), l’ancienneté de son abonnement aux Inrocks, le panier moyen à l’Ancienne Douane, le prix de son enceinte portative et de son sac à dos (+ 16 pour le combo Bose/Herschel).

Je suis entouré d’une dizaine de corps sur cette terrasse ensoleillée, pourtant, plus que jamais, je me sens seul mais dévisagé par ces voyeurs sophistiqués sans grâce, sans coeur et sans lueur.

Une prison à ciel ouvert. Peut-être juste de la paranoïa. Vieux con. Retourne voir tes films en noir et blanc sur ton magnétoscope. La tête tranchée aux « C’était mieux avant ». Instagram nous a tués. Les mains pleines de sang invisible. Nous nous sommes perdus, cherchant indéfiniment une aire de repos. Un sniff de reconnaissance. Andy Warhol affirmait : « À l’avenir chacun connaîtra son quart d’heure de célébrité. » L’avenir c’est maintenant Andy. Tu as tapé dans le mille. Grumpy Cat est plus célèbre que Stephen Hawking. Les boîtes de conserve ne sont plus les symboles du Pop Art dans des musées prestigieux mais de pauvreté sur les étagères des Restos du coeur. Le bruit des claviers tactiles et des notifications cadencées.

Un câlin à son écran, un MMS avec la langue. Mode vibromateur troublant le silence des rêveurs. Qu’ils se le mettent dans le cul et qu’ils tremblent transis sur des transats défraîchis. NOUS AURONS TOUS LES MAINS DE E.T À FORCE DE SWIFFER NOS VIES. E.T TÉLÉPHONE COMPASSION. Il m’avait semblé entendre un oiseau chanter dans un arbre, Place d’Austerlitz. Twitter [ˈtwɪtɚ] : Piaf de malheur aux ailes coupées se nourrissant de 140 caractères. Espèce qui ne sera jamais chassée par le gérant d’un Super U ou un vétérinaire schizophrène. Une surenchère de sentimentalisme vicieux, comme s’il fallait justifier un emploi du temps macabre en permanence dans ces Jeux Olympiques du paraître.

Je préfère rentrer m’isoler et baisser le rideau. La solitude n’est pas une valeur en vogue actuellement. Mieux vaut faire partie d’un groupe, d’une communauté qui mange, boit, chie et dégueule la même soupe. Communauté, qui très souvent prône paradoxalement la tolérance à outrance mais ne se mélange pas. DOCTEUR JEKYLL ET M. HYDE. Je ne suis rien de plus que ceux qui jugent en les jugeant à mon tour. Dire que je n’ai pas de code c’est en avoir. LA VÉRITÉ SORT DU REFLET DU MIROIR. Alice au pays de la vermeille. Derrière la glace , il n’y a qu’une étiquette autocollante Ikea poussiéreuse qui cohabite avec le progrès. Où sont les no man’s land déchus, les accidents et les confidences chuchotées ? Où se cache la pudeur sensuelle sur le goudron fondu ? Où est l’héroïne qui saisie mystérieusement un verre de thé glacé ? Où se cache l’âme d’enfant de cet ancien trou perdu ?

Je guette les loubards en perfecto, les loups-garoups au galop. C’est l’hécatombe des guignols, la soirée des macabés.

Des simples devenus simplets, confondant Bescherelle et béchamel. Botox- Épilation- Body-bulding – Liposuccion . Une beauté lisse comme un bout de bois trop poncé, comme un poil de cul contraint à ne plus jamais tourbillonner, comme des lèvres trop gonflées. J’aime les visages cabossés, les erreurs de parcours, les nez de travers, les mentons trop longs. J’aime les gueules. Les grandes de préférence, celles qui cassent des mâchoires avec les mots, sans faire de mal. J’aime aussi les introvertis qui ne parlent pas beaucoup et qui rougissent au moindre compliment. Les handicapés de la vie. SPOTIFAILLES dans les oreilles. AMAZONE cheveux au vent. LE BON COIN d’une rue d’occasion. Je suis exactement comme ceux que je critique. Où sont le hasard et l’improvisé ? Que font les regards non calculés ? Où dort le coupeur de laisses ? À quelle heure commence la liesse? LES MÊMES PRÉOCCUPATIONS – LES MÊMES OCCUPATIONS. TÉLÉVISION – LUC BESSON – AUTOMEDICAMENTATION – THIERRY HARDISSON – CONSOMMATION – LOBOTOMISATION. Parfois un rayon de soleil transperce le conformisme. La foule se tait, regardant cet ange radieux survoler les pavés recouverts de mégots. Il a un truc indéfinissable en plus. Il brille en souriant. Il chante en parlant. Il vole en marchant. Nous sommes perchés à ses lèvres, buvant ses paroles comme une Licorne de poésie. CELUI-LÀ MANGE LES TARTES FLAMBÉES À MAINS NUES et COMMANDE UN PICON SANS CITRON. CELUI-LÀ RISQUE SA VIE EN JOUANT AU MONOPOLY.

Où sont passés les moineaux qui piquent les miettes sous les tables? Où sont passés les gamins qui jouent dans le sable ? Où sont passées les chemises froissées ? OÙ EST PASSÉE STRASBOURG LA RÉVOLTÉE ?


Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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2 COMMENTAIRES

  1.  » Le clonage par l’apparence, par le vêtement, par la mode. Même coupe, même maquillage, même fringue  »
    Je plussoie mais cela a tjrs existé et continuera à exister.
    Pour ce qui est de la solitude, la vôtre, la mienne, celle de tout un chacun, je retiens ces quelques mots de Carl Gustav JUNG :
     » La solitude est pour moi une source de guérison qui rend ma vie digne d’être vécue. Parler est souvent tourment pour moi, et j’ai besoin de plusieurs jours de silence pour me remettre de la futilité des mots « 

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