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Les serments de Strasbourg : en 842, la ville accueillait la naissance de la langue française

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Il est un temps lointain où la Plaine des Bouchers, aujourd’hui fameuse pour sa zone commerciale laide au possible et ses bâtiments industriels du siècle dernier, fut le théâtre d’une scène fondamentale dans l’histoire de la langue française…

Les Serments de Strasbourg : un texte politique qui consigne une alliance militaire

Imaginez-vous : nous sommes en l’hiver 842, à une époque que les historiens appellent carolingienne. La plaine n’est alors qu’une vaste étendue déserte aux portes de « la cité qui jadis s’appelait Argentaria mais qui aujourd’hui est appelée communément Strasbourg (Strazburg) »1. Deux troupes armées se font face. On pourrait croire à un champ de bataille. Mais elles ne sont là pas pour en découdre, non, mais au contraire pour s’allier. À gauche, venu de l’Ouest, Charles le Chauve (19 ans – je vous rassure son surnom lui fut donnée plus tard, il n’était pas chauve à 19 ans!), à droite, tout juste arrivé de l’Est, Louis le Germanique (34 ans).

Représentations des trois frères, de gauche à droite : Lothaire, Louis, Charles.

Tous deux sont fils de Louis le Pieux et petits-fils du grand Charlemagne. Ils sont frères, donc, demi-frères pour être exact, car de mères différentes. Mais surtout ils sont frères cadets. Cadets de l’ambitieux Lothaire Ier (47 ans). Ce dernier, en tant qu’aîné, revendique la couronne d’Empereur d’Occident hérité de son père décédé deux ans plus tôt, en 840.

Sauf qu’il y a un hic. Ce serait trop simple sinon. Les petits frères n’en entendent pas ainsi et ils refusent de devenir les sujets de leur aîné. Que fit alors Lothaire à votre avis ? Oui oui, ni une ni deux, il tenta d’envahir les territoires de ses cadets. Rien de surprenant à cela, les batailles fratricides étant un lieu commun du Moyen Âge. Sur ce point Game of Thrones n’a rien inventé.

Mais Lothaire échoua. Il fut défait par ses frères lors de la violente bataille de Fontenoy-en-Puisaye (près d’Auxerre) en 841. On croyait le calme revenu. C’était mal connaître le bonhomme. Il reprit assez rapidement la lutte armée, ce qui convainquit définitivement les deux cadets à s’allier.

Afin de sceller cette alliance militaire, Charles le Chauve et Louis le Germanique se donnèrent donc rendez-vous le 14 février 842 à Strasbourg, à l’endroit aujourd’hui appelée Plaine des Bouchers (partie Ouest de la Meinau). Strasbourg était un point de convergence logique. La ville est alors au cœur de l’empire bâti par Charlemagne et au carrefour des grandes routes. Elle est en plus à cette époque en pleine prospérité.


Les Serments de Strasbourg : un échange en deux langues

Tout ça est bien beau mais quel est le rapport avec la naissance de la langue française me direz-vous ! Eh bien il se trouve que la linguistique va s’introduire dans un acte qui paraissait à première vue strictement politique.

Résumons la situation. Deux camps se font face, ils vont s’allier. Tous sont des Francs. Pour autant, ils ne parlent pas la même langue. Ceux de l’Ouest parlent le roman (ancêtre du français) et ceux de l’Est le tudesque (ancêtre de l’allemand). Et c’est là que réside toute l’originalité des deux serments qui vont être prononcés. Pour être sûrs de bien être compris par les troupes de son frère, chacun d’eux va prononcer son serment dans la langue de l’autre. Charles en tudesque et Louis en roman.

Apparaît alors la deuxième originalité ; à savoir que cet échange est relaté dans un texte écrit, non pas en latin comme il était de coutume pour tous les documents de l’époque mais dans les deux langues « nouvelles ». Ainsi les Serments de Strasbourg sont la première trace écrite du roman, la langue qui donnera dans les siècles suivant le français (le tudesque l’avait déjà été quelques années auparavant). Voilà pourquoi on dit que cet événement marque symboliquement la naissance du français.

photographie d’une case de la BD « D’un empire à l’autre, Cette histoire qui a fait l’Alsace t. 3 » (Fischer & Carmona, éditions du signe)

Les Serments de Strasbourg: scène de la naissance de la langue française ?

Copie du manuscrit de Nithard (BNF, manuscrits, latin 9768 fol.13)

Bien qu’étant un marqueur originel de la langue française, le Serments de Strasbourg en roman ne ressemblent que de loin au français que l’on parle aujourd’hui et vous auriez bien du mal à le comprendre en le lisant. C’est pourquoi parler de « naissance de la langue française » n’est pas tout à fait approprié. La langue française n’est pas née d’un coup en 842 à Strasbourg. Cet acte serait plutôt une sorte de confirmation écrite d’un processus qui avait commencé depuis longtemps déjà. Le vieux latin était en perte de vitesse, dépassé par une langue un peu bâtarde, certes descendante du latin mais transformée petit à petit en un dialecte vulgaire : le roman (« du mauvais latin mâché et remâché par l’usage quotidien »2). Et du roman naquit par la suite l’ancien français qu’on appelle aussi langue d’oïl (en opposition à la langue d’oc qui sera usée dans le Sud de l’Europe).

Par ailleurs, il est nécessaire de rappeler que la France en tant que telle n’existe pas encore, tout du moins pas vraiment. Certes le royaume de Charles le Chauve (la Francie occidentale) englobe une bonne part de la France actuelle (voir carte) mais toute la France actuelle ne parlait pas encore la langue d’oïl – l’Alsace en est le bon exemple.


Les Serments de Strasbourg conservés à l’écrit grâce à Nithard

La version originale des Serments de Strasbourg a disparu mais heureusement on les connaît aujourd’hui grâce à deux copies, dont la plus vieille a été effectuée un peu avant l’an Mil. À l’origine, les Serments avaient d’abord été consignés par un noble, chroniqueur de l’époque, prénommé Nithard, dans le livre 3 de son Histoire des fils de Louis le Pieux. Il est lui-même petit-fils de Charlemagne et donc cousin des trois frères de l’histoire et a participé en personne à la rencontre de Strasbourg. Son audace réside en ce point : il écrit son livre en latin, comme il est de coutume mais il va conserver les Serments dans leurs versions romane et tudesque. Ainsi il est le premier à graver dans la roche la langue « française ».

Voici un extrait d’un passage en roman, prononcé par Louis, et sa traduction en français :

Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, dist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo, et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet ; et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit. Pour l’amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre salut commun, à partir d’aujourd’hui, en tant que Dieu me donnera savoir et pouvoir, je secourrai ce mien frère Charles par mon aide et en toute chose, comme on doit secourir son frère, selon l’équité, à condition qu’il fasse de même pour moi, et je ne tiendrai jamais avec Lothaire aucun plaid qui, de ma volonté, puisse être dommageable à mon frère Charles.

Pour conclure, rappelons que politiquement, l’histoire se solda dix-huit mois plus tard, en 843, lorsque le Traité de Verdun acta la scission de l’Empire carolingien en trois royaumes : la Francie occidentale pour Charles le Chauve, la Francie orientale pour Louis le Germanique et, entre les deux, un royaume-tampon pour Lothaire Ier.

Un peu ironiquement, l’Alsace, théâtre de l’alliance des frères cadets se retrouva comprise dans le royaume de l’aîné.

Avec le recul, on pourrait simplifier les choses en disant que ce traité créa la France d’un côté et l’Allemagne de l’autre en lieu et place du vaste empire chrétien qui était l’idéal de leur père Louis le Pieux et de leur grand-père Charlemagne. Ce traité est donc certainement plus important d’un point de vue strictement politique mais les Serments de Strasbourg ont une valeur symbolique et linguistique indéniable toujours reconnue de nos jours. Pour autant, le latin fera encore de la résistance et ce n’est qu’en 1539 que l’Ordonnance de Villers-Cotterêts, édictée par le roi de France François Ier, instaurera le français comme langue administrative à la place du latin.

Les Royaumes francs après le partage de Verdun en 843 (source : wikipédia)

À noter que Pascal Quignard, dans son roman Les larmes paru en 2016 aux éditons Grasset, évoque les serments de Strasbourg, notamment pp. 122-128 où il écrit :

« C’est alors que, le vendredi 14 févier 842, à la fin de la matinée, dans le froid, une étrange brume se lève sur leurs lèvres.
On appelle cela le français. »

Et pour les plus jeunes, on retrouve cette histoire dans le tome 3 de la série de bandes dessinées consacrées à l‘Alsace : d’un Empire à l’Autre de 834 à 1122.

Origines des citations et sources :
1. NITHARD, Histoire des fils de Louis le Pieux
2. LEPAPE Pierre, Le pays de la littérature, Seuil, 2003
CHAURAND Jacques, Histoire de la langue française, coll. Que sais-je, puf, 1969 et 2011
WILSDORF Christian, « Les Serments de Strasbourg », in Revue d’Alsace, tome 118, fascicule 596, 1992
+ un résumé en 4min sur les ondes de France Culture : https://www.franceculture.fr/emissions/breves-histoires-de-la-culture/842-le-serment-de-strasbourg


FLORIAN CROUVEZIER

> Son blog rempli d’histoires et d’Histoire <

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