La nouvelle avait le poids du ciel qui tombe sur nos têtes. Après douze années d’excellents et loyaux services, le Rafiot Club ferme ses portes,  la sentence est irrévocable. Fief de la jeunesse strasbourgeoise, club parmi les clubs, on y a vu passer des centaines, que dis-je, des milliers de DJ derrière son booth étroit, dans la cale de la fameuse péniche. A l’annonce de cette info de taille pour n’importe quel oiseau de nuit qui se respecte, je suis allé à la rencontre de celui qui chapeaute, dans l’ombre, la programmation du club depuis sa création. 

Alex Athlas fait partie de ceux qu’on appelle « les anciens ». Parcours aussi exemplaire que respectable, il est une figure immanquable de la nuit strasbourgeoise. Dj, programmateur et organisateur de soirées, on lui doit aussi les soirées Echo à La Laiterie, qu’il programme avec son compère Nikita Sisov. 

Nous sommes revenus sur ses jeunes années, aux prémices de sa carrière, à une époque où la musique électronique n’avait pas encore sa place dans la capitale européenne. J’ai voulu comprendre pourquoi et comment le Rafiot Club est né, pourquoi est il désormais mort, à travers le témoignage de celui qui lui a donné vie. 

Salut Alex. On va commencer par les débuts, les tiens en l’occurrence. Comment tout a commencé pour toi ?

Ce que peu de gens de la nouvelle génération savent, c’est qu’à la base je suis DJ, ma culture de la nuit est apparue quand j’avais 9 ans. Ma mère était serveuse dans une pizzeria au sein même d’une boite de nuit, au JM3 à Erstein. Ça se faisait beaucoup à l’époque, les clubs fermaient à 3h30 du matin, les gens venaient y manger puis faire la fête, il y avait un esprit très famille. Ma mère m’emmenait souvent avec elle au travail, et là où je traînais le plus, c’était derrière la cabine du DJ. C’est là que j’ai découvert ce qu’était un disc jockey, et que j’ai commencé à appuyer sur les boutons start/stop d’une platine. Je suis tombé littéralement amoureux de cet univers et de ce métier. A 13 ans j’allais au JM3 quasiment tous les weekend, et je commençais à acheter des disques import grâce aux DJ du club qui me ramenaient des disques de Belgique, je les écoutais sur ma vieille chaine hifi avec un tourne disque.

A 15 ans j’ai acheté mes premières platines Technics avec mon argent de poche en bossant à la foire Saint-Jean. Et comme la techno n’était pas encore exprimée et proposée comme aujourd’hui, je suis allé voir ce qu’il se passait du coté allemand, et je me suis retrouvé en 1996 à être résident du plus gros club d’after frontalier. Je mixais tous les dimanches matin devant 800 personnes, à 15 ans et demi.

Pourquoi l’Allemagne ?

A cette époque il ne se passe absolument rien sur Strasbourg, ou du moins c’était vraiment les prémices, l’époque du Warning ou de l’Apollo. L’électro était encore une culture élitiste pour des communautés  marginales. Comme j’avais des platines, on a commencé à mixer dans une cave avec des potes, on achetait chacun des vinyles, on se les échangeait, et on s’entrainait à mixer. Tout doucement, on a commencé à se faire un réseau et pas mal de contacts, et quelques clubs de l’autre côté du Rhin nous ont tendu la main. On ramenait pas mal de monde, et la clientèle « french touch » plaisait bien à l’époque.On a ainsi fait deux trois ans de résidences en Allemagne. 

Par la suite, il a commencé à se passer des choses à Strasbourg, il y a eu quelques grosses soirées, dont le fameux festival Got Milk au Rhénus où on a pu voir tous les grands noms de la scène défiler. Mais mis a part les quelques festivals et soirées privées, il n’y avait aucune dynamique au niveau des clubs, il ne se passait pas grand chose.

Tu vivais de quoi à ce moment là ? 

Au début des années 2000 je me suis associé à un disquaire qui avait un petit shop sur Strasbourg. On a agrandi les murs, et je suis devenu disquaire à temps plein, c’était l’un des plus grands magasins de disques de musique électronique de France. 

C’est à cette époque que les choses ont commencé à Strasbourg ?

Oui, en parallèle on a commencé à organiser pas mal d’événements à Strasbourg, dans des warehouse, des open air, et on commençait à jouer dans quelques bars. Mais les choses sérieuses continuaient de s’organiser en Allemagne. On avait une résidence à l’ Universal DOG, où on jouait devant quelques milliers de personnes dans une salle réservée aux DJ français, tous les 3-4 mois. Dans le même temps, on a commencé à alpaguer quelques bars à Strasbourg, mais c’était trés compliqué, il n’y avait pas les bonnes sonos, pas les bons codes vestimentaires ni les bons pas de danse, on partait de zéro, et pour beaucoup c’était assez risible ce qu’on pouvait proposer, on arrivait pas à la cheville de ce que pouvaient proposer les gros clubs voisins à 20 minutes de voiture. Puis ces derniers ont commencé à se lasser un peu des fêtards français. Les fameux drug test pour les automobilistes ont été mis en place au début des années 2000, et beaucoup de français se faisaient arrêter, quand ils traversaient la frontière, ça a sans aucun doute freiné la fréquentation des alsaciens. 

Les clubs allemands sont devenus trés hermétiques, si tu n’avais pas un gros nom et que tu ne remplissais pas le dance-floor, c’était compliqué d’y jouer, alors on s’est organisé de notre côté. Des petits groupes et collectifs se sont montés, et de plus en plus de bars ont commencé à s’ouvrir et à prendre le risque de programmer ce genre de soirées. La dernière résidence qu’on a eue sur Strasbourg, c’était déjà sur un bateau, le Love Boat. Pendant quatre ans, on était toute une équipe à organiser des teufs là bas hiver comme été.

Quand est ce que l’aventure Rafiot Club commence ? 

Quand le Love Boat a fermé, en 2006 il me semble, il y a un entrepreneur bien connu des strasbourgeois qui est arrivé avec un projet pour dynamiser le Quai des Pêcheurs avec des terrasses, en restructurant les bateaux et en développant un concept différent pour chacun d’eux. Et on s’est retrouvé en 2007 avec le fameux quatuor que l’on connait tous, Le Barco Latino, L’Atlantico, Le Rafiot et le bar à vin, avec quasiment 1000 places assises sur les quais.

Dans ce même temps, cet entrepreneur m’a proposé le projet de la cale du Rafiot. Il voulait en faire un club dédié à la musique électronique, à ma couleur musicale, créant vraiment quelque chose de différent, que les autres bars dansants de la ville ne proposaient pas encore. En octobre 2007, j’ai fait ma première soirée devant 7 personnes et on m’a demandé du Bob Sinclar toute la nuit. C’est comme ça que j’ai commencé à imaginer un programme avec plusieurs DJs dans la soirée, avec des styles de musiques différents mais toujours avec un pied dans l’électro. Je voulais proposer quelque chose qu’on avait jamais vu. Mon magasin de disques a fermé à ce même moment avec l’arrivée du mp3, puis il y a eu la génération French Touch avec Justice. Les jeunes ne comprenaient pas pourquoi les grands frères écoutaient de la techno à 135 BMP, qui pour eux n’avait ni queue ni tête, ils préféraient écouter du Rap, du Rnb, de l’électro, plus tendances à cette époque. 

J’ai ainsi fait une première proposition en novembre 2007, avec une programmation très french touch, mais en gardant toujours ma note personnelle avec des soirées house et techno. J’ai demandé un nouveau sound system, une nouvelle structure, des nouveaux outils, et l’aménagement de la régie. Au bout du troisième mois, on a du louer des barrières de sécurité à la ville pour organiser des files d’attente, c’était dans la boite !

Comment étaient les soirées à l’époque ? Il y avait plus de monde sur le dance floor ? 

Déjà il ne faut pas oublier qu’avant, on pouvait fumer dans le club, je me rappelle encore des DJ qui avaient leur cendrier à coté des platines, et on avait aussi une fermeture à 4h, donc à 3H30 la musique s’arrêtait. Du coup les gens venaient beaucoup plus tôt, l’heure de pointe était plus vers minuit que vers 1h30.

Les premières personnes venaient d’abord pour le nom des guest. A part la Laiterie de par ses festivals et grosses soirées, on ne pouvait pas voir ces artistes ailleurs sur Strasbourg, on était les seuls à proposer ça. Cette couleur musicale nous a permis de fédérer des habitués sur une communauté de 18-25 ans qui écoutait des choses différentes que de la musique généraliste à cette époque, et ils se sont accaparés l’endroit pour en faire leur repère!

Aujourd’hui, presque 15 ans après, le club ferme ses portes. Que s’est il passé ? 

Je voudrais préciser tout d’abord que si le Rafiot existe depuis les années 90, ce n’est qu’en novembre 2007 que nous avons créé le Rafiot Club, c’était vraiment une entité à part dans la péniche, divisée en trois espaces : la terrasse, le bar, et le club au sous sol. C’est vrai qu’il y a eu des amalgames sur la fermeture, mais il faut bien comprendre qu’il n’y a que le club qui ferme ses portes.

Douze saisons plus tard, on à dû faire 6 ou 7 turnover de pratiquement 100 pour-cent de la clientèle. Notre cible a toujours été les jeunes de 18-25 ans qui écoutent les tendances, qui sont à l’affût des dernières nouveautés, et ces jeunes là on les perd très rapidement. Parce que les tendances changent, et les gens à un moment ne sont plus dans le coup au niveau de la musique, n’écoutent  plus forcément de manière aussi assidue qu’à 18 ou 19 ans et ont d’autres priorités, d’autres visions de la musique. Passé un âge, on a plus cette excitation, cette simplicité de venir à 23 h 30 pour découvrir un artiste et danser jusqu’à 6h.

On voulait toucher ce coeur de cible, on savait qu’on allait perdre notre public à un moment donné, mais qu’on allait le renouveler, pour toujours garder cette spontanéité de la jeunesse, parce que le nerf de la guerre du Rafiot a toujours été de ne pas se prendre pour autre chose, on est pas un underground ou je sais pas quoi, on est rien du tout, on veut juste que les gens dansent et s’éclatent, quitte à faire moins de chiffre que si on visait des jeunes actifs avec un pouvoir d’achat plus élevé et avec une attente un peu plus précise. 

Aujourd’hui, c’est pas une question de renouvellement de musique, on à toujours les mêmes motivations, il s’agit de l’outil en lui même qui vieillit. C’est aussi la direction qui pense qu’on a fait un beau temps, qu’il est peut être temps de faire autre chose. Au lieu de réinvestir avec le risque de ne pas forcément plaire, ou d‘autres variables qu’on aurait peut être pas su gérer, on tire le rideau sur une réussite, après 12 saisons exceptionnelles. S’arrêter maintenant, c’est le mieux à faire, beaucoup rêveraient de s’arrêter quand tout va bien, il faut s’avoir s’avouer qu’on est peut être trop vieux. Je tiens aussi à préciser que j’ai pu faire tout ce travail grâce à mon équipe, Seb Mara, Big Oh, John Fritz ou Nikita qui m’ont apporté un soutien sans faille

Que va devenir l’espace du club à présent ? 

Maintenant, le club va se transformer en bar, ils vont y mettre des tables, des chaises, avec une carte de restauration, et il n’y aura qu’un seule entité, le Rafiot bar.

Tu peux nous parler un peu des soirées ECHO ? 

Le Le projet ECHO est apparu il y a trois ans et demi. Pour moi, c’est un retour à la Laiterie, il est né avec mon associé, Nikita Sissov qui s’occupait aussi des gros booking au Rafiot ces dernières années. On avait acquis avec le temps un capital confiance très important avec les agences de booking qui étaient prêtes à nous donner des gros artistes. La cale du club ne pouvait pas les accueillir de par sa taille, et on s’est dit que s’il y avait un endroit où le faire, c’était sans aucun doute La Laiterie. On continuera à en faire bien entendu après la fermeture du club, c’est une activité distincte. 

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