Octobre voit se réveiller les saisons des théâtres de Strasbourg. Là, dans les ruelles enfumées de vapeurs de Bretzels où commence déjà à résonner l’approche du marché de Noël, les files s’allongent de nouveau devant les salles. Pour bien reprendre la saison, que diriez-vous de nous pencher sur les premiers spectacles du Maillon ? Deux spectacles aux noms déjà alléchants : Les Spécialistes – Le vent de la révolte et My Revolution Is Better Than Yours

Il est sur terre un mot suscitant des passions de par son seul écho, ses trois pauvres syllabes ouvrant la vanne aux flots d’imaginaires aimables. Ce mot secret, pâlot, c’est la révolution. On y trouve l’ardeur de combats historiques, des résistants sans peur sous des jougs tyranniques. Il suffit de l’ardeur d’un peuple enfin uni pour remporter la fleur d’un avenir moins gris. Sur mes cahiers de cours, aux frontons des maisons, sur le mur de la cour, sur les roues des camions, sur les plus hautes tours, partout j’écris ton nom : aujourd’hui est le jour de la révolution.

©Martin Argyroglo

On pourra objecter néanmoins qu’une révolution est, prosaïquement, un mouvement en courbe fermée, au bout duquel nous ne faisons que revenir au point initialement quitté. Pourtant, faisant fi de ces esprits chagrins, le terme n’a de cesse  d’enflammer les cœurs, les âmes et les voitures des pays qu’il secoue. Parfois sous des noms printaniers, la révolution surgit souvent aux yeux du peuple exsangue comme la panacée unique qui le tirera de sa misère. Lorsque rien ne va plus, autant tout renverser, remettre les choses à plat et reconstruire sur un terrain sain.

La meilleure des idées en somme ? Pas sûr. Avant de nous jeter à l’assaut des pavés pour reformer Paris-Plage ou l’Université de Vincennes, il pourra être sage de se pencher sur nos prédécesseurs. C’est ce que fait Sanja Mitrović lorsqu’elle écrit et crée My Revolution Is Better Than Yours. Un spectacle qui s’inscrit un demi-siècle après 1968, cette étincelle au sein d’un grand brasier de mouvements populaires.

Pas de quoi rejouer dès demain le Printemps de Prague, mais il y a dans cette démarche une vraie conscience de la nature profonde d’une révolution. Il serait absurde de vouloir la prendre d’un seul tenant, tant l’ensemble que désigne ce mot est hétérogène, mouvant, et sujet à interprétations. De ce fait, le spectacle prend le parti d’un traitement fragmenté. Ce sont des bribes de témoignages, des morceaux d’archives qui sont jetés en vrac, les uns contre les autres, dans un fouillis aussi bien formel que symbolique. Puis, peu à peu, les fragments disparates vont s’accorder. Par une sorte de loi d’attraction universelle des idées, ces lambeaux de mémoire reconstituent la forme globale de la révolution.

©Martin Argyroglo

Cette révolution n’est pas circonscrite. Ni dans l’espace, ni dans le temps. Et la preuve, on la retrouve même sur la scène du Maillon. Et finalement, les propos qui nous reviennent de 68 sonnent aussi fort aujourd’hui dans nos esprits. C’est que le cœur de ces mouvements n’a pas changé. La  révolution n’est pas une archive poussiéreuse que l’on peut contempler comme un passé révolu. Si effectivement elle a pu accomplir son tour complet, et que nous sommes revenus en quelque sorte à un point de départ, c’est aussi avec l’enrichissement d’un demi-siècle de luttes pour l’émancipation des peuple et leur liberté tant politique qu’idéologique.

Une révolution se fait aussi avec les armes des images, indispensables dans un monde régit par la médiatisation et le partage des données, qu’il faut aujourd’hui se réapproprier. My Revolution Is Better Than Yours c’est, sous forme d’une provocation, une confrontation des révolutions intimes qui s’articulent au sein d’un mouvement universel. La mise en scène le montre bien, avec une forme présence du média vidéo. C’est aussi une parole polyglotte, nécessaire pour parler d’un mouvement international. Si le spectacle met l’humain au cœur de son dispositif, c’est surtout parce que c’est là le combustible de toute révolution. Les mouvements généraux gomment les individualités et ont des répercussions sur les peuples entiers, mais ce qui les anime c’est bien, à l’origine, des convictions personnelles.

©Martin Argyroglo

C’est d’ailleurs cette même forme fragmentaire, passant par l’individu, qu’exploite Les Spécialistes — Le Vent de la Révolte d’Émilie Rousset. La démarche est la même : penser l’an 68 avec le prisme du présent. Pendant deux jours nous pourrons découvrir, un peu partout dans la Bibliothèque Nationale Universitaire, des spots où des acteurs face à de simples micros livreront des paroles diverses. C’est d’ailleurs un marqueur fort de la volonté du Maillon qui, en même temps que son changement de lieu, anime une politique de spectacles hors les murs, pour amener le théâtre dans d’autres espace de la ville.

Témoignages d’humains ayant vécus les mouvements de contestation, commentaires d’analystes, ces paroles de spécialistes divers et variés sont livrées dans un cadre intimiste. Au micro sont reliés quelques casques audio, et la parole n’est distillée que par petits groupes. Il est loin le tribun de manif haranguant au mégaphone le flot des partisans. Ici c’est le retour vers cette individualité, ce microcosme instigateur de tous les bouleversements de grande ampleur.

©Ph. LEBRUMAN

Ces deux manifestations artistiques constituent, en ce début de saison, le premier temps fort du Maillon. Plus que jamais, à l’heure de sa mutation — avec son déménagement prochain dans son nouveau lieu — ce théâtre affirme et revendique la portée sociale et européenne de sa parole. Toute la programmation est à l’image de ce temps fort Utopies et Résistances (qui en plus des spectacles propose une projection ciné, une expo, et un atelier de création graphique pour les ados). Il s’agit de penser l’Europe de demain avec les enseignements du passé, une réflexion qui se doit d’être collective par le rassemblement des individus. Cette lecture critique de l’Europe commence dès à présent, et si vous souhaitez pouvoir aller voter en mai 2019 avec une certaine idée de ce que doit être la construction européenne du futur, ces spectacles sauront sans doute vous apporter matière à cogiter.

©Ph. LEBRUMAN

Les Spécialistes — Le Vent de la Révolte

Les 9 et 10 octobre, de 12h30 à 18h

Bibliothèque Nationale Universitaire

My Revolution Is Better Than Yours

Les 17, 18 et 19 octobre à 20h 30

Maillon Wacken


 

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