Samedi dernier, le mouvement de Gilets Jaunes à Strasbourg a pris un nouveau tournant. L’Acte 9 a vu une escalade de la tension dans l’Eurométropole avant de finir sur de réelles violences, de la part des manifestants comme des forces de l’ordre. Strasbourg, réputée calme en terme de mobilisation sociale, tant en participation qu’en affrontements a vu son centre-ville remplie de gilets et un samedi de soldes fortement perturbé. Ailleurs dans le pays, des scènes plus graves encore se sont déroulées, comme c’est le cas depuis déjà plusieurs semaines/mois. C’est une première pour la capitale européenne et son centre-ville, relativement épargnés par rapport au reste du pays, et, de fait, complètement prise au dépourvu avec des scènes qui ont beaucoup choqué, passants comme manifestants. On vous raconte la journée, simplement juste du point de vue de quelqu’un sur place tout le long de journée. Bilan tout de même, une vingtaine d’interpellations, 7 blessés selon la police (3 policiers et au moins 4 manifestants), sans compter un jeune de 15 ans écorché au visage vraisemblablement par un tir de LBD (lanceur de balle de défense).

C’est pourtant dans une ambiance familiale et déterminée que commence la manifestation, malgré la colère, le désespoir et la fracture sociale à l’origine du mouvement des gilets jaunes entamé le 17 novembre dernier. Après avoir délibéré rapidement Place de la République en assemblée sur la « mascarade » que serait le « Grand Débat National » organisé par le gouvernement en ce moment, le rendez-vous était donné à 11h devant le Parlement Européen. Deux gros groupes de Gilets Jaunes s’y sont retrouvés formant petit à petit un cortège de plus de 2000 personnes de 7 à 77 ans. Le froid et la pluie justifient largement le port de la capuche et de l’écharpe, et à ce moment, très peu sont vindicatifs. On retrouve régulièrement des brassards « coalition pacifique » parmi les Gilets qui calment les rares individus qui commencent à se chauffer. La circulation routière se gère d’elle-même grâce aux membres de la manifestation, avec un suivi policier relativement distant et discret. Les médias sont présents, des « journalistes gilets jaunes » aussi.

Un début relativement calme au Parlement

[Si les images en direct trahissent rarement la vérité (bien que des images amateurs, floues ou avec un certain cadrage peuvent toujours induire en erreur), leurs commentateurs affirment parfois des occurrences et rumeurs non-vérifiées (c’est le cas à plusieurs reprises sur différents Lives Facebook Gilets Jaunes pour la journée de samedi à Strasbourg), vis-à-vis desquelles il est nécessaire de maintenir un recul critique, tout comme pour les informations des médias par ailleurs, les notre en premier lieu. Critique médiatique ne doit pas rimer avec haine des médias et de ceux qui rapportent leur contenu, qu’ils soient officiels, privés ou citoyens.]

À partir du Parlement, le défilé continue jusqu’en ville au rythme de slogans et de pétards en passant par place de Bordeaux où une poignée de manifestants tentent sans trop de succès de rentrer dans le Lycée Kléber. Dans cette manifestation au trajet non-déclaré en préfecture et assez improvisé, la foule est plutôt diverse avec notamment une partie conséquente de Gilets Jaunes issus du reste de l’Alsace et d’ailleurs (Belfort, Metz…). Ce sont en grande partie ces gilets jaunes qui ont manifesté ces derniers mois sur les ronds-points et les péages, le plus souvent invisibles pour les citadins strasbourgeois, à part quelques samedis précédents.

Les Halles, puis Faubourg de Saverne, les premiers incidents

Avant d’arriver à la Gare, l’objectif semble-t-il prévu depuis le Parlement, le cortège bifurque vers les Halles et se retrouve bloqué par les forces de l’ordre des deux côtés d’une sortie de tunnel. La tension commence à monter. Quelques projectiles tombent sur les forces de l’ordre, ça pousse, quelques sprays de gaz lacrymogènes sont envoyés, accompagnés de coups de matraque pour faire reculer les manifestants. Le cortège repart vers la Gare, mais de nouveau bloqué, se redirige vers le centre au niveau de Faubourg de Saverne où la situation dégénère pour la première fois.

Après sommation au niveau du pont de Saverne, les forces de l’ordre ont tiré plusieurs salves de grenades et avancent sur le premier quart du Faubourg. Un épais nuage envahi toute la rue et la bloque pendant plusieurs longues minutes. D’abord la confusion générale, puis la colère et un sentiment d’injustice envahi les manifestants, menant à des débordements. Avec quelques aller-retours des manifestants, la scène se répète le long de la rue jusqu’au boulevard du président Wilson. Deux poubelles sont brulées ensemble et des grilles sont déplacées en guise de barricades symboliques. Pas de dégradation supplémentaire semble-t-il. Un membre des renseignements généraux est exfiltré de la foule après quelques coups, attisant un peu plus la fracture du dialogue entre manifestants et forces de l’ordre. Le cortège repart vers les Halles, un peu dispersé, pour répondre au rendez-vous donné place Kleber.

 

Infiltrations au centre-ville et balade des gilets jaunes

Certains ponts accédant au centre-ville n’ont pas de barrages de police, la plupart des manifestants passent en enlevant leur gilet le temps de rentrer sur la Grande Ile. Une fois les manifestants restants retrouvés à la place Kleber (une partie décidera de rentrer chez eux), c’est libre court à un défilé d’un peu moins d’un millier de personnes qui s’opère dans les rues du centre. Pendant plus d’une heure, pas d’affrontements, c’est presque un temps de pause, histoire de digérer ce qui s’est passé précédemment.

Mais un enfumage massif au lacrymogène et des coups de matraque ou des impacts de bouteilles et des pavés sur le casque, ça reste sur l’estomac et ça frappe les esprits. Le dialogue qui s’était installé en devient impossible. Après leur tour en ville, vers 16h30 les Gilets Jaunes retournent vers la Gare. De nouveaux incidents éclatent rue du Maire Kuss et à l’embouchure place de la Gare.

La place de la Gare est blanche de fumée et l’escalade de la violence se poursuit crescendo en remontant petit à petit la rue du Maire Kuss jusqu’à AltWinmärik. Le carrefour et le pont font office de no-man’s land et les échanges de tirs avec peu de précision s’enchainent des deux côtés, bouteilles de verre récupérées dans une benne contre tirs de LBD et de lacrymogènes. Une bonne partie des Gilets Jaunes se décalent sur les côtés des quais pour observer l’affrontement. Les forces de l’ordre font une dernière poussée violente (plusieurs témoins font part d’un véhicule qui aurait foncé le long du 22 Novembre) jusqu’à la rue du 22 Novembre où les manifestants se font disperser (avec quelques interpellations musclées et au moins un manifestant temporairement évanoui) avant de laisser un centre-ville confus et rempli de policiers à la tombée de la nuit.

Des situations très différentes tout au long de la journée

En résumé, la situation aura été très différente tout au long de la journée, avec un départ pacifique aux institutions européennes, une arrivée quartier gare mouvementée, une tension qui augmente radicalement Faubourg de Saverne, une dispersion et reformation du cortège en plein centre-ville, une balade improvisée jusqu’à la Rue du Maire Kuss où la violence escalade crescendo en remontant de la place de la gare jusqu’à la rue du 22 Novembre.

Dans le contexte de bientôt 2 mois de contestation à travers le pays, d’une répression et d’une violence grandissante et à la hauteur du mal-être social, il est impossible et inutile de se demander « qui a commencé » ce samedi à Strasbourg. Une phrase, un lancer de projectile, une réaction malheureuse suffit à mettre le feu aux poudres et briser le pacifisme de départ de la foule. Il était évident que la situation nationale allait se reproduire ici un jour où l’autre. Les forces de l’ordre étaient à l’image du pays, complètement à bout, notamment suite à des années de Vigipirate, des manifestations syndicales et étudiantes, celles des gilets jaunes, les marches pour le Climat ou plus récemment la sécurité et les tragiques événements de décembre sur le Marché de Noël. Les forces de l’ordre ont par ailleurs à nouveau annoncé une manifestation nationale le 26 janvier. Les manifestants ont aussi affiché de la sympathie pour les forces de l’ordre au début de la manifestation, comme au début du mouvement nationale. Sympathie transformée en incompréhension, puis en colère.

@Alexandre Mahler

De fait, des bavures policières involontaires et des dérapages délibérés de professionnels ont eu lieu hier. La violence physique et verbale était des deux côtés. Un adolescent de 15 ans, dans le centre simplement pour acheter une doudoune selon sa mère, a été blessé au visage et était encore à l’hôpital dimanche. Une plainte a été déposée. Beaucoup de manifestants et de riverains ont été choqués par la pluie de bouteille envoyée par les manifestants, les épais nuages de gaz lacrymogènes rentrant chez les particuliers sur plusieurs centaines de mètres et la forme qu’a prise la répression policière notamment rue du Maire Kuss et du 22 Novembre.

Relativement peu de dégradations matérielles ont eu lieu à part quelques rares éléments brulés, renversés ou arrachés, quelques pavés et de nombreuses bouteilles lancées. Quoi qu’il en soit, ces scènes spectaculaires et graves au cœur de Strasbourg auraient mérité des interventions publiques de nos politiques locaux, presque tous silencieux.

Photos et texte, sauf précision: M.L. pour Pokaa.fr

4 COMMENTAIRES

  1. J’admire la précision du reportage mais pensez-vous que ce soit bien utile d’être aussi détaillé ?
    N’est-ce pas ce que recherchent justement ceux qui ne sont pas pacifistes ? Ne leur donnez-vous pas un sentiment de fierté en étant aussi détaillé sur leurs « actions » ? Ne seront-ils pas fiers de, peut-être, se voir en photos ? Et du coup, ne recommenceront-ils pas la semaine prochaine ?
    Je pense que la responsabilité des médias est de couvrir tout ce qui est pacifique, de dire que la situation a dégénéré sans développer, et certainement pas avec des photos.
    A méditer non ?

  2. En réponse à « réponse à mm l’infiltré » :
    Ne tombons pas dans l’attaque gratuite (« infiltré »…. venant d’où ?) et à la caricature. Il me semble avoir argumenté mon propos.
    Croyez-vous que l’on ait besoin d’avoir autant de détails sur les « casseurs » ? Qu’on nous informe qu’il y en ait eus, j’ai dit « oui », qu’on nous détaille le nombre de poubelles brûlées et à quelle adresse, avec force photos, je dis non. Dire que j’appelle à une « manipulation de l’information » me paraît un tantinet excessif.

  3. En réponse à « réponse à mm l’infiltré » :
    Ne tombons pas dans l’attaque gratuite (« infiltré »…. venant d’où ?) et à la caricature et puis, ne nous énervons pas. Il me semble avoir argumenté mon propos, et calmement.
    Croyez-vous que l’on ait besoin d’avoir autant de détails sur les « casseurs » ? Qu’on nous informe qu’il y en ait eus, j’ai dit « oui », qu’on nous détaille le nombre de poubelles brûlées et de grenades lacrymogènes tirées, et à quelle adresse, avec force photos, je dis « non ». En conclure que j’appelle pour autant à une « manipulation de l’information » me paraît un tantinet excessif.

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