Dans le cadre du drame historique « Les Confins du Monde » en avant-première au cinéma Star-St-ex, j’ai rencontré Guillaume Nicloux, réalisateur du film, et Gaspard Ulliel qui y tient le rôle principal. C’est à l’hôtel Hannong, rue du 22 novembre que le rendez-vous a été donné. J’arrive à la bourre comme d’habitude et je lance un bonjour tonitruant, avant de m’apercevoir suite à un chuuuuuuuut tyrannique qu’une interview radio est entrain d’avoir lieu. Si vous avez écouté l’émission et entendu cette salutation, sachez que c’était moi. Bref, j’écoute la fin de l’interview et je me dis qu’on a pas l’air d’y rigoler des masses, et que je vais peut-être un peu me faire ch***. Erreur de jugement de ma part. Le brillant Guillaume Nicloux et son comparse Gaspard Ulliel, que je finis par rejoindre autour d’un thé, comprendront vite qu’on peut certes parler film mais aussi problèmes gastriques entre nous et en toute simplicité, pour un moment léger et sympathique.

Pourquoi avoir choisi le contexte de la guerre d’Indochine ?

Guillaume Nicloux :  J’ai choisi un cadre historique, c’est un petit peu différent, car je n’ai pas du tout voulu ou eu la prétention de retracer la guerre d’Indochine. J’ai essayé de fixer cette histoire dans ce cadre historique que je ne connaissais pas. J’ai choisi de démarrer par un fait très précis, qui est la date du 9 mars 1945 c’est-à-dire le massacre organisé par les Japonais dans toutes les garnisons françaises du nord de l’Indochine. Le même jour à la même heure. Et à partir de là, le personnage de Gaspard s’est imposé comme le vecteur central de cette histoire qui allait surtout être une quête existentielle, dans laquelle la vengeance et la passion amoureuse allaient devenir les deux enjeux principaux de cette aventure.

Mais qu’est-ce qui vous a inspiré ce scénario là ? Cette histoire, qu’est-ce qui vous a donné envie de parler de ça ?

Guillaume Nicloux : Ah oui tu ne lâches pas l’affaire ! On ne croirait pas avec ton petit air innocent comme ça, que tu allais poser deux fois la même question. Tu as bien senti que j’avais tourné autour. C’est bien. Moi c’est ce que j’apprenais quand je faisais du média training, à revenir par la petite porte. La vérité en fait c’est que je ne sais pas, parce que j’essaye d’éviter de connaître les raisons qui me poussent à écrire. Alors je t’ai parlé de cette date du 9 mars 1945, deux personnes m’ont parlé de cette date, ça m’a vraiment intrigué car je ne connaissais pas du tout cette histoire et l’horreur de cet événement m’a réellement intéressé. Ce n’était pas une question de tourner un film de guerre, c’est d’abord cette date. Puis peu à peu, je me suis documenté. Cette obstination qu’à le personnage dans le film, moi je l’ai eu en me documentant un maximum. Je crois que j’étais prêt à ce moment là, à utiliser tous les souvenirs que m’avait raconté Raoul Coutard qui était le chef opérateur avec lequel j’ai fait mes premiers films. Il avait vécu cette période et m’a continuellement parlé de sa guerre à lui.

Ces quelques années qu’il avait vécu et desquelles il avait ramené une espèce de nostalgie très douloureuse et en même temps des instants de vie formidables. Ce sont toutes ces choses qui me sont revenues et qui se sont focalisées sur cette histoire. Peu à peu, le personnage de Gaspard est né, tout en s’appuyant sur un personnage qui a existé, qui s’appelle Vandenberghe, dont je me suis totalement affranchi. C’est cette période de guerre qui était à la fois réelle et toute l’amplitude onirique qui allait avec. Parce qu’elle n’était pas fixée par des images, par des films, par des documents (très peu de documents écrits), donc ça me laissait une grande liberté pour fantasmer ma propre guerre en même temps. Comme ce qui m’intéresse de plus en plus c’est ce rapport auto-fictionnel, que peut avoir un personnage avec l’histoire, qui apparaît de façon plus frontale dans « L’enlèvement de Michel Houellebecq », ou dans  » Valley Of Love », où les acteurs jouent leur propre rôle. Là c’était une façon aussi de m’inclure à l’intérieur par ce biais d’expérience de récit avec Raoul Coutard.

Gaspard Ulliel et Guillaume Nicloux. Crédit photo :David Fréring

Le rôle a été écrit pour Gaspard ?

Guillaume Nicloux : Non, le rôle a évolué. Il y a deux familles de films pour moi, ceux que j’écris d’une traite, d’un jet très net, sur une période assez courte. Et d’autres qui nécessitent beaucoup de nourriture externe, que ce soit puiser dans ma vie personnelle, que ce soit au travers de films que je tourne entre temps et de rencontres que je fais. Donc là, la rencontre déterminante pour que le film trouve sa résolution, ça a été Gérard Depardieu. Parce que quand je suis rentré de « Valley Of Love », nous devions rentrer en production sur ce film et j’ai dit à Sylvie Piallat la productrice que j’allais prendre plus de temps pour réécrire. Le personnage de Gérard ayant pris vie, celui de Robert Tassen, le personnage de Gaspard a été totalement modifié. Et à ce moment-là, Gaspard est arrivé.

Y a t-il eu des difficultés dans le tournage? Le fait de tourner au Vietnam, dans la jungle…?

Guillaume Nicloux : Oui, c’est compliqué, c’est un pays comme ça, qui d’un seul coup après plusieurs décennies de chaos ouvre ses portes et permet à quelques tournages de venir se poser dans un lieu quand même très surprenant, en termes de culture, de géographie. Donc oui il a fallu rentrer dans un cadre, et ne pas arriver en conquérants en se disant qu’on allait faire ce qu’on voulait. Il a fallu que le scénario soit soumis au comité de censure, qu’on accepte d’avoir une personne sur le tournage, et qu’on accepte les conditions, leurs conditions. Ce qui est normal. Après ils ont été d’une gentillesse et d’une participation formidables. On a vécu des moments exceptionnels avec eux, ne serait-ce qu’avec les techniciens qui nous entouraient mais aussi les villageois, les gens qui nous accueillaient. C’est ce que j’aime aussi, quand la vie du tournage nourrit et se mêle à ce qu’on est entrain de faire ensemble et qu’il y a une vraie communion participative. Chacun tire profit des rencontres qu’on fait en dehors du plateau aussi pour permettre au film d’avancer, de continuer de vivre. C’est un filmage qui est contre le scénario souvent, où le scénario n’est qu’un outil pour permettre à un autre film d’exister. J’essaye d’être le moins fidèle au script, parce que pour moi c’est juste un objet, qui nous permet de muter pour nous permettre enfin d’inventer quelque chose de vivant. Pour moi, l’écrit n’est pas vivant, c’est l’objet qui permet qu’on soit tous là ensemble pour maintenant commencer à travailler et à chercher ensemble.

Comment s’est passé la collaboration avec les autres acteurs ? Gaspard pour toi c’était la première fois avec Gérard Depardieu ?

Gaspard Ulliel : Oui, première rencontre. Mais avec tous les acteurs en fait. Guillaume Gouix je ne le connaissais pas avant, Lang Khê Tran c’était la première fois qu’elle se retrouvait sur un plateau de cinéma. Avec Guillaume Gouix on s’est fréquenté avant le tournage, ce qui était assez bénéfique pour avoir cette camaraderie. Et avec Gérard, c’était une rencontre très forte, un acteur totalement hors normes qui amène avec lui tellement de choses, tellement d’histoires, et qui en même temps est extrêmement bienveillant, disponible, généreux avec son partenaire. J’ai rencontré, un homme d’une grande gentillesse et d’une grande curiosité pour les autres. Même avec les gens sur place c’est quelqu’un qui est dans une grande ouverture. Il aime beaucoup ce pays aussi. Il y est beaucoup allé, Vietnam, Cambodge… C’était une rencontre vraiment très marquante.

Crédit photo : David Fréring

Une anecdote de tournage à me raconter ? Quelque chose de sympa ou de marrant peut-être ? Non, c’était pas drôle ?

Guillaume Nicloux : Un truc fun, ou un truc très dark?

(rires) plutôt fun.

Guillaume Nicloux : Il y en a des dizaines. Il y a des choses à la fois fun et un peu dark. C’est l’espèce de désagrément qu’on peut tous avoir à un moment donné en ayant mangé  quelque chose qui nous rend un petit peu malade. Alors comme on y passe tous à un moment donné, y a quelque chose d’assez ludique, d’un peu merveilleux et de dégueulasse en même temps. Et ça c’est plutôt réjouissant, car c’est assez humain, on sait qu’à un moment ça va tous nous arriver.

Gaspard Ulliel : Ça nous est à tous arrivé oui.

Guillaume Nicloux : On attend le moment où ce sera le tour du copain ou de la copine.

Gaspard Ulliel : Il fallait à un moment donné essayer de repérer qui était concerné ce jour-ci, parce que les gens ne communiquaient pas forcément là-dessus et puis on en voyait toujours un peu qui restaient dans leur coin.

Guillaume Nicloux : Puis après on se vaccine, c’est juste parce qu’on est pas habitués à avoir ce type de petits microbes qui naviguent dans nos corps. Ce sont des souvenirs comme ça, c’est des choses qu’on partage.

Gaspard Ulliel : Après il y a eu des petites déconvenues avec les infrastructures locales. Les camions-citernes qui pour les scènes de fausse pluie, arrivent après 4 jours de voyage et sont vides. Ils n’avaient pas compris qu’il fallait les remplir.

Guillaume Nicloux : Il faut savoir s’adapter, il faut savoir que rien n’est acquis tant qu’on ne l’a pas. Ça oblige à une gymnastique d’infrastructures, il faut être assez réactifs, assez mobiles, se dire qu’on aura au moins un ou deux emmerdements par jour minimum. Mais ça fait partie de l’aventure, et c’est finalement assez stimulant, car il n’y a pas de satisfaction sans la contrainte, au bout du compte on est très heureux d’avoir vécu ces moments-là.

Si vous pouviez organiser votre propre festival de cinéma ? Où vous le feriez et avec qui ?

Guillaume Nicloux : Wow faut quand même être très réactif avec des questions comme ça. On est très fatigués, moi j’ai fait Nagui ce matin, après le Cercle, je suis complètement rincé pour réfléchir à des choses comme ça (rires). Je trouve qu’un festival de films en noir et blanc ce serait bien. En pellicule et en noir et blanc. Que des films étrangers, pas sous-titrés. Tout à l’heure, un producteur d’émission m’a parlé d’un festival dont il s’occupait, j’ai trouvé le concept super. D’ailleurs, il m’a demandé si je voulais y participer et j’ai dit : « Bien sûr ». Ils organisent des projections de films dans les bois la nuit, des films qui se passent dans la forêt. Il voulait projeter « The End » et « Cette femme-là » qui sont des films essentiellement basés dans la forêt. Moi j’adore la forêt, j’aime m’y promener et justement au moment où la nuit commence à tomber, où ça commence à faire peur, où les bruits s’éveillent. J’y ai longtemps couru au moment de la tombée de la nuit, car il y a quelque chose de très inspirant. Ça fait un peu peur et en même temps c’est fascinant, cette idée qu’on peut ne pas retrouver son chemin.  Faire un festival de nuit dans les bois, ça appartient à la mythologie de l’enfant, enfin des peurs enfantines. On est au pays des songes. Ce n’est pas la mienne, mais c’est une belle idée de festival.

Dans le film, au tout début, avant que le titre du film apparaisse, on découvre plusieurs scènes, plusieurs plans qui se succèdent en silence, de manière très rapide. Puis vers la fin, un long plan silencieux sur Robert Tassen. Est-ce que ça a été fait de cette manière là, pour qu’on se sente comme dans la tête du personnage, où tout se mélange, où tout est très rapide, où il pense à beaucoup de choses en même temps ?

Guillaume Nicloux : Par exemple, ça peut-être une des raisons, oui.

C’est libre d’interprétation.

Guillaume Nicloux : C’est la tienne en tout cas pour l’instant. Moi elle me plaît bien dans la mesure où il y a quand même une indication assez parlante, c’est de démarrer le film avec le regard du personnage plongé dans celui du spectateur. Il l’invite donc à partager son regard, son trauma, et d’entrer avec lui dans cette histoire. Et à la fin, il referme également la page du récit, et il laisse là le spectateur voyager avec les images qu’il lui a proposé. Ça te va comme proposition?

Ça me va, et puis de toute façon on a plus le temps donc on va faire avec (rires). C’est la première fois que vous venez à Strasbourg ?

Gaspard Ulliel, Guillaume Nicloux : Non.

Si vous pouviez emmener quelque chose de Strasbourg chez vous ?

Gaspard Ulliel : Moi, j’emmènerais les madeleines du « Fond du Jardin ».

Guillaume Nicloux : Peut-être une bonne bouteille de vendanges tardives de Colmar.

>> Propos recueillis par Emma Schneider <<

Merci aux équipes des cinémas Star et de l’hôtel Hannong pour leur accueil, à Gaspard Ulliel et Guillaume Nicloux de bien avoir voulu répondre à nos questions, à David Fréring pour ses photos et aux 3 petits cochons pour leurs délicieuses bretzels.


Les Confins du Monde 

Par Guillaume Nicloux, avec Gaspard Ulliel, Guillaume Gouix, Gérard Depardieu…

Dans tous les cinémas strasbourgeois depuis le mercredi 5 décembre 2018


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