Cette semaine, elle a quitté Strasbourg pour Berlin puis le reste du monde… Après onze ans passés en Alsace au cours desquels elle est devenue une personnalité de plus en plus publique localement, Emanouela Todorova a eu envie d’aventure. Une occasion toute trouvée de faire le point sur la vie très connectée de la bulgare, qui s’est imposée à coup de bons plans culinaires et de vide-dressing annuel.

Si l’on ne peut vraisemblablement pas vivre éternellement sans téléphone, pour des raisons fonctionnelles, peut-on survivre éternellement aux réseaux sociaux ? Avec près de 20.000 followers tous réseaux confondus, Emanouela, qui s’identifie moins comme blogueuse que mannequin double menton, est sûrement parmi les strasbourgeoises (de coeur !) les mieux placées pour répondre à cette question qui en cache d’autres : quid de la vie privée face à la vie publique, où trace-t-on la ligne entre les deux, qu’est-ce qu’on partage, qu’est-ce qu’on ne partage pas et pourquoi ? Voyage en dictature du like avec un guide qui en a vu d’autres : « À un moment, je me suis un peu perdue. »

Ta carrière a décollé grâce aux réseaux sociaux : tu as toujours été connectée ?

Non, déjà parce que j’ai 29 ans donc je suis pas née dans un monde très connecté, mais en plus je suis née en Bulgarie communiste, alors c’était vraiment pas au programme. C’est d’ailleurs pour ça que mes parents ont décidé de quitter le pays au début des années 90, parce qu’ils étaient en désaccord avec le gouvernement communiste et qu’ils avaient peur de l’avenir difficile qui se dessinait pour le pays. Ils avaient envie d’élever leur enfant dans un pays moderne alors à la fin de leurs études aux Beaux-Arts de Sofia, ils sont partis pour Paris même s’ils rêvaient des États-Unis. Mais beaucoup d’étrangers avaient profité de la chute du mur de Berlin pour émigrer, alors à Paris en 1991 ils ont ramé pour trouver du travail ; mon père faisait le taxi, et ma mère cousait avec des roumaines, dans un sous-sol. Moi je m’en rappelle pas, mais j’étais sur ses genoux…

Et puis histoire de fou, à l’époque Simone Veil faisait le tour des centres pour immigrés, et je sais pas pourquoi ni exactement comment d’ailleurs, mais elle a rencontré ma mère et elle a eu un coup de coeur pour elle. Alors elle a fait inviter mes parents à une émission sur la une avec Bernard Kouchner, pour parler des conditions de vie des immigrés en France. Encore une fois on ne sait pas pourquoi, mais mes parents le touchent et il nous trouve une place dans un centre de réinsertion à Cahors dans le Lot. Et c’est là-bas que mes parents ont appris le français, et où mon père a trouvé son premier job de tourneur, ce qui nous a amené à bouger à Montpellier, dans une poterie qui vendait surtout en Alsace… [Pause] Ça m’émeut un peu, pardon. En Alsace, donc, où ils ont choisi de s’installer pour ouvrir leur propre poterie des années plus tard, à mes dix ans.

Comment tu te retrouves parmi les anciens du web strasbourgeois, alors ?

[rires] Après un bac ES, je débarque à Strasbourg pour des études de langues. Mes parents me voyaient avocate, sûrement pour que je galère pas comme eux ont galéré mais le droit me branchait pas. Donc je suis allée en fac de langues en pensant devenir prof, mais j’ai vite réalisé que j’avais zéro patience avec les jeunes. Alors j’ai pris une année sabbatique. C’était dur parce que vu ce que mes parents ont sacrifié pour avoir une meilleure vie mais surtout pour me garantir un meilleur avenir, je me sens redevable à fond ! Je me sentais comme investie d’une mission. Mon père m’a vu bloquer et il m’a mis un bon coup de pied au cul. Il m’a dit : « Les études c’est pas pour toi ? Alors tu vas trouver un job et rencontrer des entreprises pour te faire ta place. » C’est comme ça que je me suis trouvée commerciale puis communicante parce que la vente c’était pas trop ma came finalement… Notamment parce que j’ai été victime de racisme lors d’une alternance. Les Prud’hommes m’ont donnée gain de cause mais c’était une sortie un peu violente de l’enfance.

Ça fait quand même très drôle de se croiser dans la rue 😂 je suis vraiment fière et touchée d’avoir été sélectionnée par…

Publiée par Emanouela Todorova sur Mercredi 27 juin 2018

Sur invitation du photographe Jean-Marc de Balthasar, qui m’a prise en photo lors d’un festival, je me retrouve à une conférence à la CCI dans l’espoir de trouver une alternance… Quelques jours avant, j’avais mis mon CV en ligne sur les réseaux, et plein de ces gens en costumes l’avaient vu. C’est là que j’ai compris pour la première fois la force des réseaux. Donc je suis à cette conférence, tout le monde est tiré à quatre épingles, et moi je suis en baskets… Je sympathise avec le PDG de l’agence Novembre mais je finis par lui faire la leçon sur le fait qu’il prend pas de jeunes en alternance… La meuf pas bien quoi. [rires] J’arrive quand même à décrocher un rendez-vous, et il m’embauche pour cette insistance, en tant que community manager. Et c’est en organisant des open bars pour transmettre une image positive de la boîte que je me trouve un vrai kiffe pour l’événementiel. Je me sens vite limitée là-dessus chez Novembre alors j’enchaîne chez Passe Muraille, mais ça me suffit toujours pas. Et c’est là que je crée Stras’miam et EVSD.

J’ai créé Stras’miam parce que j’étais une crevarde en fait ! [rires] Comme j’avais pas de tunes je creusais pour trouver des plans pas chers, des restos, des boutiques ; j’ai toujours été dans cette dynamique de trouver des bons plans et les partager, ça vient sûrement de mes parents qui s’en sortaient grâce à ce mode de pensée. Cela dit, j’ai jamais eu l’impression qu’on était pauvres. Juste qu’on mangeait des patates trop souvent ! Mais mes potes perdaient tout le temps les papiers sur lesquels je leur notais les plans et ça a fini par me gonfler, d’où le blog. J’ai jamais eu la prétention de faire de la grande critique, ça a toujours été le blog d’une nana qui partage ses plans avec ses potes. Seulement à l’époque y avait peu de blogueurs à Strasbourg, et c’était encore un phénomène, donc ça a vite pris de l’ampleur. EVSD c’était pareil, j’avais des sapes, il me fallait des tunes. C’était l’occasion d’inviter des copines, de faire mixer des copains, et de chiller ensemble. L’année suivante je me retrouve avec 300 participants, juste par la force des réseaux !

Avec la professionnalisation, comment évolue ta relation avec ces réseaux ?

À ce moment-là, pas bien. Parce qu’à ce moment-là, je crois que je m’oublie. J’ai flairé le bon filon, j’ai une revanche à prendre, alors je veux que ça marche ; mais que ça marche dans le regard des autres plus que selon mes critères à moi. Je me concentre beaucoup sur la validation externe. Les réseaux m’aident à développer Stras’miam et EVSD, et surtout, à avoir l’approbation des gens. Ça a un pouvoir sur moi, ça me fait me sentir vaguement bien, ou plutôt mal. En parallèle, mon alternance chez Passe Muraille se termine, la marque Alsace me contacte pour la représenter, je deviens la meuf qu’on est venus chercher pour incarner l’Alsace alors que je m’appelle Emanouela Todorova. Ce que ça veut dire, c’est que je vais vivre de mon amour de la région, que je vais développer mon réseau, m’affirmer en tant qu’indépendante face aux entreprises… Mais sur le moment j’ai une vision très biaisée de tout ça parce que je suis dans cette mentalité pourrie de prouver des choses aux autres. Du coup ça me distancie de mon évolution, je pense qu’à ce que les autres pensent.

Au bout d’un moment, je m’ennuie, et Frank Meunier vient me chercher. Pendant neuf mois il insiste, pendant neuf mois je résiste, et puis je finis par céder, parce qu’il m’offre d’être la responsable de la communication de ses établissements et que j’y vois la possibilité de continuer à dynamiser la ville que j’aime tant. Mais ça ne se passe pas bien. Pendant un an, j’ai un peu disparu du circuit. Je me suis complètement oubliée sous la pression et la remise en question continue, ma vie personnelle et surtout amoureuse en a souffert. Professionnellement je suis à la bonne place, mais personnellement je suis pas au bon endroit. Je me réalise et en même temps je m’éteins, y a un truc qui déconne et je le réalise lors d’une séance de sophrologie, je capte qu’il faut que je me barre de là, vite. Entre temps, j’ai rencontré Emile qui bossait comme serveur dans deux bars du groupe. Il veut aussi quitter le milieu de la nuit, qui peut être malsain, alors on part ensemble.

À partir de là, je me tourne à nouveau vers les réseaux pour clarifier mes activités et me vendre entre gros guillemets. Pour dire : voilà qui je suis, voilà ce que je sais faire et voilà ce que je peux faire pour vous. Instagram, je me suis prise au jeu parce que des marques ont commencé à me contacter et j’ai compris que je pouvais payer mes courses, c’est aussi simple que ça. À un moment je me suis un peu perdue, j’ai fait la modeuse et puis j’en suis revenue. C’est facile de glisser, les gens te disent que t’es belle et ça te fait du bien alors tu continues et tu te perds dans la dictature du like… Depuis quelques mois, j’ai décidé de gérer mes réseaux à nouveau comme moi-même et pas comme une cheffe d’entreprise. J’ai assumé ma féminité, mon féminisme, mes valeurs et mon humour. Mon Instagram aujourd’hui ça pourrait être une discussion avec mes potes, c’est moi ; dans la mesure de ce que je veux bien montrer ! 90% du temps quand je suis avec mes amis, je poste pas.  Et en famille, je montre le chien, un bout de maison… LA BOUFFE. [rires]

Où est-ce que tu traces la ligne entre ce que tu partages, et ce que tu gardes pour toi ? Et comment cette division entre public et privé est vécue par tes proches ?

En général, quand je rencontre des gens qui me suivent sur les réseaux, ils me disent qu’ils aiment ce que je fais. À aucun moment ils me parlent de ma vie privée. Ils connaissent les grandes lignes de ma vie, que je suis à mon compte, que j’ai créé Stras’miam et EVSD, que je suis avec Emile et qu’on part pour un tour du monde. Quand y a un moment galère dans le quotidien qui me semble intéressant à partager parce que ça peut servir à d’autres gens je le fais, même quand ça touche à des choses plus personnelles. C’est moi qui doses.

Mes parents comprennent pas tout… C’est pas la même génération. Souvent ma mère me dit : « Mais pourquoi tu postes ça ? » Ils sont fiers et en même temps ils s’inquiètent. Ce sont des parents. Emile, il était pas du tout branché réseaux sociaux avant qu’on se rencontre du coup il savait pas ce que je faisais quand on s’est rencontrés, et moi je lui ai caché. J’en suis pas fière, mais j’avais envie de savoir si je valais le coup pour moi, plus que pour l’image que je pouvais avoir. J’ai perdu beaucoup d’amitiés à cause de cet aspect public ; je veux pas être un bon de garantie pour développer son petit business… Quand il l’a appris malgré moi, il a fait la gueule. Il m’a engueulée, il m’a dit : « Mais t’es con, je suis hyper fier de ton travail. » C’était pas son délire mais il a vu le taff. J’ai commencé à le montrer un peu sur mon compte à mesure qu’on avançait ensemble, ça s’est fait naturellement. Ça l’amuse tout ça, il a choisi de gérer lui-même le compte Instagram de notre voyage pour voir.

Et mes potes en général ne comprennent pas. Ils sont pas très réseaux ni rien… À une soirée j’ai entendu un ami dire : « Ouais Emanouela elle est blogueuse mais elle est sympa. » C’est difficile de se sentir légitime quand tes potes pensent que le truc qui te permet de faire kiffer les gens et payer ton loyer, bah c’est de la merde. Blogueuse, ça a une image pourrie alors que c’est très bien. Y a un mépris du féminin, on l’associe à la futilité. Moi, je m’identifie même pas comme blogueuse : je me mets en scène dans mon travail.

« Moi j’ai pas de talent : je suis pas photographe, je suis pas mannequin, du coup forcément, je me mets en scène dans mon travail.
Ma passion c’est de rencontrer, rassembler, fédérer des gens, et je veux transmettre cette motivation et cette curiosité pour les autres. »

Comment tu gères ta connexion aujourd’hui, avec les retours négatifs que l’aspect public de ta vie implique ?

En tant qu’utilisatrice, je suis clairement dépendante à Instagram : je suis plein de comptes féministes, voyages, food… Par rapport à mon activité, j’ai pas l’impression de passer plus de temps que ça sur les réseaux par contre. Je dois passer une heure à interagir avec les personnes qui me posent des questions parce que j’estime que c’est normal d’être présente pour les gens qui comptent sur moi. Parfois Emile me dit de lâcher mon téléphone pour que je décroche un peu, mais gentiment, sans renier l’intérêt de ce que je fais dessus.

Des retours négatifs il y en a effectivement, mais ils sont pas nombreux ni excessifs… J’ai jamais été harcelée par exemple. Je sais que des gens m’aiment pas. Et je dois dire que ça me dépasse un peu, parce que je pense pas partager un contenu clivant, un contenu qui demanderait aux gens de prendre position. Mais bon : y a pas de légitimité universelle ! Certains comprennent pas ce que je fais, d’autres sont contents de voir que je représente des valeurs. C’est mon moyen de partager ce que je vis. Aujourd’hui, ça fait pleinement partie de ma vie et de ma construction. Ça m’aide même à partir en voyage pour continuer à évoluer…


Évoluer un peu plus loin de la communauté qui l’a observée ces dernières années.

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Photo de couverture : facebook.com/car0lympus/

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