Guillaume Tranchant alias Gringe, était en concert à Strasbourg jeudi pour présenter son album « Enfant Lune ». A cette occasion, nous avons pu le rencontrer et découvrir derrière l’image assurée du binôme « Casseurs Flowters », un artiste discret et humain aux multiples cicatrices. Lors de cet interview dans les loges de la Laiterie, il nous a parlé de ses blessures, de cet album comme un pansement, de la vie qui n’est pas un cadeau, mais des petites choses qui participent à alléger le fardeau. Rencontre avec un artiste écorché, en voie de guérison.

Pourquoi avoir intitulé ton album « Enfant Lune »?

Gringe : C’est une manière métaphorique pour moi de parler de la vie intérieure dans laquelle je suis, mon côté détaché, un petit peu en marge. Je n’ai pas le sentiment d’être connecté à mes contemporains, je vis beaucoup la nuit. Je suis rêveur. J’ai un coté vraiment déconnecté. Aussi, même si c’est une maladie vicieuse, je trouvais qu’elle avait un très joli nom et que c’était une manière de parler de cette solitude que j’aborde dans l’album ou de mon côté mélancolique. En décalage. Et puis, parce que la lune c’est un astre féminin et que je me suis rendu compte après coup que l’image de la femme revenait assez souvent dans l’album.

Comment as-tu construit ce premier album?

Gringe : J’ai galéré. J’ai mis à peu près deux ans pour l’accoucher. Je l’ai construit grâce à des gens dont je me suis entouré, et qui m’ont aidé dans le processus de création. J’ai d’abord écrit. Pendant très longtemps, j’ai fait un grand assemblage de tout ce que j’avais de côté, des thèmes que je voulais aborder et qui m’étaient très chers car c’était des thèmes personnels. Comme la famille, la maladie, l’addiction aux drogues. Ces thématiques là. Ça a été long dans le processus d’assemblage. Après il a fallu que je trouve les producteurs avec les couleurs de son qui m’intéressaient pour tel ou tel texte. Donc ça a été étape par étape. Une première d’écriture, une seconde où je reçois énormément de prods et où je choisis les instrus qui me plaisent et après c’est du studio, je fais des essais, des maquettes et je garde ce qui est le plus concluant.

Crédit photo : David Levêque

Donc de base, avant de faire l’album tu avais déjà choisi d’y parler de la maladie de ton frère, de l’absence de ton père…?

Gringe : Oui, j’avais même déjà les titres. Il y avait des morceaux que je voulais comme pivots sur l’album. C’est ceux sur lesquels je me suis le plus concentré, sur lesquels j’ai passé le plus de temps. « Pièces détachées », « Scanner », « Karma », « Paradis Noir », « LMP », voilà y en avait six, sept comme ça, je les voulais absolument.

On t’as souvent associé à Orelsan, est-ce qu’en faisant cet album tu avais besoin de prendre un peu ton envol?

Gringe: J’en avais pas besoin mais je pense que ça s’est fait naturellement, on est vraiment deux personnes très différentes. On est pas dans le même état d’esprit, on a pas le même fonctionnement, la même vision des choses. Après ça marche bien quand on les confronte parce qu’on se connaît aussi très bien, sur un album où on déconne tout du long, on a de vrais automatismes. Mais chacun en solo, dans nos deux univers respectifs, non on est pas les mêmes. Donc j’en avais pas besoin, je pense que ça se fait tout seul.

De toute façon, j’imagine que pour aborder ce genre de sujets, tu avais besoin d’être seul.

Gringe: Ah bah oui là c’est super introspectif. C’est moi face à moi, me replonger dans mes souvenirs et dans des épisodes un peu pénibles de ma vie. C’est vraiment un exercice d’introspection, ça se traduit là en musique et en écriture rap, mais j’aurais pu le manifester autrement. C’est juste l’expression de certaines angoisses chez moi ou de certaines douleurs. Et ça a été cathartique de faire ça. Je ne sais pas si j’ai recousu certaines plaies, mais je sais qu’en concert en tout cas, le fait de communier avec les gens, c’est là que ça prend son sens. Plus que quand je suis moi face à mon micro en studio et que je chante mon truc. Là c’est pénible. Alors qu’avec le public ça prend son sens.

Donc finalement ce qui te fait du bien avec ses textes, c’est de les partager?

Oui, c’est exactement ça! C’est ça le mot! C’est les partager. C’est en ça que c’est intéressant, et je reçois beaucoup de messages de gens qui me parlent de charge émotionnelle forte ou même de miroir émotionnel, et qui me disent  : » C’est marrant, même si ça ne m’est pas arrivé directement ou dans mon entourage proche, je ressens le truc. » Et après y a vraiment des gens concernés par ce dont je parle, la maladie ou l’addiction aux drogues, ou l’abandon. Y a plein de choses que je reçois comme ça, de gens qui m’expliquent que certains de mes morceaux ont pu ou peuvent les aider à traverser certaines épreuves de leur vie à eux.  Je trouve ça mortel, de pouvoir créer des ponts grâce à la musique, ou filer des pansements. Enfin en tous les cas, en essayant de soigner mes propres maux, je me rend compte que ça fait un peu écho.

Y a des gens qui se retrouvent dans tes textes au final.

Oui complètement.

Sur cet album tu as collaboré avec entre autres Vald, Orelsan, Léa Castel, Nemir… Un petit mot sur ses collaborations?

Gringe : Il y avait des featurings qui étaient évidents, c’était l’entourage proche, la famille. Donc Orelsan, Léa Castel, Diamond Deuklo, et DJ Pone c’est ceux qui constituent mon entourage proche, eux je les voulais car ils appartiennent à mon histoire, et c’est un album qui est tellement personnel, qu’ils y avaient leur place. Pour les autres, Nemir, Vald ou Suikon Blaz AD, c’est des gens dont la sensibilité artistique me touche beaucoup. Un mec comme Nemir, sa voix, son parcours, sa démarche artistique, ses morceaux, son talent tout court. Et Vald et AD parce qu’ils me faisaient penser à moi et Orel en nouvelle génération. Ils sont encore plus fous, encore plus techniques. J’aimais bien ce parallèle là, j’avais envie de faire un morceau de binôme et je ne pensais qu’à eux là-dessus en fait.

Si demain tu peux organiser ton festival de musique perso, tu le fais où, tu invites qui?

Gringe : J’inviterais certainement peu de rappeurs en vérité, car je n’en écoute pas tant que ça. Je ne sais pas où je le ferais, c’est une bonne question… J’essayerais de reproduire ce qu’a fait Ja Rule dans les Caraïbes. Ils ont fait la promotion d’un festival qui était censé être le plus grand truc de tous les temps et c’était une catastrophe. Je pense que j’essayerais de reproduire un fiasco comme ça. Des tentes de survie, en faisant croire aux gens que ça va se tenir dans un endroit paradisiaque. Et je voudrais que ce soit le chaos, un grand projet chaos. Donc j’inviterais que des oufs!

Peux-tu me parler d’un livre ou d’un film qui t’as marqué?

Gringe : J’ai un livre de chevet, j’y reviens de temps en temps, je l’offre pas mal. C’est un recueil de poèmes de Bukowski qui s’intitule : »Les jours s’en vont comme les chevaux sauvages sur la colline ». Et c’est chan-mé pour moi l’écriture de Bukowski, c’est du rap, c’est immédiat. Il a cet espèce d’oeil hyper fin, il est dans le détail. Il y a un hommage à la femme moderne, et souvent je le fais lire à des copines à moi. J’aime beaucoup. Et en film, j’ai revu il y a pas longtemps « Vol au dessus d’un nid de coucou » avec Nicholson. Bon y en a plein.

Tout ça, ça reste assez torturé, Bukowski c’était pas le mec le plus heureux du monde.

Gringe : Ah bah oui carrément. C’est très torturé. Mais en même temps, je pense qu’il essayait de se sauver de lui. L’écriture c’était pour essayer de ralentir le processus de destruction. Je peux l’entendre, le truc de se chercher un espèce d’exutoire, tant que ça dure. Lui, je pense qu’il était vraiment trop détruit de l’intérieur. C’était un alcoolique, je crois pas qu’il se soit suicidé mais il a dû mourir d’un cancer, d’un truc comme ça.

On te voit de plus en plus au cinéma, qu’est-ce que ça t’apporte de plus? 

Gringe : C’est l’équilibre, quelque chose qui vient faire la balance avec le rap. Dans le processus de création d’un album, je suis beaucoup seul face à moi, c’est fatiguant, ça m’isole beaucoup. Je suis un peu coupé de mes sensations, je suis dans ma tête, je ressasse énormément.  Là où sur un tournage c’est très collectif, les connexions doivent se faire de manière très rapide. Ce que ça m’apporte c’est une musique collective, un moyen pour moi de reconnecter avec le monde extérieur, les gens, de faire des rencontres. De vivre les choses de manière hyper exacerbée, parce qu’en l’espace de deux mois il faut nouer des liens très forts. L’exercice du jeu me plaît beaucoup aussi, c’est quelque chose qui m’apprend à la fois la discipline et la concentration. Moi j’ouvre souvent plein de tiroirs dans mes phrases, je suis en périphérie de plein de trucs, j’ai du mal à focus sur une seule chose et c’est un bon exercice pour ça la comédie. Voilà ce que ça m’apporte en comparaison de la musique et je trouve que j’ai la parfaite ambivalence avec ces deux choses-là.

Ça se concrétise de plus en plus le cinéma pour toi. Tu as deux films qui sortent cette année, non?

Gringe : J’en ai un qui arrive en mars, le 6. Et après je tourne un court-métrage et un long en septembre 2019. Mais oui je suis content, chaque année depuis deux ans et demi, trois ans, j’en tourne deux par an, c’est cool.

C’est quoi du coup tes projets? Ce court-métrage, ce long métrage?

Gringe : Je ne peux pas vraiment t’en parler, c’est dans les tuyaux, c’est encore très neuf. Mais si ça se fait c’est cool. C’est mon premier premier rôle pour le long, avec un comédien que j’aime beaucoup. C’est une comédie noire, c’est tout ce que je peux te dire.

C’est la première fois que tu viens ici? A la Laiterie?

Gringe : Je crois que oui. Je sais que je suis venu il y a des années avec Orel, mais il me semble que c’était pour un showcase, on a dû faire ça dans une boîte de nuit dans le coin. La Laiterie, c’est la première fois, je la découvre.

Tu as un rituel avant d’entrer sur scène?

Gringe : Un petit coup de ventoline. Je remercie Dieu et mes parents et ma ventoline. Non je n’ai aucun rituel, on se checke tous mais voilà quand je sais que ça va être le moment, je suis dans ma bulle, je suis déjà concentré sur mon truc. Je n’ai pas de rituel particulier.

Le clip de Scanner a été construit comment? Qui l’a tourné?

Gringe : C’est Greg et Lio, des gens avec qui on a déjà beaucoup bossé avec Casseurs Flowters. C’est les mecs qui ont fait des clips d’Orel  » Basique » et « Tout va bien ». Greg et Lio sont très créatifs tous les deux, ce sont des gens qui ont des concepts. Pour ce clip déjà je les voulais eux et je voulais qu’on image pas forcément ce que je raconte, qu’on soit plus oniriques que ça, plus en métaphore, en suggestion. Donc voilà, l’accident de voiture, qui représente ce moment de basculement avec la maladie de mon frère,et la manière dont on réagi l’un face à l’autre dans ce contexte là. C’est ça qui m’intéressait de raconter à l’image.

Tu voulais apparaître dans le clip?

Gringe : Très peu. Car je pense que je suis le narrateur du truc, ce que je raconte c’est tellement personnel. Ce ne sont pas des morceaux qui se prêtent à des playbacks, c’est l’occasion de faire de la belle image. Là je viens d’en tourner un deuxième toujours à Kiev qui va sortir dans pas longtemps. Encore sur un morceau perso, et je suis content on s’est encore éloigné de ce que je raconte, et je trouve ça cool. Avec Lionel. Ils sont tous les deux de Strasbourg d’ailleurs.

Aujourd’hui, qui est Guillaume Tranchant?

Gringe : Je ne sais pas, quelqu’un de sûrement plus accompli qu’il y a quelques années. Qui est Guillaume Tranchant? C’est nébuleux, je ne saurais pas comment me définir. Vraiment, quand on parlait d’enfant lune, j’ai vraiment ce côté en décalage, mais aujourd’hui je l’assume. C’est quelque chose dont j’ai eu honte pendant très longtemps, je  ne comprenais pas, j’en souffrais, je me mettais moi-même à l’écart. Aujourd’hui, j’apprend à doser avec ça et je me dis que c’est mon fonctionnement, ma nature. J’ai besoin de très peu de rapports humains, mais par contre je sais avec qui j’en ai besoin. Je choisis beaucoup. Et j’ai l’impression de marcher un peu moins sur le fil par rapport à avant, d’un peu plus m’accomplir. C’est aussi grâce à tout ça. Se réaliser à travers deux métiers qu’on aime, j’ai conscience du caractère précieux de ça. J’ai de la chance. Je n’ai jamais trouvé que la vie était un cadeau, je n’ai jamais perçu ça comme un plaisir. Mais il y a des petites choses qui viennent quand même alléger ce fardeau là, et ça ça en fait partie, : faire des concerts avec mes potes, des gens que j’apprécie. Et rencontrer des gens avec qui entrer en communion le temps d’un concert, je trouve ça mortel.

Tu crois au karma?

Gringe : Oui, c’est ma religion le karma, si je dois en avoir une je ne retiendrais que ça. J’y crois beaucoup. Pour l’avoir expérimenté moi-même, tu récoltes vraiment ce que tu sèmes. Si tu fais de la merde, que tu t’installes dans un état d’esprit dark, tu attires peu la lumière sur toi ou les gens lumineux. A l’inverse, si tu fais l’effort, de combattre un peu tes démons, que tu fais un petit bilan positif. Genre chaque soir je m’amuse à faire un bilan de ma journée et j’essaye de focus sur les instants cools que j’ai pu vivre. C’est des petites choses bénignes souvent, mais c’est ça aussi le karma, c’est entretenir cette gymnastique là, s’installer dans un truc positif et ça appelle du bon généralement, enfin de jolies rencontres.

>> Propos recueillis par Emma Schneider, Crédit vidéo : David Levêque<<

Merci à Gringe pour sa gentillesse, merci à son équipe, à Thibaut et Annaïg, merci à la Laiterie et à David Levêque à la vidéo.

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