Bartenders, DJ, serveurs, cuisiniers, plongeurs, physio, pompiers, danseurs… Ils se réveillent quand vous sortez du boulot, rejoindre cette incroyable machine qu’est la nuit, et quand vient l’aube ils rejoignent leurs lits. Ils enfilent leurs tabliers, leurs uniformes, quand vous boutonnez vos chemises et fermez vos escarpins, ils sont les acteurs de vos gueules de bois de demain.

Cette semaine, j’ai eu le plaisir de rencontrer Victor. Ouvrier dans l’industrie de la levure, ce passionné s’engage pour mettre en valeur ces métiers indispensables à la vie courante, en donnant une image plus positive des ouvriers, bien loin des clichés et de l’industrie en générale !

Peux tu te présenter en quelques mots ?

Je suis Victor, j’ai 25 ans et je suis originaire de Strasbourg, j’y ai toujours vécu.  Je suis conducteur d’installation de production depuis trois ans, dans le monde de la levure. Ça fait cinq ans que je travaille en équipe postée, c’est à dire qu’on alterne matin, après midi et nuit, en 5 fois 8. En fin de compte, on s’adapte au rythme de la production, les machines tournent 7 jours sur 7 et 24h sur 24, et nous sommes là pour les piloter et les surveiller.

Peux tu nous expliquer ce que fait ton entreprise concrètement ?

Nous, on fabrique des extraits de levure. A la base, la levure est un champignon, on la connaît surtout dans la cuisine, pour tout ce qui est pâte levée, pain ou autres. Nous, on la re-transforme via différents procédés, et on arrive à des extraits de levures. On va les retrouver dans les soupes, les bouillons, les sauces, pour booster les goûts et les saveurs des aliments. Mais on les retrouve aussi dans d’autres domaines, tels que la bio technologie, ça va servir d’aliments pour les milieux de cultures , pour fabriquer des médicaments derrière. On les retrouve également dans des crèmes ou dans des yaourts. A la base, c’est une cellule, c’est quelque chose de vivant. C’est ce qu’on appelle les bio technologies, à la base, on utilise une matière vivante, ce n’est pas synthétique. Moi je suis rattaché au service séchage. Mon métier c’est de transformer le liquide, produit semi fini, en poudre.

C’est quoi le procédé du coup pour arriver du champignon à cette poudre ? 

C’est une chaîne très longue, des équipements assez lourds, très automatisés. La cellule, c’est un champignon qui va être mis en culture, ça c’est une entreprise voisine qui s’en charge. Elles vont être mises dans des énormes cuves où on leur apporte des nutriments pour qu’elles se développent. Ensuite, elles sont séparées, filtrées, et ça va donner la base de crème de levure, qui va servir pour former les petits cubes qu’on connaît, et servir aussi pour faire les extraits de levures. Après, chez nous, ça va être concentré, séparé avec plein de machines. Quand le liquide arrive à mon stade, il est pulvérisé dans de l’air chaud, et on va évaporer du coup l’humidité et arriver à cet extrait. Ensuite, c’est conditionné en sac, en big bag, et c’est envoyé à nos clients dans le monde entier.

Nos plus grands clients sont Unilever et des entreprises du genre. C’est aussi ce qui est utilisé dans les chips, c’est ce qui donne envie d’en manger encore et encore. L’extrait de levure est considéré comme un exhausteur de gout naturel, et non pas un additif chimique. 

Quel a été ton parcours ? 

Je voudrais d’abord préciser que l’usine, je l’ai choisi, à défaut d’autres qui la subisse peut être. J’ai fait mes études dans le domaine industriel, je suis quelqu’un de curieux et je voyais ces entreprises, ces grandes cheminées dans notre paysage, j’ai donc fait des recherches pour savoir ce qu’on fabrique à côté de chez nous. C’est vrai qu’en Alsace on a un tissu industriel très diversifié et très riche, notamment sur Strasbourg. J’ai commencé en faisant des stages et des jobs d’été dans le domaine, puis j’ai fait un DUT à Haguenau en qualité logistique industrielle et organisation, pour vraiment balayer la double compétence. Puis via ce cursus, j’ai fait un stage dans l’agro alimentaire, ça me plaisait d’être en contact des hommes et des machines, de découvrir tous les équipements qui interviennent dans les processus. Puis je me suis spécialisé, à l’issu de ces expériences dans le domaine de l’industrie agro alimentaire, c’est ce qui me plaisait le plus. Du coup, je suis  allé à Nantes pendant 6 mois et j’ai fait mon alternance avec une entreprise strasbourgeoise. A l’issue de mes études, j’ai fait deux ans en industrie pharmaceutique, aussi dans les biotechnologies. Et j’ai rejoins mon entreprise actuelle il y a 3 ans.

C’est quoi ton rythme de travail ? 

Je suis en 5 x 8, on a un planning annuel avec notre rythme de rotation. On fait 5 jours, et on alterne entre matin, nuit et après midi, suivi de 3 jours de repos. C’est un rythme assez fatiguant je ne le cache pas. C’est vrai qu’à 20 ans, quand tu commences à l’usine ou a travailler sur ce rythme, il faut s’adapter. Surtout au niveau de la vie sociale, il faut être prêt à faire quelques sacrifices. 

Ça te semble conciliable avec une vie de famille ? une vie sociale « normale » ? 

La plupart de mes collègues ont entre 45 et 50 ans, et certains y arrivent alors je pense que c’est possible. Après, c’est un choix de vie que j’ai fait, j’ai voulu dépasser les clichés, « l’usine ça pue, ça paie mal, c’est dur »…C’est parfois vrai je ne le cache pas, mais socialement c’est sûr qu’il faut être prêt à faire des sacrifices quand on est amené à bosser les samedis et dimanches. Pour les amis et la famille, on s’adapte, mais pour une vie de couple c’est un peu plus compliqué. Après, à l’usine, il y a des liens trés forts entre collègues, je les appelle ma deuxième famille. On se retrouve à devoir bosser à noël ou au nouvel an ensemble, et la dureté des conditions de travail crée une entraide mutuelle qui fait qu’on renforce les liens. Travailler la nuit c’est un autre monde, les liens sociaux sont plus forts.

Qu’est ce que tu apprécies dans le travail de nuit ? Quelles sont ses particularités ?

Le travail est le même que la journée, mais c’est une atmosphère spéciale, tout est plus calme. Même si dans l’usine, on est enfermé pendant 8 h et ça ne change rien qu’il fasse jour ou nuit, c’est toujours une autre ambiance. C’est vrai que le fait d’avoir un rythme alterné peut être pas évident pour l’horloge biologique, je privilégie vraiment le sommeil pour ma part, contrairement à des collègues qui sacrifient leur sommeil pour avoir du temps libre. L’hygiène de vie est importante aussi, le sport et l’alimentation, ça permet de mieux récupérer. Après, les conséquences sur la santé existent, quelqu’un qui va faire 40 ans de travail posté, il ampute forcément son espérance de vie, mais nous le savons et nous sommes payés en conséquence. Pour l’instant, je ne me vois pas changer le rythme que j’ai.

Pour rebondir sur les conditions de travail, pour essayer d’améliorer les choses j’ai choisi de m’engager dans le CHSET, c’est une commission qui traite des conditions de travail et de la sécurité au travail. J’ai décidé d’être acteur de tout ce qui nous entoure dans l’entreprise. On étudie les postes on traite de l’accidentologie, on essaie d’agir en amont pour limiter les accidents et les problèmes.

La révolte et la contestation font partie de nos conditions humaines, aujourd’hui j’essaie de prendre les choses sous un autre angle, et d’améliorer les choses en agissant intelligemment. L’usine est un monde assez brut, au début j’ai eu du mal à mettre des frontières avec ma vie privée et professionnelle, mais c’est nécessaire de mettre des cloisons, j’ai appris ça avec le temps. C’est moi qui ai choisi ce rythme, c’est pas à moi d’en faire subir les conséquences à mes proches.

Quels conseils donnerais tu à un jeune qui veut faire ce métier ?

Aller au delà des clichés. Ce sont des métiers de plus en plus automatisés qui demandent de plus en plus de compétences précises, il y a plein de corps de métiers différents dans une usine, jusqu’à des choses très pointues. C’est très riche et il est possible de faire de belles carrières et bien gagner sa vie.

Photo: Chloé Moulin

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