Le froid gagne doucement les ruelles de la ville. La neige ne va pas tarder à tendre son beau manteau blanc (enfin plutôt « gris-bouillasse » : je suis originaire des Hautes-Vosges et on ne me l’a fait pas; le truc blanc qui tombe à Strasbourg de temps à autre, ce n’est pas vraiment de la neige hein !). Des illuminations fleurissent déjà aux faîtes des immeubles et se sont mises en tête d’en mettre plein la vue à la nuit elle-même. Des senteurs d’épices titillent les narines et les premiers vendeurs de vin chaud, pas encore ivres des effluves de leur propre cuve, se frottent les mains (parce qu’il fait froid, à moins que ce ne soit parce que le flouze ne va pas tarder à tomber). Enfin les bredele sont dans les starting-blocks. Pas de doute, on est le 23 novembre. Pas de doute, c’est l’ouverture du marché de Noël !

 

Alors oui, en bon Strasbourgeois, on connaît tous la tradition du marché de Noël. Mais sachez que tout ce folklore ne date pas d’hier. Bien que seulement revenu sur le devant de la scène dans les années 90 grâce à une forte volonté de la mairie, le Christkindelmärik plonge ses racines jusqu’au XVIe siècle. Vous voulez en savoir plus ? Alors tendez-moi la main et filons dans le passé !

Enfant-Jésus 1 – Saint-Nicolas 0

Gustave Doré, Les cadeaux de l’Enfant Jésus

Nous sommes en 1570. Décembre approche et la population strasbourgeoise se prépare comme chaque année à célébrer la Saint-Nicolas. Les enfants piaffent d’impatience de recevoir quelques cadeaux amenés par le saint. Sauf que cette année, cette fête n’est pas du goût de tout le monde. En effet, Strasbourg est depuis quelques décennies un centre important de la Réforme protestante. Et celle-ci réfute le culte des saints. Ainsi le pasteur Johannes Flinner s’érigea contre cette pratique et lors d’un prêche devant le Conseil des XXI (instance gouvernante de la ville), exigea sa suppression. Saint-Nicolas n’eut donc pas le choix : il dut cette année-là laisser les petits enfants mariner dans le saloir du vilain boucher et s’en retourner là-bas vers l’Orient…

Problème : cette fête était l’occasion d’organiser une grande foire. Les commerçants devinrent furieux et dans une ville comme Strasbourg, il est difficile de s’opposer frontalement à ce corps de métier puissant. L’art du compromis va donc faire des miracles. OK on garde la foire mais dans ce cas on la déplace du 6 décembre à trois jours avant Noël et au lieu de la dédier à Saint-Nicolas, on la dédie à l’Enfant Jésus (christkindel en alsacien) qui lui ne souffre d’aucun grief.

Et voilà comment est créé le Chrsitkindelkmärik, littéralement le marché de l’Enfant Jésus !

Quand le père Noël était encore une jeune fille pâle

Gustave Doré, La nuit de Noël

Concrètement, pas grand-chose ne change. On garde la tradition de remettre des cadeaux aux enfants. Mais n’allez pas vous imaginer que c’est ce bon vieux père Noël qui s’en charge. Non non, lui il n’était pas encore né (ou alors il végétait encore dans le Grand Nord, faudra attendre Coca-Cola au XXe siècle pour qu’il devienne une star). À sa place, il faut imaginer une belle jeune femme vêtue de blanc et coiffée d’une couronne. C’est en effet sous ces traits que se présentait le christkindel (quant à savoir pourquoi, les opinions divergent mais on retrouve cette personnification dans d’autres régions en France et en Europe, notamment en Scandinavie). À ses côtés chemine l’âne Peckeresel qui transporte sur son dos les cadeaux et les friandises distribués aux enfants. C’est pourquoi la coutume voulait qu’on dépose en cette soirée une botte de foin dans un coin de la maison pour le nourrir.

Mais attention, sur le palier de la maison, tapi dans l’ombre, guette Hans Trapp, le fameux père Fouettard alsacien ! La figure barbouillée de noir et le fouet à la main, il n’attend qu’une chose : s’emparer des vilains petits garnements ! On dit même qu’il fut inspiré du célèbre chevalier pillard Hans von Trotha qui terrorisa les alentours de Wissembourg au XVe siècle.

Théophile Schuler, Christkindel et Hans Trapp, 1858

Un marché qui a la bougeotte

Si la tradition de la remise de cadeaux perdure, c’est aussi le cas de la foire. On y trouvait donc des friandises mais plein d’autres choses pour préparer noël: des boutiques d’herboristes, de selliers, de fripiers, de merciers et des vendeurs de sapin. Le marché avait d’abord lieu sur le parvis de la cathédrale et dans la petite rue Mercière. Mais petit à petit, celui-ci va s’agrandir et commencer des déménagements qui ne s’arrêteront pas jusqu’à nos jours. Il prend alors place sur le Fronhof, c’est à dire le place entre la cathédrale et le Palais Rohan puis s’étend jusqu’au Temple Neuf.

Anonyme, Le marché de Noël sur le Fronhof (Strosburjer Bilder n°28)

Vers 1830, il s’accapare la place d’Armes (qui va bientôt être rebaptisée Place Kléber). Il devient aussi plus long et débute désormais huit jours avant Noël. Il est plus décoré aussi et les badauds peuvent ainsi baguenauder de stand en stand (toujours plus nombreux) avec un air de plus en plus ébahi.

En 1871, après l’annexion allemande, c’est sur la Place Broglie qu’il prend désormais ses quartiers.

Ces déménagements successifs ne sont pas toujours du goût de tous les habitants qui n’hésitent pas à affirmer que c’était mieux avant, que la magie s’est perdue en quittant le parvis de la cathédrale. La déambulation que propose aujourd’hui le marché leur aurait certainement convenu puisqu’elle intègre tous ces lieux et même d’autres! (pas moins d’une dizaine pour environ 300 chalets).

Edouard Riou, La foire de Noël, 1858

De la foire à la fête foraine : il n’y a qu’un pas… à ne surtout pas faire !

Si vous vous êtes déjà baladé dans d’autres marchés de Noël en France, vous avez certainement constaté que parfois, on y trouve autant de produits artisanaux de Noël que de babioles et autre camelote (non je n’ai pas montré du doigt Paris, paaaaas du tout). Ce qui, il faut l’avouer, est plus rare à Strasbourg. En effet la mairie a mis en place ces dernières années une commission de sélection des objets et surveille les étals des chalets afin d’assurer l’authenticité du marché (toi à qui la simple odeur d’un churro met la larme à l’œil, fais ton deuil, ils sont définitivement interdits – bretzels power !). Cette préoccupation remonte pourtant à plus d’un siècle ! En 1927, la mairie fut obligée de réglementer la vente car elle ne supportait plus qu’on y trouve, entre deux santons et trois bredele, des tonnes de bijoux, des parfums… et même des poissons rouges ! C’est un marché de Noël, pas une fête foraine !

Le marché de Noël sur la place Broglie vers 1910.

La vie du marché de Noël ne fut donc pas un long fleuve tranquille. Outre ses déménagements successifs qui n’ont pas toujours plu et ses dérives mercantiles, il s’en est fallu de peu que les commerçants locaux aient sa peau plusieurs fois au XIXe siècle. En effet, le nombre de forains ambulants augmentant conjointement à la fréquentation de la foire, les commerçants sédentaires de la ville ne virent pas ce festin mercantile, auquel ils n’étaient pas conviés, d’un bon œil et crièrent à la concurrence déloyale. Ils essayèrent donc de le faire interdire à plusieurs reprises, évoquant le protectionnisme local ou dénonçant la mauvaise qualité des produits vendus. En vain. Il semble qu’aujourd’hui tout le monde y trouve son compte et l’association des commerçants « Les vitrines de Strasbourg » participe aux frais et à l’organisation des illuminations de rues.

Le marché de Noël sur la place Broglie vers 1910.

Un déclin et une renaissance éclatante

Affiche de Tomi Ungerer pour le marché de Noël 1994

S’il est aujourd’hui incontournable, le marché de Noël de Strasbourg a bien failli s’éteindre car il perdit peu à peu de son éclat, notamment dans les années 70-80. Certes, il perdura et les Strasbourgeois continuèrent de le fréquenter mais il n’attirait plus les foules étrangères (comme ces gens un peu étranges venus d’outre-Vosges… les Lorrains !).

C’est pourquoi la mairie s’est décidée il y a une petite trentaine d’années à remettre le paquet pour redorer le blason d’un emblème de la ville. En 1991, elle instaura un « Parcours de Noël » et décida de le faire réinvestir le parvis de la cathédrale en le reliant à la Place Broglie par un « chemin » décoré. Ça marcha plutôt bien dès cette première année. Alors tant qu’on y était, la ville se déclara dès l’année suivante « Capitale de Noël » et fait déposer jalousement cette marque. Et il faut bien avouer que c’est un coup gagnant. La ferveur reprend immédiatement.

Le marché se transforme pour ressembler petit à petit à celui qu’on connaît aujourd’hui. En 1994, on décide d’inviter un pays (pour rappel, c’est la Finlande cette année) et surtout on installe le fameux sapin de la place Kléber, symbole d’une vigueur retrouvée. Le marché renoue là avec une tradition bien alsacienne puisqu’on retrouve des sapins décorés dès le XVIe siècle, c’est à dire à la même époque que la naissance du marché de Noël. L’un ne va pas sans l’autre !

Vers un marché du XXIe siècle : entre marketing et authenticité

Donc OK on a remis sur pied un marché digne de ce nom. La deuxième phase consiste maintenant à appâter le monde entier (et plus seulement les Lorrains) avec une comm’ XXL (tour-opérateurs, site internet, délocalisation du marché de Noël à Tokyo en 2009 et 2010 puis à Moscou en 2012).

Et dès 1995, c’est le bingo ! Strasbourg accueille 1 million de visiteurs durant cette période des fêtes.

Au passage des années 2000, la fréquentation ne tarit pas, bien au contraire. Ainsi en 2008, la ville se targue d’accueillir désormais 2 millions de visiteurs. Et les retombées économiques suivent : en 2008, pour 2,5 millions d’euros investis par la mairie, les recettes s’élevèrent à 160 millions d’euros. En 2012, on parle même de bénéfices autour des 250 millions d’euros.

Pour contrebalancer ce flux qui génère des millions de recette, et donc faire un peu oublier l’aspect bizness du truc, la mairie décide d’accentuer encore l’aspect authentique et humain de son marché. Ainsi bredele, menele, pains d’épices, santons, vin chaud et autres boules de Noël artisanales restent sans conteste les stars d’un marché désormais incontournable.

Source : noel.strasbourg.eu

1570-2018. Cela fait presque 450 ans qu’existe donc un marché de Noël dans notre chère ville. Alors si tu fais partie de ceux qui deviennent fous devant le déferlement de touristes qui transforment le centre-ville en No-Go Zone durant un mois, souffle un bon coup et ouvre tes chakras. Le marché n’est pas tout jeune et, à mon avis, il n’est pas près de s’arrêter puisqu’il se dirait même qu’on a ouï dire que peut-être il se pourrait éventuellement qu’une candidature à l’inscription au patrimoine mondial immatériel de l’UNESCO serait à venir. De quoi conforter encore un peu plus Strasbourg dans sa vocation de capitale de Noël !

Pour en savoir plus :
https://noel.strasbourg.eu/
WENDLING Philippe, La merveilleuse histoire des marchés de noël d’Alsace, Vent d’Est, 2014
Et pour les p’tits bouts d’choux, on en parle un petit peu dans Les traditions d’Alsace, La petite boîte, 2011


FLORIAN CROUVEZIER

> Son blog rempli d’histoires et d’Histoire <

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