Photo de couverture : © Maurice Rougemont


Si Môman magnétise tous les regards lorsque l’on débouche sur la place de la Cathédrale, les yeux ne tardent pas à être attirés par un autre monument emblématique de Strasbourg : la Maison Kammerzell.

La Maison Kammerzell, c’est une sorte de petite sœur de Notre-Dame, avec qui elle a, à la fois, rien à voir puisqu’elle n’a pas de vocation religieuse, mais dont la perspective les rassemble presque toujours sur les clichés des touristes en goguette. Mais si tout le monde connaît sa façade caractéristique, que sait-on vraiment d’elle ? Pas grand-chose hein ! Laissez donc Pokaa vous conter son histoire…

Témoignage exceptionnel de la culture germanique de la Renaissance, la Maison Kammerzell brille déjà par son emplacement : 16 place de la Cathédrale. Excusez du peu : pile au pied du phare de la ville. Y a pas à dire, ça aide à se faire bien voir. Sa conservation ensuite est assez miraculeuse ; on sait combien les guerres successives ont pu coûter à la ville (il suffit de penser à la bibliothèque détruite par les bombardements en 1870). Et enfin, que dire de son style, rigoureux certes, mais tellement exubérant ! Trois raisons qui assurent d’emblée son succès, auxquelles il faut bien sûr ajouter sa vocation : la restauration, qui permet la mise en valeur de son intérieur et l’anime du matin au soir.

Les origines (où il est dit que le munster rend riche et mégalo)

Pour remonter à son origine, revenons presque cinq cents ans en arrière. À quelle date précisément ? Hum difficile à dire. L’origine exacte de sa construction reste un mystère. Un linteau au rez-de-chaussée indique 1467, ce qui constitue quand même un indice assez fiable. Ce qui est certain, c’est que les étages supérieurs qui font sa renommée aujourd’hui sont un peu plus tardifs. En effet, si son premier propriétaire était un drapier du nom de Hans Joerger, ses étages si caractéristiques sont dus à la volonté d’un simple (mais riche à coup sûr) marchand de fromage du nom de Martin Braun. S’il n’y a qu’un nom à retenir, c’est bien le sien. Car c’est lui qui, après avoir racheté l’édifice à la famille Staedel qui avait elle-même succédé aux Joerger, décida en 1589 de le reconstruire dans un style plus conforme à l’époque et surtout plus tape-à-l’œil ! Et bien qu’il ait décidé (ou se vit contraint par le conseil de la ville?) de conserver le rez-de-chaussée en pierre, cela ne freina en aucun cas son ambition.

Ambition… ou vanité me direz-vous ! C’est vrai qu’on peut se poser la question car aucune demeure bourgeoise de l’époque n’est aussi exubérante et clinquante. Certes l’époque se prête assez bien aux constructions d’ampleur. La fin des bouleversements générés par la Réforme protestante (adoptée en 1525 à Strasbourg) fut propice à la relance économique et architecturale. Citons par exemple la Chambre de commerce, l’aile droite de l’Œuvre-Notre-Dame ou encore la Grande Boucherie. Strasbourg, qui est alors, rappelons-le, une ville libre du Saint-Empire romain germanique connaît en sus une période de commerce florissant. Mais quand même ! Bon sang qu’est-ce qui lui a pris à ce bon vieux Martin Braun ?! Qu’un simple négociant de fromage dépense une telle fortune pour que sa demeure possède le décor sculpté le plus abondant de la ville, cela est peu commun. C’est bien simple : toutes les boiseries apparentes sont sculptées. Au point qu’on peut même avoir l’impression que les sculptures se substituent aux murs.

Karl Weysser, La Maison Kammerzell, 1873

Les deux façades (où il est question des Avengers du Moyen Âge)

Il est intéressant de regarder ce décor sculpté de plus près. Car sur ce point, Martin Braun a réussi son coup puisque quatre cents ans plus tard, on continue de s’en émerveiller. Pour autant, il faut distinguer la quantité et la qualité. Si la quantité est admirable, la qualité l’est un peu moins. Il faut bien chipoter un peu. En effet, le travail est honorable mais pas dingue dingue pour l’époque. Comme on l’a dit, Strasbourg est alors en pleine période de Réforme et le culte protestant rejette en général la vénération des images et plus encore les représentations figuratives. De nombreux artistes, peintres ou sculpteurs, risquent alors de se retrouver au chômage et beaucoup décidèrent de quitter la ville pour trouver un accueil artistique plus fécond vers d’autres horizons restés fidèles au catholicisme. Martin Braun s’est donc vu contraint d’embaucher des artistes de seconde zone, des artisans du meuble certainement, qui ne pouvaient rivaliser avec la qualité des sculpteurs des décennies précédentes. En outre, on s’accordera sur le fait que l’architecture de la maison elle-même n’est pas très propice au mouvement et au relief. Appliquer les principes de régularité et de symétrie chers à la Renaissance sur un plan aussi peu régulier n’était pas une mince affaire. Et il faut reconnaître que l’ensemble se tient – même si le résultat se rapproche plus du maniérisme flamand que la renaissance italienne. Si les sculptures sont donc un peu rigides dans leur aspect, leur richesse est par contre indéniable. Il serait même trop long de détailler tout le programme sculpté. Mais en voici un petit aperçu :

La maison Kammerzell possède deux façades sculptées : la façade latérale et la façade-pignon :

Commençons par cette dernière, qui fait face à la cathédrale : elle est principalement centrée sur l’Homme – chose logique si on se rappelle que Strasbourg était un foyer humaniste. Les différents Âges de la vie d’un homme se succèdent donc sur les trumeaux (l’espace entre deux fenêtres) des deuxième et troisième étages. Plus bas, au premier étage, sont représentés sur les montants de fenêtres les Cinq Sens, personnifiés sous des traits féminins. Et enfin, au bas des fenêtres sont également sculptés les différents signes du Zodiaque.

Signe du Zodiaque : Scorpion

La façade latérale possède quant à elle une dominante plus religieuse. Ainsi dans les trumeaux sont sculptés les Neuf Preux et les Neuf Preuses. Quésaco ? Les Neuf Preux et les Neuf Preuses (qu’on appelle aussi parfois Héros et Héroïnes) étaient des figures chevaleresques et héroïques, symboles d’honneur et de vertu. On peut y reconnaître par exemple David (de David et Goliath), Alexandre le Grand ou Charlemagne pour les hommes. Esther, Judith, célèbre pour avoir décapité Holopherne, ou des saintes pour les femmes. Si vous voulez, c’était un peu les Avengers de l’époque quoi ! De sexes, de religions et d’horizons différents mais rassemblés ensemble pour combattre le mal. Enfin on remarquera aussi seize musiciens visibles sur les allèges (murets d’appui à la base des fenêtres) avec notamment quelques instruments pittoresques tels que la viole, le sacqueboute ou la guimbarde.

Entre les deux façades, les poutres qui font la jointure entre les deux pans (les poteaux corniers) sont ornées de figures qui représentent les trois Vertus théologales incarnées par des allégories féminines : la Charité, la Foi et l’Espérance.

Une des trois Vertus : la Charité

On peut s’étonner que le programme iconographique riche et figuratif ait reçu l’aval des autorités protestantes. Celles-ci devaient être moins regardantes sur les édifices civils que religieux. Il faut dire qu’il n’y a rien d’immoral ou de trivial dans toute cette décoration mais on trouve quand même deux saintes catholiques : Brigitte et Élisabeth! Qui plus est, les scènes sculptées sont figuratives, ce qui depuis la Réforme se fait rare. On préférait alors des motifs plus austères, en général abstraits, géométriques ou floraux (on en trouve aussi quelques-uns ici).

De l’échoppe ou restaurant étoilé (où il est question de choucroutes en tous genres)

Les origines et la description expliquées, une question vous vient peut-être à l’esprit. Mais pourquoi donc ce nom Kammerzell ?? En fait c’est le nom d’un de ses propriétaires bien ultérieurs : un certain Philippe-François Kammerzell, épicier de son état, au XIXe siècle. Ce qui est amusant, c’est que, que ce soit avant monsieur Kammerzell ou après, la maison a toujours abrité des commerçants ou artisans : drapier, orfèvre, cordonnier, etc. En 1879, pendant la période allemande, elle est devenue propriété de l’Œuvre-Notre-Dame qui entreprit la restauration de ce monument typique de la Renaissance germanique et donc symbole d’un passé soi-disant « allemand ». Il faut dire que son état s’était sérieusement dégradé au XIXe siècle et que ces travaux furent salutaires. Ce n’est donc qu’en 1895, après que la maison a enfin retrouvé son lustre d’antan, que l’endroit est transformé en weinstube puis en restaurant dans les années 1930 grâce à un groupement de viticulteurs.

Bombardement de 1870 (on remarquera l’état de la maison voisine)

Après la Seconde Guerre mondiale, le restaurant obtint sa première étoile Michelin et proposa aux gourmets les spécialités qui firent sa renommée : truite saumonée, coq en riesling, selle de veau, faisan en chartreuse et bien sûr la choucroute maison. Dans les années 80, le nouveau propriétaire démocratisa le lieu dans un style plus typé « brasserie » en baissant les prix et en augmentant la place. Le restaurant conquit même sa maison voisine qui fut entièrement restaurée. La choucroute aux trois poissons devint alors son emblème. Ainsi, d’un petit restaurant traditionnel de moins de cent places, la maison Kammerzell est devenue aujourd’hui une brasserie de près de sept cents couverts.

Le décor intérieur (où il est question d’heroic fantasy)

Bien. Nous avons parlé de son histoire, de son architecture et de son nom. Mais pour poursuivre la visite, il vous faudra désormais franchir la porte de l’illustre demeure. Et dans cet intérieur feutré, la richesse des peintures répond à celle des sculptures. Mais attention, si elles s’inscrivent parfaitement dans l’ambiance du lieu, ces fresques n’ont rien de médiéval. Elles datent en fait du début du XXe siècle (1904-1905 exactement) et sont dues à un fameux artiste alsacien : Léo Schnug. Ceux qui ont déjà fait un tour à la Boutique culture auront pu avoir un modeste aperçu de son talent en levant les yeux au plafond. Il faut dire que son style néo-gothique plaisait beaucoup à l’empereur allemand Guillaume II qui lui demanda même de peindre au Haut-Koenigsbourg.

La salle du premier étage

Ici à la Kammerzell, Schnug a peint des scènes plus ou moins historiques, plus ou moins fantasmées, du passé alsacien avec sa campagne bucolique, ses vignes rampantes et ses farandoles festives. On oscille entre paysages stylisés annonçant de façon assez bluffante l’univers imagé de l’heroic fantasy (les châteaux forts), personnages satiriques (joueurs de dès, moine aviné) et scènes un peu angoissantes parfois (la folie est souvent représentée, ce qui n’est pas anodin quand on sait que Schnug a fini ses jours dans un hôpital psychiatrique). Son inspiration puise aussi dans la littérature locale avec la représentation de scènes de La Nef des fous, la fameuse satire moralisante de Sébastien Brant publiée en 1494. Enfin un petit détail amusant : si on regarde bien, Schnug s’est représenté à plusieurs reprises un verre à la main ou avec son pinceau dégoulinant. Il a en outre laissé une petite phrase qui témoigne de sa truculence : in vino veritas (« la vérité est dans le vin »).

Autoportrait de Léo Schnug (source : PUDLOWSKI Gilles, Maison Kammerzell (photographies Maurice Rougemont), Chêne, 2014)
Représentation de la Nef des Fous (source : PUDLOWSKI Gilles, Maison Kammerzell (photographies Maurice Rougemont), Chêne, 2014)

Dotée d’une vue exceptionnelle sur la cathédrale et d’un état de conservation remarquable, la Maison Kammerzell est sans conteste un monument emblématique de Strasbourg. Ses pans de bois entièrement sculptés et ses soixante-quinze fenêtres à cives, dites en « cul-de-bouteille », lui donnent l’illusion d’être toute de verre et de bois. Elle est aussi le témoignage inestimable d’un style, la Renaissance germanique, mais n’en est pas pour autant l’exact reflet car à l’époque déjà, elle détonait par son exubérance décorative. Nul doute que son but était de refléter le statut social, la réussite et la richesse de son propriétaire, Martin Braun, alors négociant prospère. On peut qu’il a réussi son coup non ?


FLORIAN CROUVEZIER

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Sources :
PUDLOWSKI Gilles, Maison Kammerzell (photographies Maurice Rougemont), Chêne, 2014
OBRIST Barbara, La Kammerzell (photographies de Philippe Jobert), Contades, 1990
BEFORT Paul-André, Parcours d’un Strasbourg insolite, Jérôme Do Bentzinger, 2018

Salle du 2ème étage, avec les fameuses fenêtres à cives, dites en « cul-de-bouteille »
Porte du rez-de-chaussée
Escalier intérieur

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