Mes défauts se reflètent dans de vulnérables fossettes et pourtant tu ne me regardes pas comme un faussaire de billet doux, un conteur aux milles conquêtes. Je sais que demain, tu repartiras là où je ne te recroiserai plus jamais. Au pays des icebergs qui fondent, des xylophones et des plages de sable noir. Là où la peau n’est plus qu’une gigantesque lèvre gercée par la violence du vent. Là où les chevaux ne s’apprivoisent pas avec des lassos. Il faudrait avoir le talent de Baudelaire pour décrire ce que je ressens à l’idée de te perdre.

Sur un banc muet, le long des quais. Dos à dos. Deux notes de musique parfaitement accordées. La braise de nos colonnes vertébrales harmonieusement emboîtées.

Scolioses fragiles de sentiments nouveaux. Colibris chancelant au gré des baisers. L’osmose de deux corps naïfs. Nous rions comme des enfants jouant à un jeu d’adultes. Les papillons poudrés tournoient dans nos estomacs vides puis se posent sur un coup de foudre dénudé. Le va-et-vient de nos bassins désarticulés. Des soupirs infinis dans le silence de l’aube.

Tu vas me manquer comme un dernier fix dans une veine orpheline, comme la lune une nuit de tempête, comme l’oxygène au fond d’une piscine de coquelicots.

Éphémère Belle de nuit qui ne fleurie qu’au mois de juillet pour mourir à la fin des vacances. Injection létale de frissons. Combinaison orange dans le couloir du remord. Love is the new black. L’infection fatale de mes viscères volcaniques et de mon âme par ton absence. Ébola du manque tuant de l’intérieur.

Seuls tes bras pouvaient me calmer. Seuls tes silences me rassuraient. Un vaccin langoureux avec ta langue. Un patch de chair de poule. Pas d’aiguille. La pointe de tes pieds pour plonger tes yeux dans les miens. Sparadrap invisible me protégeant de la folie du monde.

Tu ne parlais pas beaucoup parce que tu disais n’avoir pas grand-chose d’intéressant à dire. J’adorais tes silences.

Ils me permettaient de t’embrasser encore plus longuement. Nous regardions les passants comme un marin scrute la mer. Avec fascination et crainte. Nous étions invincibles mais un goût amer embaumait déjà nos pensées. Ce début empeste le souffre d’une fin prématurée. Nos pétales tombèrent une par une à travers les rues sombres de la ville. Petit Poucet strasbourgeois semant des bourgeons sur un chemin de sable qui disparaîtra à la première vague des agents d’entretien de l’Eurométropole. Ne resteront que quelques géraniums de souvenirs indélébiles dans une jardinière en terre cuite.

Pars avant de faner tes yeux bleus si précieux. Pars avant que le regret te poursuive jusqu’à la fin de ta vie.

J’appris la beauté en te regardant. Pour la première fois, je respirai profondément en regardant le ciel, sans me soucier des voix qui me disaient de fuir. C’est un risque qui en vaut la chandelle. Se brûler le cœur trop près du soleil. Tu ne triches pas en triant ce que tu ressens pour t’adapter au monde. Tu te donnes gratuitement aux autres. Une main tendue aux ongles vernis de rouge. Une étoile filante d’un mètre soixante-douze, parfois un peu plus, lorsque tu portes tes talons noirs. Mystérieuse aura dansant pieds nus à la rosée du matin du Parc de la Citadelle. Ange blond sautillant au ralenti. Tu pourrais être la muse de Terrence Malick ou de Jim Jarmusch parce que tu perturbes les autres involontairement.

L’étincelle d’une désintéressée qui se frotte aux regards insistants d’usurpateurs comme un tendre morceau de silex.

C’est la nuit de la fête de la musique que je sentis la douceur de ta main pour la première fois après avoir frôlé ton regard à plusieurs reprises dans la pénombre d’un amphithéâtre. Le rock de deux vampires trop bronzés. Croiser tes yeux devenait le but de ma journée. Je priais intérieurement pour que tu te retournes afin que la magie opère l’espace d’une microseconde. J’invoquais les dieux en leur promettant de valider mon année s’ils faisaient en sorte que tu t’assoies à côté de moi. Le miracle eu bien lieu. Pas de messe. Une cérémonie silencieuse au cœur d’un cours d’anatomie. Tétanisé par ta présence, je ne pus suivre les mots du professeur. Aucun maître de conférence n’a assez de charisme pour rivaliser avec la maîtresse du désir. Mon coeur cognait dans mes tempes. Des dizaines de questions se fracassaient sur les rives de ma tête.

Tes failles me guidèrent comme un projecteur sur la scène vide d’un concours d’improvisation. La parade d’un timide sans plumes nageant dans un sweat à capuche trop grand.

L’aurore dorée sur les marches de la Cathédrale. Opéra tragique sans spectateurs. Un feu d’artifice intérieur contrastant avec la peur de perdre pied, de ne pas être à la hauteur. Deux cygnes maladroits dansant en se marchant sur les pieds avec les lèvres. Une aquarelle peinte avec les tripes. Une imperfection magnifique. Un écho silencieux. Le rimmel sombre se mélangeant aux larmes cristallines comme le sang rouge s’imprègne d’héroïne.

Jamais je n’oublierai le parfum de cet été. L’odeur de la pierre légèrement froide en guise de témoin. Le bruit des feuilles qui claquent l’une contre l’autre comme des épis de blé trop mûrs. La fin de la récréation alors que j’avais encore envie de jouer au ballon-prisonnier avec ton sourire. La fin d’un jeu, la fin de nous, déjà. Mon bras sur tes épaules.La fragrance de ta peau. Un ultime baiser sur le front. Les guitares saturées qui crachent l’apocalypse. Le vertige de te voir partir sans jamais te retourner.

Si j’allais attraper ta main avant que ton avion ne décolle ?

Je ne suis pas Hugh Grant, ça ne marchera jamais et puis quand les choses doivent se terminer, mieux vaut ne pas jouer les prolongations au risque de s’orienter vers une fin encore plus cruelle. J’ai la frousse d’oublier ton rire, tes seins qui pointent et ces nuits dingues à se faire des promesses qu’on ne pourra pas tenir. On se souviendra de la chaleur de la faculté de médecine, de ces instants à courir nus dans ton appartement sous le regard ahuri de la voisine d’en face, de ce plan de travail souillé par notre désir, des ombres chinoises qui ne ressemblaient à rien au travers de ta lampe Ikea.

Tu resteras la première, celle par qui je compris que les premières fois sont souvent douloureuses.

La première fois que je sortis du ventre de ma mère avec la sensation d’ouvrir la porte d’un hammam en plein hiver. La première fois que je tombai sèchement du vélo lorsque papa enleva les petites roues. Celle où je vomis mes boyaux et mes premiers verres de gin. Cette soirée où je visionnai Freak en cachette, me promettant de protéger les monstres en noir et blanc. Il y aura d’autres premières fois. Je n’ai pas peur. J’ai déjà eu peur plein de fois et je sais qu’après l’hiver qui fige l’espoir, arrive le printemps qui secoue les corps de sa sève sucrée. Un matin, viendra le moment de ma dernière première fois.

Je dis « un matin » parce que c’est souvent à ce moment de la journée qu’on se retrouve habillés de noir, au bord d’un trou, avec des gens qu’on ne connaît pas forcément, à jeter de la terre sur une boite en sapin. Une boîte à souvenir. Des images. Des odeurs. Des musiques nostalgiques . Il arrivera l’instant solennel où je serai dans la boîte pendant qu’en haut les mouchoirs se rempliront d’une morve transparente de douleur ou de colère. Un rayon vert avant le dernier coucher de soleil. Nous naissons et disparaissons dans l’obscurité. Entre les deux, nous dépensons notre énergie afin de rester un maximum de temps dans la lumière. On se mouchera beaucoup ce matin-là. Une allergie au deuil. Les yeux rouges se chercheront ou s’éviteront en fonction des affinités des uns et des autres. Personne ne sait jamais quoi dire dans pareille situation, si ce n’est des banalités affligeantes. « Courage ». « Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas ».

La seule chose dont ils auraient besoin, c’est d’une manette de Super Nintendo et d’un cheat code pour me donner une deuxième vie.

Si j’étais Mario Bross, tout serait plus simple. La Princesse Peach ne serait pas en train de se trancher les veines dans le bureau du notaire. Un curé prononcera quelques mots en parlant de moi comme si nous étions de vieux amis. Que des choses positives bien évidemment. On ne lave pas son linge sale avec les asticots à qui on servira d’happy hour. Un CV en accéléré.  » Il aimait David Bowie, les chats et la riccota ». Un jour dans la vie comme fredonnent les Beatles, avec en conclusion, non pas une note de piano mais une stèle en marbre accompagnée de roses en plastique. Glauque. Qu’ils dansent sur le gravier qui blanchit les chaussures. Qu’ils pique-niquent sur ma tombe en s’enivrant de vins et de fromages. Que les enfants jouent à la marelle en sautant tellement fort que mes os claqueront six pieds sous terre. Que les craies dans leurs mains recouvrent la stèle austère de couleurs pastel, de bonshommes disproportionnés et de soleils qui brillent même la nuit. Qu’on accroche leurs dessins sur les croix avec des pinces à linge. Je veux qu’on baise sur ma tombe, que les capotes volent dans le ciel cendré et éclaboussent la pudeur des nuages, qu’on inaugure un escape game dans ce cimetière volage. Qu’ils fassent un boeuf avec leurs douleurs. Du violon. Du banjo. Un choeur grégorien qui chante faux. Un joyeux bordel. Emir Kusturica jonglant avec des bougies. Un chien qui aboie. Une caravane en Alsace. Un thérémine nostalgique qui couine comme la courroie dépressive d’une bagnole. Je veux qu’on vienne se promener en famille dans les allées, que Sigur Ros soit diffusé en continue dans un haut-parleur qui grésille, que les grilles restent ouvertes aux paumés qui parlent aux fantômes, que les chrysanthèmes jouissent sur des draps en soie. Je veux que les anges fument des clopes en fredonnant Gainsbourg, que la Mort parte en vacances à l’île de Ré, que le fossoyeur roule des pelles aux scarabées, que les pissenlits poussent entre les marches des escaliers. Je veux que ma fin soit un nouveau départ pour les autres, que les lucioles valsent sous la lune et que les loups se perdent dans ce labyrinthe d’épitaphes.

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Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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