Bartenders, DJ, serveurs, cuisiniers, plongeurs, physio, pompiers, danseurs… Ils se réveillent quand vous sortez du boulot, rejoindre cette incroyable machine qu’est la nuit, et quand vient l’aube ils rejoignent leurs lits. Ils enfilent leurs tabliers, leurs uniformes, quand vous boutonnez vos chemises et fermez vos escarpins, ils sont les acteurs de vos gueules de bois de demain.

Pour ce cinquième portrait, j’ai rencontré celui qu’on appelle « Phil », ex patron du Mudd et figure incontournable des nuits strasbourgeoises. 

Salut Phil ! A Strasbourg, les gens te connaissent comme l’ex-patron du Mudd. Peux tu nous en dire un peu plus sur ta vie d’avant, ton parcours professionnel et ton lien avec Strasbourg ?

En fait, je suis allemand, j’ai passé mon bac Français à Francfort, puis tous mes potes sont venus à Strasbourg pour leurs études, du coup je les ai suivis. Je suis arrivé ici en 1995, et j’ai commencé mes études en urbanisme et aménagement, puis rapidement, j’ai commencé à bosser dans des bars parce qu’il fallait gagner de l’argent.

Un peu plus tard, un de mes anciens patrons avait ouvert le Diable Bleu, du coup j’ai commencé à bosser là-bas. C’est à partir de ce moment là que j’ai voulu me re-concentrer sur la musique : je commençais à mixer un peu et organiser des soirées, on est alors au début des années 2000.

Tu posais déjà des disques ou jouais déjà de la musique à cette époque ?

Non pas vraiment, j’en écoutais beaucoup par contre, j’ai toujours été un passionné de musique. J’ai été vite fait batteur dans un groupe à l’époque, mais c’est plutôt  anecdotique.

Et du coup, le projet Mudd commence à naître quand ?

En 2008/2009,  j’organisais des soirées avec Matthieu Buisson qui fut l’un des trois associés du Mudd. On avait une résidence au Rafiot, et on organisait des trucs à la Girafe, l’actuel Terminal. On se disait à chaque fois que ce n’était pas des lieux dans lesquels on s’identifiait ou qui nous correspondait à fond. Et un jour on s’est dit « tiens, on pourrait ouvrir un club ». On voulait quelque chose plus inspiré des allemands et des anglais, type café-concert. On s’est lancé dans la recherche d’un local, ça a prit du temps, et on a finit par trouver le fameux local rue de l’Arc en Ciel.

Le projet initial, c’était quoi ?

On voulait faire des concerts et des soirées DJ set, avec une programmation éclectique. Après, il y a Sebastien Wessler, le troisième associé qui nous a rejoint, lui il est plus rock n roll, il a contribué à apporter cette touche là au club. Pendant qu’on faisait les travaux, il y avait déjà des gens qui passaient et qui  nous demandaient : « vous allez faire des concerts ? Qui est ce qu’on doit contacter pour la prog ? ». Il y avait une véritable attente du public, pleins de groupes voulaient se produire.

Donc dès l’ouverture, vous lancez une programmation ?

Direct ouais, au début on était à 300 dates par an, un truc comme ça, c’était énorme, on était ouvert tous les jours de la semaine. Comme dit, il y avait beaucoup d’attente de la part du public et des groupes au début donc on a rapidement été blindé tout le temps .

Deux ans avant la fermeture du Mudd, tu avais déjà pris la décision d’arrêter la gérance. C’était quoi ton projet ?

J’avais arrêter pour monter mon agence de booking, je continuais à faire la prog et je venais aux soirées, mais j’étais moins présent. Et puis, il y a un an et demi j’ai commencé à monter l’agence (Mister P Booking), et là depuis janvier, je suis à temps plein dessus. L’agence est incluse dans la structure de l’association Genau, c’est une asso qu’on avait créée avec des potes de l’école d’archi quelques années auparavant. Notre truc, c’était de réouvrir des friches pour organiser des soirées dedans.

Puis il y a eu aussi le projet de disquaire,  Locked Groove

Ouais il y a trois ans, on a lancé ça parce que, pareil, on trouvait qu’il n’y avait pas de vrai disquaire à Strasbourg, beaucoup de DJ en réclamaient. Du coup on a monté ça avec Quentin et David. Après, j’avais le Mudd toujours en parallèle, je savais que je n’aurai pas beaucoup de  temps à y consacrer, mais j’ai posé ma pierre à l’édifice.

Avec du recul, t’en tire quoi de tes années Mudd ?

Beaucoup de belles rencontres, de bons moments, des grosses soirées et des souvenirs inoubliables. On a fait revivre plein d’artistes à Strasbourg, on a relancé plein de gens sur la scène locale, de beaux projets musicaux sont nés chez nous. Après, financièrement, pour nous, c’était pas rentable.

Pourquoi ?

Ben déjà, il y a l’attrait de la nouveauté au début, donc c’est tout le temps plein; puis les gens commencent à se lasser un peu. Et de nouveaux établissements ont ouvert par après, donc les gens allaient vers ces lieux là, et tu fais vite office de vieux

Et du coup tu ne te retrouves plus qu’avec tes habitués ? Ou eux aussi ont désertés ?

Alors, on avait une petite part du public qui étaient des habitués, mais vu que notre clientèle était très éclectique, on a jamais eu une masse de public régulière, les gens choisissaient leurs soirées. Il y avait le public techno, le public rock, et finalement, ils ne se mélangeaient pas comme on l’aurait voulu. C’est là que c’était un peu compliqué.

Selon toi, c’était une erreur d’avoir voulu mélanger tous les styles musicaux ?

Dans l’idée de base, je ne trouve pas. C’est cool de mélanger les publics, c’est quand on rencontre des gens pas comme nous qu’on découvre la vie, qu’on s’ouvre à d’autres choses. Mais finalement, tu te rends compte que les scènes sont relativement fermées et ne veulent pas forcément se mélanger, c’était peut être un peu utopique dans nos esprits.

C’est encore viable selon toi de monter des établissement comme l’a été le Mudd, à Strasbourg à l’aire de 2019 ?

Oui et non, je pense qu’il est essentiel de bien s’organiser. Par exemple, un truc que j’ai appris et que je ferai différemment si c’était à refaire, c’est de dissocier la programmation et le bar.  Le bar gère le bar, et une association gère la prog, avec des budgets dissociés. Quand tu essaies de financer tes concerts avec ta marge, c’est là où tu fais le mauvais choix, parce que tu niques la marge de ton bar, alors qu’elle devrait te permettre de gérer ta tréso, payer tes employés, tes commandes, etc.

C’est derrière toi maintenant tout ça ? Les bars, l’entrepreneuriat ?

Derrière moi non, j’y vais encore dans les bars (rires). Mais remonter quelque chose maintenant, en France, non pas tout de suite, ça m’a un peu dégoûté de l’entrepreneuriat. C’est quand même aberrant, quand t’es une petite entreprise, tu te fais taxer à fond, et si t’as pas une armée d’avocats, de fiscalistes ou de notaires qui te permettent d’esquiver ou limiter tes frais, ta TVA… t’y arrives pas. Au Mudd je faisais  la bouffe, la prog, les commandes, le ménage. Si tu as du personnel qualifié attitré à chaque poste, tu peux mieux t’organiser bien sûr, mais ça coûte de l’argent. Donc non clairement pas, je ne remonterai pas d’entreprise en France, parce que quand tu travailles 90 heures par semaine, sans te payer, mais que tu paies quand même tes charges, c’est juste les boules.

Revenons sur ton agence de booking, le projet est axé sur quoi ? Artistes locaux ? Musique électro ?

C’est du local, de l’européen et de l’international. Pareil, il y a tous les styles de musique que j’aime bien. Pour les DJ, ça va du disco house en passant par la techno, le hip-hop ou la funk, et en groupes, c’est plus hip-hop, funk. Je m’occupe du conseil, de l’accompagnement des artistes en m’appuyant sur mon expérience et mon réseau. Je m’occupe aussi de chercher des sous pour les groupes, de faire des demandes de subventions pour financer les projets spécifiques, comme l’auto production de disques etc, puis tout le côté administratif, déclaration des cachets, factures…

Tu continues à faire de l’événementiel avec ton asso Genau ?

Ouais, plus au niveau local.  Après je fais aussi de la production; par exemple sur une date de concert à Django ou comme j’ai fait fais récemment à Paris au Djoon. Alkpote au Stride aussi plus récemment, ça c’était avec Jordan, avec qui je bossais mais qui est parti voyager maintenant . Sinon, je bosse aussi sur un projet d’échange culturel franco allemand, le festival Grenzenlos, ça me tient à coeur depuis le début, avec le Mudd je bossais déjà beaucoup avec l’Allemagne et la Suisse. Il y aura aussi une soirée dans le cadre des offs du NL Contest cet été.

Quelle est ta vision, ta position à l’heure actuelle concernant les pouvoirs publics et le soutien de la ville pour la culture du clubbing et underground ?

Quand j’avais le Mudd, j’étais très engagé pour la charte de la vie nocturne, j’étais en commission, je sais qu’il y a une volonté de la ville de développer l’offre culturelle, et de donner une image un peu plus jeune de Strasbourg, au delà du marché de noël. Il y a eu une grosse amélioration quand même, surtout depuis que le service culturel a pris plus de place depuis quelques années. La ville soutient plein d’événements locaux, il y a de plus en plus de festivals. Après, ce qui est devenu délicat, c’est d’accéder à des lieux qui ne sont pas forcément des lieux de spectacle, il faut monter des gros dossiers de sécurité provisoire,  des dERP, et ça peut vite décourager, c’est dommage

Tu penses que ces lourdeurs administratives sont spécifiques à la France ?

Oui ! Clairement, quand tu vois à Berlin, il y a des restau où il n’y a même pas de toilettes, tu dois aller chez le voisin. Chez nous c’est impensable d’ouvrir un établissement sans respecter toute une bible de respect des normes. En Allemagne, ou dans d’autres pays européens, plein d’événements éphémères sont organisés partout, c’est beaucoup plus ouvert.

Comment se porte le milieu de la nuit pour toi à Strasbourg ? est ce que t’as l’impression que l’offre suit la demande et inversement ?

Je pense qu’on n’est pas trop mal loti, par rapport à la taille de la ville et le nombre d’établissements nocturnes qui existent. J’entends pas mal de gens se plaindre, dire qu’il n’y à rien à Strasbourg, ce n’est pas vrai, on a plutôt de la chance comparé à d’autres villes de la même taille, ou parfois même plus grande. Après, en terme d’offre, les lieux alternatifs manquent selon moi, mais c’est le même problème partout. On va faire l’uniformisation et le mainstream. Les gens sont prêts à payer 5 balles pour écouter les tubes qu’ils écoutent à la radio toute la journée, mais ne sont pas prêts à mettre 3 balles pour un mec qui a traversé l’Atlantique. Il faudrait que les gens s’intéressent aussi à ce qu’ils ne connaissent pas, il y a tellement de choses à découvrir !

Et pour retrouver Phil…

  • 10 Mai : Soirée à la Kulture avec Skor Rokswell (Vary – Leipzig) – OFF du NL contest
  • 11 Mai : Performance street art avec Streetartmap Strasbourg
  • 21 Juin : Scène Grenzenlos pour la Fête de la Musique (avec dresden)
  • En Octobre : Échange Stuttgart/Strasbourg à la Maison Bleue En Décembre : Workshop, masterclass, tables rondes et conférence +une soirée avec Longevity Music School

4 COMMENTAIRES

  1.  » si t’as pas une armée d’avocats, de fiscalistes ou de notaires qui te permettent d’esquiver ou limiter tes frais, ta TVA… t’y arrives pas. »
    Il serait bon de rappeler tout de même que la TVA est supportée par le consommateur, c.à.d. vous et moi, et donc neutre pour le commerçant.

    • mais toi alors – tu pense que les entreprises payent pas de TVA t’est un dingo 🙂 on la récolte sur les ventes et ensuite on repaye tous les trimestre ou tout les mois et je peut te dire que ça pique beaucoup

  2. Les entreprises collectent la TVA et sont censées la reverser à l’ETAT, sauf que certaines se font de la trésorerie avec.
    John Doe n’a jamais eu d’entreprise en effet mais il est contrôleur des impôts, et chaque fois que je lis ou j’entends dire que c’est une CHARGE pour les entreprises, des envies furieuses de contrôle me prennent.
    La TVA au final est TOUJOURS supportée par le client, le consommateur !
    Les intervenants précédents n’ont de toute évidence ni entreprise, ni de notions élémentaires de fiscalité ni même de comptabilité.
    Bonjour chez vous.
    https://www.l-expert-comptable.com/a/532667-tva-definition-et-calcul.html

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