L’application Kwit a pour but « d’aider les gens à arrêter mais surtout à rester non-fumeur ». Elle est la première application du genre en France en termes de téléchargements, devant celle du gouvernement « tabac info service », et parmi les premières dans le monde. Sa particularité ? Un fonctionnement ludique et « non culpabilisant ». On a posé quelques questions à son fondateur, pour parler santé, tabac, startup et Strasbourg.

Geoffery Kretz a 42 ans. Il est non-fumeur depuis quelques années. Cet alsacien de naissance a créé une application « 100% strasbourgeoise » qui cartonne en France et à l’internationale. Près de 400 000 français ont déjà essayé d’arrêter avec Kwit, et près d’1,3 millions de personnes dans le monde, grâce à des versions traduites dans plus d’une dizaine de langues. L’utilisateur inscrit sa consommation et gagne des points au fil du temps, lui indiquant ses économies d’argent et l’amélioration de sa santé. Quand le manque se fait ressentir, l’application aide et propose des solutions pour passer la crise et permet un suivi pour mieux comprendre l’addiction. Selon un jeune utilisateur, si l’application ne « fait pas le travail à ta place », elle reste « une béquille efficace. »

« Avoir une notification en te réveillant qui t’encourage ou qui te rappelle que tu as arrêté depuis 8 mois tout en te montrant ton avancement, c’est sympa », précise cet utilisateur. « On se rend compte qu’on a retrouvé l’odorat ou qu’on a économisé 200€ … Voir qu’on n’a pas fumé 3000 cigarettes, ça fait un petit choc. Tu imagines fumer ça d’un coup, c’est un peu dégueulasse… » Alors Kwit, l’application solution miracle? Probablement pas, mais au vu de son succès sur l’app store, c’est une réponse qui convient à pas mal de fumeurs.

On a voulu poser quelques questions à Geoffery Kretz, le fondateur de Kwit, pour discuter tabac, startup et applications mobile.

Geoffery Kretz, à l’origine de Kwit

Comment as-tu lancé Kwit ?

Mon dernier métier, c’était ingénieur informatique. Je fabriquais des applis. Un jour, je voulais arrêter de fumer. J’ai cherché une application, et ce que j’ai vu ne m’a pas plu. C’était soit incomplet, soit très peu esthétique, soit ni l’un ni l’autre. Alors je me suis dit que j’allais fabriquer l’appli qui me conviendrait. J’ai commencé à la développer sur un weekend en 2012 et j’ai continué sur mon temps libre pendant un certain temps. C’est les retours d’utilisateurs qui m’ont poussé à continuer. Quand tu reçois des mails de gens qui te disent que tu as changé/sauvé leur vie… la suite est devenue une évidence ! Mais ça a pris du temps, puisque j’ai quitté mon boulot seulement en 2016.

Il a fallu attendre 2017 pour vraiment se concentrer sur Kwit avec des amis. Se lancer, ça veut dire tirer un trait sur beaucoup de confort. Aujourd’hui, on est un cœur d’équipe de 6 personnes, avec des stagiaires et des prestataires à côté. On est content puisqu’on double notre chiffre d’affaires chaque année depuis le lancement (via les abonnements à l’application et les partenariats).

Une chercheuse en psychologie a rejoint l’équipe depuis le début d’année. Elle travaille sur les thérapies comportementales et cognitives. L’idée est de faire comprendre au fumeur ou à l’ancien fumeur la relation émotionnelle qu’il peut avoir au tabac. Quand on devient fumeur, on « apprend » à devenir fumeur. La première cigarette, elle est vraiment dégueulasse. On essaie de réapprendre à l’ancien fumeur comment il ressentait les choses avant.

C’est quoi l’objectif ?

On tente de transformer la personne en super-héro de soi. Dans le jeu de l’appli, tu peux gagner des badges à collectionner. On utilise des leviers de récompense et de reconnaissance. C’est du renforcement positif. C’est valoriser les bons comportements. C’est basique au final, ça rejoint l’idée de carte de fidélité. C’est efficace. C’est utilisé de manière addictive dans des réseaux sociaux comme Facebook ; on utilise le même principe mais pour induire un bon comportement vis-à-vis de la cigarette. Tout le monde n’est pas sensible à ce genre de démarches, mais pour ceux qui le sont et qui acceptent de jouer le jeu, c’est efficace. 

On lutte contre la nicotine, qui n’est pas très dangereuse physiquement, mais qui est surtout hyper addictive. Ce qui est dangereux, c’est le reste de la cigarette : le tabac, le goudron, les « agents de saveur » et la combustion de tout ça. Nous, ça ne nous dérange pas que l’utilisateur passe sur des patchs ou de la cigarette électronique à côté, s’ils pensent avoir besoin d’un élément de soutien. Tout ce qu’il faut pour qu’il arrête de fumer. On veut avoir une approche non-culpabilisante. On accepte largement les rechutes.

Comment ça marche en général ?

En général niveau rechute, Le cas de figure le plus commun, c’est une personne qui a réussi à arrêter depuis un mois ou deux, elle va sortir un weekend avec ses amis qui fument toujours. Elle va prendre trois bières et accompagner quelqu’un pour une sortie clope. La personne va fumer deux ou trois cigarettes pendant la soirée et se lever le lendemain et tout de suite reprendre un paquet. Parce que dans sa tête, elle se dira « oh punaise, c’est nul j’ai fumé, donc je suis fumeur. » On veut essayer de casser cette idée-là.

Lors de la reprise, sur l’application, on ne repart pas de zéro. Votre barre d’énergie diminue, mais elle remonte avec le temps. La personne enregistrera ces cigarettes dans l’appli en précisant son état émotionnel ou l’élément déclencheur de la reprise, mais les progrès de santé et les économies d’argent resteront ! On n’est pas pénalisé par la rechute. La rechute est mise en perspective avec ce qu’on a déjà accompli comme progrès de sevrage. C’est assez ludique comme expérience, avec des badges, des médailles etc. En les gardant, malgré une rechute, on se rend compte du progrès accompli. C’est pas parce qu’on chute qu’on est nul ou qu’on ne va pas y arriver… ni qu’on redevient comme avant. C’est comme un bébé qui apprend à marcher. Il va tomber quinze fois, mais au final il va arriver à être debout et marcher comme tout le monde.

Kwit, ça fonctionne bien en France… et ailleurs ?

On a fait une étude l’année dernière. Sur près de 1000 utilisateurs, au minimum 21% d’entre eux ont réussi à arrêter ou ne pas reprendre. C’est 2 fois plus efficace que les substituts classiques. En ce moment, des essais cliniques sont faits à Pittsburgh sur l’efficacité de Kwit. On attend les retours avec impatience. En 2017, l’université de San Francisco cherchait une appli pour soutenir leur « Campus sans tabac ». Ils nous ont contacté et depuis on travaille ensemble. Une bonne part de nos utilisateurs sont en France. On est assez présent aux PaysBas, en Russie… en ce moment ça monte côté Turquie ou Espagne. Comme on est encore petits, c’est dur de faire en sorte que le marketing suive tout le temps. Donc ça évolue un peu aussi à la chance et selon l’actualité des pays.

Le tabac, en France et ailleurs, on en est où ?

Entre ce que l’Etat met en place, l’augmentation du prix du tabac, les campagnes de prévention… je pense que le message est passé dans la tête des français. Ce qui est un peu dommage avec l’augmentation du prix, c’est que ça a été fait par étapes. Ils auraient dû le mettre tout de suite à 10€ ! L’augmentation par pallier ça fait qu’on ne se rend presque pas compte. Après, ici en Alsace on est au courant, il y a le problème des pays frontaliers. Beaucoup vont acheter leurs cigarettes à Kehl en Allemagne. Tant qu’il n’y a pas de volonté européenne de nous suivre… les augmentations auront moins d’effet. Et puis cette disparité augmente le marché noir bien sûr.

Quand j’étais étudiant je sortais pas mal. La cigarette était présente. J’ai vécu à l’époque où on pouvait encore fumer dans les bars. La transition était étrange. Au début, ça sentait la transpiration à la place ! Aujourd’hui, ils ont trouvé des solutions. Malheureusement, j’ai l’impression que la cigarette revient parmi les jeunes. Il y avait effectivement une génération qui n’était pas trop attiré par la clope, mais aujourd’hui, ça peut revenir. Le problème pour la jeunesse, c’est que quand on a 15-20 ans, on se sent immortel et quelque part, fumer, c’est défier la mort. Ils feraient mieux de ne pas mettre « fumer tue » sur les paquets ! Tout le monde le sait aujourd’hui. C’est presque contre-productif à mon sens. Chez les jeunes, il y aura toujours cette recherche de limite.

Par contre dans les rues, c’est de plus en plus mal vu de jeter son mégot par terre. Il y a un plus grand respect… mais c’est peut-être l’influence allemande. C’est bien accepté aujourd’hui qu’on ne peut pas fumer dans les lieux publics. A Strasbourg, il y a l’initiative « Parc Sans Tabac », c’est sympa, mais au lieu d’interdire, on aurait peut-être mieux fait de mettre plus de cendriers. Avec le temps, l’idée fera probablement son bonhomme de chemin.

Ce ne sont pas les mêmes gens qui fument en fonction des pays. Aux USA, c’est très très mal vu de fumer. Les fumeurs, ce sont essentiellement les classes les plus pauvres et/ou les expatriés. En France, c’est bien plus mélangé, toutes les couches sociales fument. Pour autant, c’est souvent les classes populaires qui ont du mal à arrêter. Dans les années 80, près de la moitié des Français fumaient. Aujourd’hui, ce n’est plus qu’un tier. Beaucoup de progrès ont été faits, mais il reste encore pas mal de soucis. Par exemple, pour les femmes enceintes : quatre sur cinq arrivent à arrêter pendant la grossesse, mais quatre sur cinq de celles qui arrêtent recommencent dès la naissance de l’enfant. Peut-être qu’il faut plus cibler les fumeurs en fonction de leur situation pour être plus efficace dans la prévention.

Cibler, ça veut dire via les données ? Vous en faites quoi ?

Pour l’instant, on a décidé de ne rien vendre en termes de données. On est assez dur là-dessus. Si on travaille avec des mutuelles par exemple, nos données resteront chez nous, on leur offre simplement les services de notre application. Tout ce qu’elle pourrait éventuellement avoir, c’est des données globalisées et anonymisées : savoir combien d’utilisateurs masculins par exemple, avec en moyenne quel âge… mais jamais quelque chose d’individuel. On ne pourra jamais vous retrouver.

C’est vrai qu’on cherche à faire du B2B (commerce entre entreprises), mais même dans ce cadre, il y a des clauses de confidentialité. Le but ce n’est pas de dire « Mr.Dupont et Madame Martin sont fumeurs ». Jamais de la vie. En gros, on leur proposerait un accompagnement et des abonnements à leurs employés.

Pourquoi le format appli est idéal pour ce genre de programmes ?

Aujourd’hui, les apps mobiles peuvent servir à énormément de choses. Surveiller son poids, refaire du sport, se mettre au yoga ou à la méditation… Ça rend les choses faciles et simples. On l’a dans la poche, ce n’est pas contraignant. Pour faire du sport, je n’ai plus besoin de faire des démarches compliquées, ni d’être dans un groupe, j’ai tout sur mon smartphone ! Et dans les thérapies médicales, c’est d’autant plus flagrant. Les thérapies digitales avec ces thérapies comportementales et cognitives, dont Kwit fait partie, deviennent presque des procédés mathématiques que le psychologue ferait avec ses patients. Sauf qu’au lieu de le voir toutes les trois semaines, le patient a tout déjà sur lui en permanence via son smartphone. Si on a un problème, on ne va pas forcément appeler son psy un dimanche à 23h. L’application, elle est toujours là.

Aujourd’hui, on n’a pas encore de programme pour ceux qui veulent commencer par diminuer leur consommation. On le rajoute cet été. Kwit, globalement, c’est plus un service qui aide ceux qui veulent arrêter brutalement, ou ceux qui ont peur d’une rechute. La majorité de nos utilisateurs a téléchargé l’application 3 jours après avoir décidé d’arrêter, 60% arrêtent le jour même.

Chaque cas est différent, pour certains, passer de 20 cigarettes à 5 par jour, ça se perçoit comme un échec. Pour d’autres, passer de 18 à 15, c’est une réussite. Evidemment, l’arrêt total, c’est mieux. Mais chaque petite réduction, c’est un gain niveau santé et argent. On réfléchit aussi à intégrer la dimension écologique.

Qu’est-ce qui se passe quand on arrête ?

Étrangement, en arrêtant, vous allez être plus zen. On croit que la nicotine calme, mais pas du tout. Vous êtes plus calme parce que vous avez eu votre dose. Une cigarette fumée, c’est en gros 10 minutes d’espérance de vie en moins. Si vous fumez un paquet par jour, ça fait à peu près 30 000 minutes de vie en plus.

Autrement, vous ne puez plus la clope, votre haleine s’améliore, vos dents jaunissent moins. Vous aurez moins de problèmes de cheveux, et, d’érection. A partir de 40 ans, la nicotine, multiplie par 37 le risque de troubles de l’érection ! Je dis ça, je ne dis rien… Et puis forcément, pour les femmes enceintes, les risques sont doubles et les dégâts pour le bébé sont énormes.

Et en même temps, je suis passé par là, en tant que fumeur, il ne faut pas se sentir mal de ne pas y arriver. Il faut juste essayer. En moyenne, il faut entre 4 et 13 essais ! La nicotine, c’est comme un petit monstre qui est en vous, qui a besoin de manger. Il va vous manipuler pour que vous en preniez. Si on ne le nourri pas, il finit par mourir. Ou du moins, il restera bien enfoui. Avec le temps, on apprend à ne plus avoir peur de lui.

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