En semaine, ils sont ouvriers du bâtiment, ex-militaires, infirmiers ou encore urgentistes. Le week-end, que ce soit à Strasbourg, Mulhouse, Colmar ou Belfort, ils sont dans toutes les manifs. Reconnaissables à leurs tenues blanches, leurs croix bleues ou rouges et leurs gros sacs à dos bourrés de compresses, les « street medics » (littéralement soigneurs de rue) sont aujourd’hui des éléments incontournables des manifestations gilets jaunes. Ce sont eux qui s’occupent des blessés chez les manifestants, en procurant les premiers soins, en appelant les urgences, ou encore en versant des litres de sérum physiologique sur les visages. On a pu passer une journée à la rencontre de l’équipe des Street Medics 68 pour comprendre leurs motivations.

Photos et texte, sauf précisions : Alexandre Mahler – Actes 12 Strasbourg et 13 Mulhouse des manifestations des gilets jaunes

Pour cette journée de mobilisation du 9 février 2019, les Street Médics 68 ont décidé de suivre la manifestation régionale à Mulhouse. Le rendez-vous est prévu à 8h00. Toute l’équipe, composée pour la plupart de jeunes entre 20 et 30 ans, se réunit en début de matinée dans un parking sous terrain du centre-ville. Une fois que tout le monde est arrivé, il faut vérifier le matériel, organiser les binômes et répartir les rôles pour la manifestation à venir. Comme à chaque fois, ils ne savent pas à quoi s’attendre, « mais on doit être là, au cas où … » précise l’un d’entre eux.

dans le sac d’un streetmedic
organisation des « safe-zones »

Il est 9h du matin et la journée de manifestation commence déjà pour les médics. Avant 13H (heure du début de la manifestation), il faut trouver des lieux où organiser des « safe-zones » pour y amener d’éventuels blessés et repérer les points chauds du trajet prévu.

Quand les premiers manifestants arrivent sur le lieu du rendez-vous les binômes des médics se dispersent dans la foule, la manifestation peut commencer.

Mieux vaut prévenir que guérir

Dans le cortège, les streets médics 68 ont une attitude discrète, presque passive en comparaison aux autres manifestants. Ils sont venus pour manifester mais surtout pour éviter tout débordement. Pour cela, ils n’hésitent pas à s’interposer quand il le faut et à séparer les bagarres qui surviennent parfois au sein même du cortège. « Dans ce cas, on reste toujours calme, on essaye de les raisonner » explique Augustin, l’organisateur du groupe.

Pour pouvoir intervenir rapidement, ils se répartissent tout le long du cortège et les binômes communiquent par Talky Walky. Lorsqu’un incident survient, en fonction des compétences de chacun, les streets médics interviennent, soignent les blessures et écartent la foule pour permettre une évacuation rapide des blessés, si nécessaire.

Des manifestants pas comme les autres

Bien entendu, les medics font partie intégrante de la manifestation. Mais contrairement aux autres gens présents dans le cortège, « Nous, on est manifestants, mais apolitiques » explique Augustin. Chaque membre de l’équipe à sa propre vision du mouvement gilets jaunes et des troubles sociaux qui secouent la France en ce moment. La plupart du temps, chacun la garde pour soi. Certains trouvent que le mouvement s’essouffle, d’autres au contraire pensent qu’il est en plein essor. Tous ressentent le besoin d’y participer, et surtout de la façon la plus pacifiste possible.

La majorité du groupe a participé aux premiers « actes » dans de grandes villes comme Lyon, Paris ou Toulouse. « C’est là que j’ai vu les choses qui m’ont donné envie de devenir médic » raconte l’un d’entre eux. Les violences policières qui surviennent depuis le début du mouvement sont souvent la cause de leur engagement. Ce n’est pas pour autant que les médics s’opposent aux forces de l’ordre, bien au contraire : « ils font leur travail. On n’est pas là pour les en empêcher ou les gêner ». D’ailleurs pour éviter tout problème, ils déclarent leur venue aux forces de l’ordre quelques jours avant la manifestation. Pendant les face-à-face entre manifestants et policiers, les médics restent toujours en retrait pour ne pas gêner, mais sont prêts à intervenir. Quand la situation se corse, ils forment parfois une grande chaine humaine pour freiner l’avancée des forces de l’ordre pendant que les blessés sont évacués.

Street Medic mais pas médecin !

Fabien, qui a passé 7 ans dans l’armée, a dans son sac à dos de quoi soigner tout un régiment : poches de froid, pansements d’urgence, bandages, sérum physiologique, gants et même un garrot … « En cas d’urgence, on ne sait jamais. » Il est conscient que rien ne remplacera une prise en charge rapide du blessé par des urgentistes : « On est là pour donner les premiers soins et faciliter la prise en charge, on ne remplacera jamais un vrai professionnel ». La règle est simple : on ne fait rien si on n’en a pas les compétences. Pour pouvoir se repérer facilement dans la foule, un code couleur permet de distinguer les médics compétents des autres : les médics qualifiés en secourisme ont un brassard violet, les autres ont un brassard vert. « Si jamais un médic faisait n’importe quoi sur un blessé ca nuirait à la réputation du groupe tout entier, on ne rigole pas la dessus ».

Pour aller un peu plus loin, nous avons pu poser quelques questions à deux d’entre eux :

AUGUSTIN :

Comment es-tu devenu StreetMedic?

Après les violences survenues lors de l’acte IX face au manque de médics, j’ai lancé un appel sur les réseaux. J’ai reçu beaucoup de réponses. Avec un professionnel en secourisme du 67, on a donc décidé de se répartir en deux groupes. Notre rôle est de coordonner tous les médics du département pour être efficace à l’échelle de la région. On est en contact avec quasiment tous les gestionnaires de toute la France via « Les Médics Volontaires de France », une fédération des streets médics français qui devrait s’officialiser dans le futur. Jour après jour, cette structure reçoit des dons matériels, contacte des avocats et entame les démarches pour être reconnue par l’Etat.

Vous vous revendiquez « apolitiques », pourquoi ?

On est apolitique pour ne pas nuire au groupe. Chacun a sa façon de penser la politique mais sur le terrain ont doit être neutre. On guérit aussi bien manifestant que non-manifestant qu’un membre des forces de l’ordre. La neutralité c’est la base du secourisme. On n’est pas là pour manifester, au fond on est là pour gérer les victimes. C’est notre façon de soutenir le mouvement sans être totalement dedans.

Tout le monde peut devenir StreetMedic ?

On est obligé de contrôler les gens qui entrent dans l’équipe. On ne veut surtout pas que des militants extrémistes infiltrent notre mouvement pour ensuite attaquer la police par exemple. Cela nous discréditerait directement. Pareil pour les compétences, on vérifie toujours ce que les gens nous disent et leurs aptitudes. Après, certains n’ont aucune formations en secourisme mais nous sont quand même utiles, pour former des cordons de sécurités et empêcher les gens et les photographes d’approcher trop près des blessés.

M.L. @Pokaa

LORENZO :

Quel est ton parcours de manifestant ?

Ma première manifestation, je l’ai faite au lycée et je ne sais même plus pourquoi c’était. Depuis, je n’avais plus remis les pieds en manifs, jusqu’au début du mouvement Gilets Jaunes. J’ai suivi des « lives facebook » de l’Acte I donc je savais à quoi m’attendre. Dès le début, j’étais déjà dans une démarche de secouriste. J’y suis allé sans gilet jaune et avec des sérums physiologiques à distribuer. J’ai d’abord suivi les mobilisations dans des grandes villes comme Paris ou Lyon. Là-bas, j’ai été choqué par ce que je voyais et rester chez moi me posait un problème de conscience. Je me suis senti obligé d’agir, sans ça j’aurais eu des remords.

Quelles sont les qualités d’un bon « street medic » ?

Il faut du sang-froid et une bonne connaissance de ses capacités en termes de soin. Il convient de se renseigner et de s’entourer. Savoir que tout acte de soins effectué dans la rue est considéré comme provisoire et à refaire au plus vite. Nous sommes tous responsables de nos actes et une mauvaise manipulation d’un blessé aggraverait son état.

Il est aussi indispensable d’avoir une zone de confort assez large et de ne pas sous-estimer la charge physique et mentale d’une manifestation. Les gaz, les éclats de grenades ou balles de défense perdues sont une réalité à laquelle nous avons tous goutés !

M.L. @ Pokaa.fr
M.L. @ Pokaa.fr

Les « streets medics » sont-t-ils à la mode ?

Le danger est de voir des groupes se former en prenant la chose à la légère. Ce n’est pas un jeu ! Le mouvement « street medic » a une histoire qu’il ne faut pas salir ou décrédibiliser.

Mais si l’intention est bonne, tout le monde peut aider en manif : emmener un peu de sérum phy, des bandages ou encore veiller sur ses voisins. Quand j’ai eu l’idée de le faire je ne savais pas que le terme « street-medic » existait, et j’ai toujours vu beaucoup de solidarité pendant les manifestations. Aujourd’hui si nous portons des casques à croix, des masques et des t-shirt blancs c’est pour se protéger,pour être au plus près et pour être identifiables en cas de besoin.

En tant que street médic, on est souvent témoin de violences… qu’en penses-tu ?

Honnêtement, je ne juge jamais les casseurs parce que j’aurais très bien pu finir comme eux. Pendant la première manifestation de ma vie, j’ai fait des choses dont je ne suis pas très fier moi et c’est pour cela que je n’y suis jamais retourné. Je pense que certaines personnes ont un vécu plus difficile que d’autres ce qui les pousse parfois à agir violemment…

M.L. @ Pokaa.fr

StreetMédics, présents depuis toujours dans les manifestations

En conclusion, aujourd’hui, les Street médics se sont forgés une solide réputation auprès des forces de l’ordre comme des manifestants qui se rassemblent partout en France depuis 14 semaines. Dans cette période de crise sociale durable, ces citoyens actifs proposent une nouvelle façon de manifester pacifiquement. Et si les gilets jaunes venaient à déserter prochainement les rues, ce n’est pas pour autant que les médics rangeraient leurs kits de soin: « on sera partout où des manifestants sont blessés » assure Augustin.


>> Alexandre Mahler  <<

 

M.L. @ Pokaa.fr

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