Quartier de la Robertsau. 17h20. J’appuie sur la sonnette furtivement comme un sans-papier guettant l’arrivée de la police. La porte s’ouvre. Je suis en avance. Plus que dix minutes à poiroter avant ma « séance » comme on dit dans le milieu. Je ne vais pas au Star pour aller voir Suspiria malgré la bande-son fantomatique de Tom Yorke. Je ne vais pas non plus me faire masser par une apprentie en BEP esthétique qui tentera de me refourguer une lotion aux raisins pour tonifier ma peau et atteindre son quota de vente mensuelle à défaut de perdre son contrat d’apprentissage.

J’ai rendez-vous avec une professionnelle qui m’écoute trente minutes toutes les deux semaines pour 55 euros la séance. Une dame qui me répond par « Et ça vous fait du bien? », « Qu’en pensez-vous? », « Vous suciez votre pouce jusqu’à quel âge ? ».

Dans la salle d’attente, une musique lounge envoûtante. Un mix entre Bonobo et un cours de Yoga, l’odeur d’encens en moins.

Des plantes vertes, de quoi patienter sans trop réfléchir. Parce que oui, comme un enfant qui organise ses pompes pour la prochaine dictée, je prépare ce que je vais dire : « Depuis la semaine dernière ? Rien de neuf. J’ai enterré le cadavre de la vieille dans le jardin. Ni vu, ni connu. Je me sens soulagé. J’ai enfin compris que s’attaquer aux personnes âgées n’est pas la solution à mon mal-être. J’ai aussi arrêté d’arracher les ailes des mouches et de sculpter le visage de ma sœur avec un cutter. Je ne suis pas habile de mes mains, ça aussi je l’ai compris, elle ressemble davantage à un Picasso qu’à un Rodin« .

Je crois que ça ne le fera pas rire. J’ai un humour assez particulier. Je m’en rends compte lorsque mes collègues ont cette expression figée sur leurs visages lorsque je tente une blague qui fait un flop. Un malaise. Un silence pesant où même un ange est trop gênée de passer. Tout le monde ne s’appelle pas Desproges ou Fabrice Eboué.

J’ai les mains moites. J’ai oublié de réviser. Il va falloir que je me livre sans tricher et que pour une fois, je sorte les casseroles mal rangées qui traînent dans mon évier intérieur. Ça fait longtemps qu’il faut que je fasse la vaisselle. Je prends un magazine pour faire passer le temps. J’apprends que Georges Tronc est relaxé, qu’un immeuble s’est effondré à Marseille et que Jul sort un nouvel album. J’ai toutes les raisons d’aller consulter.

La porte s’ouvre. Je me retrouve assis sur une chaise au dossier violet. inconfortable. Pas de divan comme on peut le voir à la télé.

On n’est pas chez Marc-Olivier Fogiel qui interview Laurent Gera. Je sais déjà quels seront ses premiers mots: « Alors comment allez-vous aujourd’hui? » puis un grand silence. Technique de psy pour me faire me parler, je l’ai lu dans le Psychologie magazine avec André Manoukian en couverture. « Le Bon, la brute et le truand ». Elle et moi, dans la rue, entre deux saloons, prêts à dégainer nos flingues. Ennio Morricone en fond. Nos regards ne se quittent pas. Ses grands yeux bleus ne me perturbent pas. Un petit peu de Corse au milieu d’un visage pâle. Le bruit de l’horloge, seul repère réel.

« Alors et vous, comment allez-vous ? Le chiffre d’affaire se porte bien? Les gens sont malheureux en ce moment, c’est un secteur porteur le mal-être non ? Ça existe un psy pour les psys ? ». Un super psy avec une cape et un costume moulant qui lance des citations de Lacan pour neutraliser les malfrats. « La psychanalyse est un remède contre l’ignorance. Elle est sans effet sur la connerie ». Bam, deux braqueurs neutralisés.

Elle tapote sur son Mac, qui trône fièrement sur son bureau. Il porte bien son nom cet ordinateur. J’ai l’impression d’être une prostituée qui passe un interrogatoire au commissariat de la Vie. Tout est archivé. Conservé. Si un jour je suis suspecté d’avoir commis un crime, je devrai faire en sorte que ce Mac disparaisse. A l’intérieur, le compte-rendu des séances des trois dernières années avec des annotations qu’elle se garde bien de me dire. Secret médical.

« Troubles bipolaires avec tendance à la perversion narcissique. Obsédé par les femmes plus jeunes que lui. Complexe d’infériorité. Ne supporte pas l’autorité ». Ça c’est celui de Guy Georges. Imaginez le mien.

La technique des Feux de l’amour me fait toujours parler. « Victor, dans l’épisode précédent vous m’aviez dit que Delia vous perturbait énormément à cause de sa relation avec Jeffrey, pouvez-vous m’en dire plus désormais ? ». J’ai envie de changer de chaîne mais je ne peux pas, c’est elle qui a la télécommande de mon cerveau alors je joue carte sur table. Je me lève, je m’ouvre le ventre avec un trombone et je dépose mes tripes sur son clavier. Je lui raconte tout, mais vraiment tout, sans tabou. Parler est un besoin, écouter est un art. La période où je me prenais pour David Bowie au CM2. Ce rêve où je cours nu, place de L’Homme de fer, pourchassé par des dindons vétus de gilets jaunes. Mon syndrome de Gilles de la Tourette alsacien qui se déclenche à chaque fois que je passe devant le nouveau bar du coin, Le Bastion: « Beerflaschebrunzer! àbgenutzdi! àrschlècker,doddele ». Pourquoi je touche 18 fois une poignée de porte avant de la fermer. Pourquoi la nuit, je shoote les moutons au fusil à pompe plutôt que de les compter pour m’endormir.

Elle regarde, hoche la tête et répond par une autre question jusqu’au moment où le sablier est presque vide et qu’il est l’heure de se dire au revoir. Là, une affirmation arrive. Directe. Fermée. Impossible de rebondir ou de relancer après ça :

« Bon je vois que ça avance bien, on se revoit le 29 novembre. Je vais prendre votre carte vitale ». Psy 1 – Moi 0. La Meinau est en feu. Le Cop saute dans les tribunes. « Mais il sont où, mais ils sont où, mais il sont où les antidépresseurs? ». Les fumigènes sont lancés dans le bureau. Je ne vois plus rien. Il faut évacuer vite.

La porte se referme déjà. Je me dirige vers le tram, place de la République.

J’ai appris beaucoup de choses sur moi mais aussi que Freud n’est pas un joueur du Racing, que Narcisse est un enculé et que le complexe D’Oedipe n’a rien à voir avec Deep Purple. Smoke on the water Maman.

Pendant ce temps, la psy reçoit déjà son prochain client patient.  » Alors, comment ça va aujourd’hui ? ».


Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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