À Soufflenheim et à Betschdorf, deux villages d’Alsace du Nord, l’art plusieurs fois millénaire de la poterie fait de la résistance face à la fabrication industrielle. Entre les produits d’importation à bas prix et les politiques qu’ils estiment endormis, les potiers encore présents se disent pris à la gorge. Quoique certains se sont trouvés un nouveau public, en innovant pour mieux sauver leur savoir-faire traditionnel.

Un court point sur une longue histoire (introduction)

L’histoire de la poterie en Alsace, c’est simplement celle d’un sol argileux. À Soufflenheim, la tradition rapporte qu’au 12e siècle, les potiers de la Cité des potiers, dont les premières traces d’activité remontent au 2e millénaire avant J.-C., obtinrent de l’empereur Frédéric Barberousse le droit d’extraire « gratuitement et perpétuellement » l’argile du riche sous-sol de la forêt de Haguenau voisine. D’après un recensement effectué en 1837, le village comptait alors 55 poteries employant plus de 600 ouvriers. Mais avec la guerre de 1870, plusieurs potiers durent cesser leur activité. Seuls ceux dont la production présentait un caractère plus artistique réussirent à se maintenir. Aujourd’hui, et malgré une nouvelle progression durant les années 60, seule une quinzaine d’ateliers continue à perpétuer les gestes ancestraux permettant de produire les moules à kougelhopf alsaciens.

La poterie caractéristique de Soufflenheim (poterie Ludwig)

À Betschdorf, l’histoire raconte qu’au XVIe siècle, un potier allemand appelé Knoetchen apporta avec lui le secret de la fabrication de la poterie de grès. Or, le long de la Sauer se trouve en quantité de la terre argileuse. Aussi, le village s’impose rapidement comme un centre de production important, fournissant la vaisselle d’une bonne partie de la région. Ce développement au long cours connaît son apogée vers 1865, quand Betschdorf compte près de soixante poteries employant plus de 400 personnes. Et si l’annexion de 1870 marque un coup d’arrêt, un renouveau se produit après la première Guerre mondiale quand quelques potiers s’orientent vers une céramique plus fine et richement décorée. Un siècle plus tard Betschdorf ne regroupe plus que cinq artisans qui produisent essentiellement de la poterie d’art en utilisant la technique originale du grès verni de sel.

La poterie caractéristique de Betschdorf avant cuisson (poterie Fortuné Schmitter)

Techniquement, à Soufflenheim comme à Betschdorf, les artisans utilisent donc de l’argile. Selon les pièces, cette roche plastique est façonnée par tournage, par calibrage ou plus rarement par pressage. Séchée et décorée (traditionnellement au barolet ou à la poire à Soufflenheim, au stylet et au pinceau à Betschdorf) la pièce connaît ensuite un traitement bien différent selon les écoles. À Soufflenheim, elle est trempée dans l’émail puis cuite à une température comprise entre 1.000 et 1.100°C. À Betschdorf, c’est à une température de 1.250°C que la poterie est cuite, ce qui permet au tesson (le corps même de la poterie) de se vitrifier, formant un grès étanche. C’est la projection de sel à cette étape de la fabrication qui donne finalement leur aspect vernis très fin aux pièces du village, qui se reconnaissent aussi à leur coloris gris et leurs décorations bleu cobalt.

Façonnage par tournage (poterie Ludwig)

Façonnage par calibrage (poterie Ludwig)

L’innovation au secours de la tradition (photoreportage)

Rue des Potiers à Soufflenheim, la poterie Ludwig est annoncée par une vitrine de rue remplie de vaisselle mouchetée crème et bleue. À l’intérieur, dans l’espace de vente qui occupe le rez-de-chaussée, un bon morceau de mur est dédié à ces pièces très demandées, nous explique Michel, l’adorable potier derrière la poterie. En sweat-shirt et tablier assortis malgré la chaleur monstre qui s’échappe des fours et enveloppe les murs, le dernier Ludwig à tenir cette poterie familiale, créée en 1871 par son arrière-grand-père, défend une offre résolument traditionnelle. En témoignent les pièces utilitaires aux nuances marrons et marines qui font plier les innombrables étagères. Ici, pas de rouge moderne et pimpant, « une saleté pour la planète » que Michel entend bien préserver. En calibrant des assiettes, le potier fait le bilan d’une activité sur le déclin, quoiqu’il observe un léger regain d’intérêt de la part des jeunes alsaciens : « Ça revient un peu, mais enfin à l’époque de mes parents on était une dizaine d’employés, et maintenant on est deux avec le tourneur. La décoratrice est en intérim. C’est un produit qui n’a plus la côte comme dans le temps, parce que les ménages ne font plus la cuisine comme avant. » Aujourd’hui, Michel enregistre l’essentiel de son chiffre par le biais de magasins de souvenirs à Strasbourg et sur la route des vins : « On vit plus du touriste que de l’habitant. » C’est comme ça, balaye-t-il d’un sourire doux.

Toujours à Soufflenheim mais à la poterie Graessel, le bilan ne pourrait être plus différent du précédent : « On a des commandes pour six mois. Au village c’est plus dur, mais avec les sites marchants, je crois qu’on a plus de travail aujourd’hui que pendant les glorieuses dont tout le monde parle. Mais voilà, il faut aller chercher le client amateur de poterie. » Et puis surtout, évoluer. Dans la boutique qui s’ouvre sur la Grand’Rue du village, Jacky et Marie-Ange Graessel revendiquent l’originalité des formes que monsieur tourne et que madame, diplômée des Beaux-Arts de Strasbourg, décore avec panache. Ici, pas de terrine à baeckeoffe marron mais des services hauts-en-couleur arborés de motifs originaux qui inspirent davantage la créatrice que les sempiternelles cigognes – « J’en pouvais plus ! » Héritiers de six générations de potiers, le couple entend ainsi perpétuer les gestes anciens par le biais d’une pratique plus contemporaine et surtout plus épanouissante : « On fait ce qu’on a envie de faire et les gens adhèrent à cette philosophie ou pas. Nous comme tout le monde, on s’épanouit plus en évoluant. »

Poterie Fortuné Schmitter, on tombe plutôt mal : à trois jours du marché de Noël de Strasbourg, toute la famille betschdorfoise est à pied d’oeuvre pour remplir l’utilitaire de poteries traditionnelles grises et bleues, qu’elle écoule chaque année depuis son chalet dédié. Malgré la contrainte, le tôlier lâche tout le temps d’une rapide visite durant laquelle il s’épanche, non sans émotion, sur l’avenir incertain de la poterie locale : « On a beaucoup de touristes l’été et des alsaciens toute l’année pour des cadeaux personnalisés, mais les jeunes connaissent moins. En même temps, c’est normal : vous en connaissez qui cuisinent du kougelhopf, vous ? Ici ça fait sept générations que ça existe, mais après moi, c’est fini… Dans le village, cinq poteries ont fermé en l’espace de quelques années et il doit en rester autant. Bientôt c’est sûr, il n’y aura plus de potiers à Betschdorf. » Contrairement à Michel Ludwig, Fortuné Schmitter sourit moins doux que triste.

Pour se requinquer, direction la poterie Les grès de Remmy à la sortie de Betschdorf. Derrière une façade qui ne paie pas de mine, on découvre un étonnant hangar baigné par la lumière du jour et dans lequel se succèdent tasses, phosphores, crèches et dragons. « C’est un auto-portrait », plaisante Maryline. Avec son compagnon Vincent Remmy, dont la famille est intimement liée à la poterie depuis la seconde moitié du 16e siècle, Maryline s’est spécialisée dans l’agnicéramique, la céramique du bien-être que monsieur se plait à transmettre aux visiteurs par le biais de petits tests divertissants ou révélateurs : « C’est de l’ordre de la croyance, on y croit ou on n’y croit pas. » Sur le principe de l’homéopathie une préparation à base d’eau, de végétaux et de minéraux est ainsi intégrée en macération à l’argile dans le but de conférer des propriétés à l’objet fini et ce qu’il contient. « Parfume les thés », « dynamise les légumes », « crée une eau cristalline » : on y croit ou on n’y croit pas, comme dit, reste que le lieu et les personnalités qui l’occupent valent le détour.

Pour un cadeau qui a du sens, on pense aux poteries de Soufflenheim et de Betschdorf, entre traditions et innovations. Plaisir d’offrir, joie de recevoir : en plus de soutenir un savoir-faire local, éthique et qualitatif, vous gagnez une visite d’atelier bien chauffé. Il n’y a qu’à demander et se laisser guider par ces petits artisans passionnés qui vous marqueront sûrement plus que les longs rayons des grandes enseignes.


Pour en savoir plus :
www.tourisme-haguenau-potiers.com

Sur place :
Se rendre à l’Office du tourisme pour obtenir la carte qui recense les poteries en activité, et partir à l’aventure.

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