Être en phase avec son époque et donc le public, tout en honorant un héritage fort de plusieurs siècles, c’est le grand défi que doivent relever aujourd’hui les – nos – institutions culturelles. Parmi elles l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, l’un des plus anciens orchestres d’Europe et des plus reconnus, multiplie les initiatives modernes pour une meilleure diffusion de la musique classique… Sous la direction du caméléon Marko Letonja, les 110 musiciens que compte la maison d’excellence associent ainsi pièce romantique, création contemporaine et B.O. hollywoodienne. Le temps d’une journée dans les coulisses de l’OPS, on a malmené tous les clichés qui nous retenaient d’y aller avec les travailleurs qu’on a croisé. Reportage.

La maison des artistes (à chaque vitre correspond une pièce de répétition, répartie par instrument)

L’entrée des artistes polis

Jour de brouillard, 9 heures. Depuis l’arrêt Wacken, le péristyle d’acier qui habille le Palais de la Musique et des Congrès depuis sa restructuration en 2016 tranche avec la grisaille. Le pari des architectes Rey-Lucquet et Dietrich Untertrifaller est réussi. En plus de s’être étendu le PMC a rompu avec l’image négative renvoyée par son bâtiment bétonné originel, typique des seventies durant lesquelles il a été construit. Le rendez-vous est posé à l’entrée des artistes, « au niveau du parking à vélos » nous précise Emma Granier, responsable de la communication de l’Orchestre philharmonique : « Appelez-moi dès que vous arrivez et je viendrai vous accueillir. » Dès qu’on arrive, on l’appelle  avant de se poser sur la table de pique-nique qui jouxte la porte et son lecteur de cartes. Car on s’attend à l’attendre un bon moment, le bâtiment ayant gagné 12.000 mètres carrés durant sa rénovation-extension, pour une surface totale de 58.000 mètres carrés.

Mais le temps passe vite, tout occupés qu’on est à observer le petit bal de la politesse des musiciens de l’OPS… « Bonjour, vous voulez entrer ? » « Bonjour, je vous ouvre ? » « Bonjour, on vous fait attendre au chaud ? » Par deux, trois ou en solo, à vélo ou à pied, instruments sur le dos ou partitions à la main, les musiciens de l’Orchestre défilent au compte-gouttes. Et s’il n’est pas question de retarder la répétition, pas un ne manquera de prendre le temps de nous saluer et de nous inviter à entrer, de la même façon qu’on nous proposera environ un millier de cafés au cours de notre visite. 110 musiciens, mais un seul orchestre : ici, observera-t-on toute la journée, on ne joue pas perso.

Répétition

Des partitions aux instruments, une organisation bien huilée

En grimpant l’escalier qui fend les quartiers de l’OPS, Emma Granier retrace l’histoire de la maison : fondé en 1855, l’orchestre alors municipal de Strasbourg s’est rapidement imposé comme l’un des orchestres les plus prestigieux du pays, notamment en servant de vitrine à la culture allemande du temps du Reichsland entre 1871 et 1918. Une cinquantaine d’années plus tard, il devient l’Orchestre philharmonique de Strasbourg ; depuis, portée par des directeurs réputés la maison affirme son identité sonore, entre événements locaux dont la célèbre Symphonie des deux rives et tournées internationales, alternant répertoire romantique et morceaux contemporains. « Car c’est l’une de nos missions : promouvoir la musique actuelle en commandant des créations. »

On a tout juste fini notre thé qu’il faut déjà filer : la toute dernière création commandée par l’OPS va justement être répétée, sur la scène de la salle Érasme où elle sera jouée pour la première fois ce soir. Autour de nous, dans la cafétéria grise-rouge jusque-là rieuse, les musiciens s’activent dans le silence. L’Orchestre, au-delà d’un passé remarquable, c’est surtout un quotidien réglé comme du papier à musique.

Dans la bibliothèque musicale de l’OPS

Le papier à musique justement, c’est le travail d’Hélène Pequignet. Depuis bientôt dix ans, cette violoniste est la bibliothécaire musicale de la maison : pour chaque morceau inscrit dans le programme de l’OPS, c’est à elle que revient de trouver, de commander, et d’éditer les partitions associées selon les préférences du directeur. « Ça c’est très chronophage parce qu’il faut presqu’autant de partitions que de musiciens, et il reste souvent les annotations du dernier orchestre à l’avoir loué. » Car aussi étonnant que cela puisse paraître, la plupart des partitions ne sont pas encore disponibles en version numérique.

***

Le futur, on le retrouve parmi les spectateurs présents dans la salle Érasme. Car l’Orchestre répète en public aujourd’hui, et des sièges ocre-rouge dépassent de petites têtes blondes… Pour les guider, Karen Nonnenmacher, musicienne intervenante en milieu scolaire. Depuis 2005, elle incarne le lien entre l’OPS et le jeune public : « C’était une façon d’allier mes deux passions, mon envie de travailler avec des enfants et ma pratique de musicienne. » Ainsi, après une première sensibilisation en école maternelle, élémentaire ou au collège, Karen Nonnenmacher emmène les classes à la rencontre de l’Orchestre ; une rencontre d’autant plus intéressante que la musique classique lutte encore contre le fantôme de son élitisme historique : « L’idée c’est de leur montrer qu’indépendamment d’où ils viennent, ils ont leur place ici. Après la visite, même si la maison ne fait pas partie de leur culture, ils voient surtout l’OPS comme un endroit où ils connaissent quelqu’un, leur amie Karen. Et ainsi c’est un peu à eux aussi. »

Michel Birgel, Hélène Pequignet et Karen Nonnenmacher. Photo : Grégory Massat (www.graigue.com)

Michel Birgel est moins l’ami des enfants que la maman des musiciens. Depuis dix ans, il est le régisseur général adjoint de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, « un rêve » pour l’ex-accordeur de piano travaillant au Conservatoire. « Le travail de la régie, c’est de faire le lien entre l’orchestre, la programmation, et sa réalisation. » Recherche d’instruments et d’instrumentistes, organisation de l’espace et gestion du matériel, Michel Birgel veille à ce que les musiciens travaillent dans les meilleures conditions en tout temps. Si bien que les artistes s’y perdent un peu : « La semaine dernière, un musicien m’a appelé parce qu’il pensait s’être fait une fracture… Avant d’appeler le SAMU ! Le régisseur, c’est un peu la nounou. » Loin de s’en plaindre, le régisseur se dit heureux d’assister de grands artistes. Fier comme une maman.

Sur scène, une nécessaire unité et un désir de diversité

« Les musiciens sont de grands enfants, c’est vrai. » La répétition générale terminée, certains musiciens retournent à la cafétéria quand d’autres foncent directement dans leur espace de pratique pour affûter leur jeu ou se retirer un peu. C’est le cas de Pierre-Michel Vigneau. Pieds nus et moustache soignée, ce harpiste qui joue depuis trente-sept ans à l’OPS évoque Assurancetourix, les fausses notes en moins, le militantisme syndical en plus. « J’ai la chance par cet engagement de toujours apprécier ce milieu qui a beaucoup changé ; disons qu’il y a des évolutions nécessaires car la société évolue et avec elle le public, et des évolutions dangereuses. » Parmi elles, la précarisation du statut des musiciens auparavant fonctionnaires et désormais contractuels, quoique les musiciens de l’Orchestre ne soient pas à plaindre : « Il y a une exigence supérieure entre ces murs qui nous protègent mais qui nous isolent aussi. On dit qu’il faut dix ans pour faire un médecin et quinze ans pour faire un musicien ! C’est un travail assez solitaire, qui nous éloigne de la société. D’autant qu’ici on est très assistés. On est très déresponsabilisés. C’est pour ça qu’on a un groupe très soudé, ce qui peut rendre l’intégration difficile. »

Pierre-Michel Vigneau. Photo : Grégory Massat (www.graigue.com)

Bassoniste depuis un peu plus de deux ans à l’OPS, Rafael Angster se souvient du défi posé par l’intégration à un aussi grand ensemble… « Durant nos études, on nous apprend à développer une personnalité pour devenir un artiste complet ; or l’orchestre est un artiste complet. Les premiers mois on se pose beaucoup de questions et on demande beaucoup de retours pour mieux s’incorporer au son du groupe. C’est ça le métier d’orchestre ! »

Originaire d’Alsace, Rafael Angster a toujours voulu intégrer l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, ce qu’il a fait grâce à une audition à l’aveugle, un procédé de recrutement non-discriminant. Pour autant le jeune homme admet que des efforts restent à faire dans le domaine de la musique, face à des ensembles très blancs au sein desquels sa famille d’instruments, les instruments à vent, est encore majoritairement trustée par les hommes : « Je crois qu’on est à la croisée des chemins. Les écoles s’emparent de ces questions mais comme on est à la pointe de notre domaine, le changement va mettre un peu de temps pour arriver jusqu’ici. » Des quotas représentatifs pour susciter les vocations ? Pourquoi pas, dit-il, avant d’inviter le tout-venant à se donner une chance en tant que spectateur pour commencer : « On n’a pas besoin d’éducation pour apprécier la musique classique. Ce qui fait peur c’est la temporalité du récit qui, comme à l’opéra, est différente de la musique contemporaine ; mais ce sont les mêmes mécanismes de pensées, les mêmes émotions. »

Rafael Angster. Photo : Grégory Massat (www.graigue.com)
Charlotte Juillard. Photo : Grégory Massat (www.graigue.com)

La notion d’unité, Charlotte Juillard, ça lui parle ! À l’OPS depuis quatre ans, Charlotte Juillard est violon solo, ou premier violon super soliste : c’est elle qui « fait le lien » entre le chef et l’orchestre… « Je dirige si besoin, et j’exécute les solos quand il y en a. Dans ce rôle, on est garant de la cohésion du groupe, musicalement mais aussi humainement. » Car l’humain pour la violoniste, c’est « le carburant » de la musique : « La musique exige une implication émotionnelle très forte. Il faut gérer ses malheurs, sa frustration, et sa fatigue pour ne faire qu’un. » Jamais fatigué, le violon solo ? La super soliste estime que son contrat à mi-temps et sa pratique hors orchestre lui autorisent un recul supplémentaire : « Ça me permet d’être à l’écoute quand d’autres manquent de perspective. » Pour autant l’artiste ne prétend pas tout contrôler : « Ce que je préfère, c’est quand on a donné à voir une belle unité. Peut-être due au chef, peut-être due au moment en lui-même. »

Le grand soir

Palais de la Musique et des Congrès, 19 heures. Tandis que la salle Érasme se remplit doucement, en coulisses les musiciens répètent nerveusement. En tenue de combat, fracs pour les hommes, robes longue pour les dames, la centaine de musiciens est unanimement tendue. Face à leurs habits de soirée, on se demande si on n’aurait pas dû mettre ceci plutôt que cela, une réflexion balayée par la directrice générale de l’OPS Marie Linden. Nommée il y a un peu plus d’un an, cette ancienne du Conservatoire national supérieur de Paris prêche pour une décontraction de l’institution sans pour autant renier sa mission : « Mon travail c’est de questionner certaines dispositions, par exemple, est-ce que les musiciens doivent jouer en frac ? Je veux briser l’idée que cette musique n’est pas pour tout le monde, raison de l’organisation de concerts en horaires décalés par exemple, et de propositions comme le concert Disney. Même si notre mission première reste de jouer des chefs d’oeuvre. » Pour se faire, la directrice mène un travail « en binôme fort » avec le directeur artistique, afin de doubler les chances que le public vienne faire « l’expérience du son de ce collectif très fort », « en souliers comme en baskets ! »

L’avant-concert

Comme Marie Linden, Marko Letonja, le directeur artistique de l’OPS, prêche pour une mise à jour du milieu. Nommé d’après lui pour son profil contemporain, il a choisi cette saison de confronter répertoire romantique et créations contemporaines ; ce soir-là, il fait confiance à deux percussionnistes qui oseront une interprétation à la bouche, provoquant des fous rires dans l’auditoire. Fidèle depuis six ans à l’OPS, malgré des engagements à Bremen et en Tasmanie notamment, le directeur espère une femme pour le remplacer à la tête de ce « grand ensemble qui joue de la musique de chambre », et faire jouer aux jeunes gens qui composent l’orchestre la musique de leur époque ; pour séduire le public du même temps ? Programmation actuelle, tarifs réduits et actions culturelles, l’Orchestre philharmonique de Strasbourg ne manque pas de tendre la main au jeune public. En cette nouvelle année, qu’on soit du sérail ou non, on ose s’offrir cette expérience unique du son, ne serait-ce que pour dire qu’on a essayé.


Orchestre philharmonique de Strasbourg

Les prochains concerts :
http://www.philharmonique-strasbourg.com/saison.php

Les actions culturelles (répétitions ouvertes) :
http://www.philharmonique-strasbourg.com/actions-culturelles-accueil.php

L’association Euterpe, pour des moments privilégiés :
http://www.euterpe-ops.fr

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