Ne pas avoir de réseaux sociaux ou pire, de téléphone portable en 2018, c’est (encore) possible ? Rencontre avec Cléophas Mirtozakis, un jeune strasbourgeois qui a choisi un pseudonyme chiant comme la pluie pour préserver son anonymat mais surtout, une vie déconnectée (presque !) dans une société de plus en plus branchée… « Je prétends pas que c’est idéologique, sans doute que si ça m’avait intéressé j’y serais. Seulement ça m’a pas captivé. »

Cléophas Mirtozakis est strasbourgeois, il a un peu plus de 27 ans et il travaille depuis un peu plus d’un an. Cléophas Mirtozakis aime : débusquer de longs manteaux et de vieux souliers au Secours populaire,  les conférences sur l’économie et les photos de Pierrette Le Pen dans Playboy. Entre autres choses. Ah, et Cléophas Mirtozakis a passé la plus large partie de sa vie adulte sans Facebook ni iPhone, un sujet qui, dès qu’il est abordé, entraîne dans son sillage un lot de questions. On s’est dit qu’on allait en faire un article pour qu’il puisse répondre en une fois… En épelant une adresse web.

Tu n’as jamais eu de téléphone portable ?

Si, plusieurs même. J’ai eu le premier à 12-13 ans, c’était un Motorola à clapet, gris métallisé. Il indiquait l’heure sur un petit écran à l’avant dans une lumière bleue assez forte. C’est moi qui l’ai demandé, parce que tout le monde en avait un sans doute… Je l’ai voulu mais je l’utilisais jamais. Tout le monde envoyait des SMS, moi pas, du coup j’en recevais pas non plus. [rires] Ma batterie pouvait tenir des mois sur une charge. À 14-15 ans, j’en ai eu un nouveau et j’ai explosé l’ancien au marteau. Je sais pas vraiment pour quelle raison. Sûrement parce que ça m’énervait ce truc électronique. Je pétais de bonnes colères dans le temps. Pourquoi un nouveau téléphone alors ça… Sans doute pour Snake ? J’ai gardé celui-là jusqu’à mes 18-19 ans, puis ma soeur m’a montré qu’elle avait eu un iPhone à 1€ – 1€ contre un abonnement de 45€ par mois, c’était une grosse opération pour que les gens adhèrent au smartphone. Et j’en ai pris un moi aussi. Comme tout le monde, je squattais VDM, je téléchargeais des jeux bien addictifs, j’avais plein d’applications pour m’occuper… J’envoyais toujours peu de SMS par contre. Sauf aux grands-mères qui ont ce don de faire chier. [rires]

Quand est-ce que tu as décidé de t’en passer alors ?

Après trois ans de licence je me suis barré un an au Québec sans téléphone. C’était un choix conscient,  je voulais couper les ponts. Sentir la solitude. Et j’ai senti ça ! Je ne voulais communiquer que par lettre, peut-être par fantasme romantico-passéiste oui. Pour moi c’était une expérience, je me baladouillais, je bouquinais, je me sentais vraiment seul jusqu’à la prochaine lettre et c’était très bien. Bon, les lettres se sont vite raréfiées parce que comme j’étais un peu glandeur, je procrastinais à répondre. [rires] Puis ma famille a fini par me mettre la pression pour que j’appelle une fois de temps en temps… Là-bas, il y avait beaucoup de cabines téléphoniques, parce que les abonnements étaient très chers donc tout le monde n’avait pas de portable. Je n’avais aucun souci pour communiquer. Quand je suis rentré il y avait encore des cabines à Strasbourg aussi ; à l’époque on disait que c’était pas indispensable, le portable.

L’année suivante j’ai pris une année sabbatique en Allemagne par germanophilie pure. J’ai fait la plonge, j’ai pratiqué l’allemand et j’ai appris l’anglais, c’était une belle expérience ! Avant mon départ, ma grand-mère me faisait du chantage alors j’ai accepté le vieux Galaxy 2 de mon père. Et ça a été une galère ! La carte était chère, déjà, et puis il fallait un abonnement spécial qui permettait le hors-forfait pour appeler en France. Pour ça il fallait s’inscrire chez un opérateur allemand et l’obstacle principal, je ne rigole pas, c’est qu’il n’y avait pas assez de cases sur leurs formulaires pour rentrer l’IBAN français. [rires] Du coup qu’est-ce qu’on me conseille ? D’ouvrir un compte en Allemagne, bien sûr ! Il en était hors de question : je payais moins de frais que les allemands quand je retirais là-bas tellement le système était mal foutu… Du coup, je me suis retrouvé avec un téléphone dont je voulais pas, un abonnement cher qui me servait à rien, pour une grand-mère qui elle pouvait tout à fait m’appeler… Et qui ne l’a jamais fait. [rires] Quand je suis rentré en France, j’ai dû payer 200€ de rupture de contrat. En tout ce téléphone m’a coûté 500€.  Pour rien pour rappel. Ça m’a foutu dans une rage pas possible envers les opérateurs que je tenais déjà pas dans mon coeur, et j’ai plus eu de téléphone.

Entre temps, la société s’est éprise du smartphone et délestée des cabines. Comment tu as géré sans téléphone en 2014 ? Et comment les gens ont perçu cette singularité ?

J’étais en colocation, on avait un fixe et ça allait très bien. T’apprends à être ponctuel parce que tu peux pas prévenir ton retard – même si ça fait chier les gens parce qu’ils aiment bien changer de plan au tout dernier moment maintenant, et ils pouvaient pas le faire avec moi ! [rires] Pour me prévenir d’une soirée il fallait le faire quand on se voyait, ou par mail – ça j’aime bien, y a pas de pression… Je traînais souvent dans le même bar donc je trouvais toujours des têtes connues si je voulais en voir, et puis oui, parfois je ratais quelques trucs. Et c’est tolérable hein. Les gens étaient curieux de ça, mais pas dans le jugement du tout : ils voulaient savoir comment ça se passait, concrètement. J’ai eu un employeur qui m’a dit qu’il fallait passer au XXIe siècle, et ma famille ça l’emmerdait oui.

En fin d’année dernière tu as repris un téléphone portable : tu as succombé à l’appel des réseaux sociaux ?

Oui et non. J’ai repris un téléphone pour être joignable dans ma recherche d’emploi puis auprès de mes clients. J’aime toujours pas envoyer des SMS, et je réponds souvent à ceux que je reçois avec un grand délai. Par contre je suis très connecté à l’info, j’ai plein d’applications pour ça, il peut tout arriver je serai prévenu trois fois. [rires] J’ai même acheté un assistant Google pour qu’il me donne les infos le matin ; il me dit les sources donc c’est bon, c’est un gain de temps. Tu peux lui demander les pires conneries, il a la réponse, je trouve ça marrant. Tout ça je sais que c’est addictif et je sais que je suis addict… Même si ça m’accapare pas des heures, je compte dessus.

Je suis pas sur les réseaux sociaux parce que ça me laisse froid. Je prétends pas que c’est idéologique, sans doute que si ça m’avait intéressé j’y serais. Seulement ça m’a pas captivé. Facebook, je m’étais fait un compte à la fac pour récupérer des cours sur le groupe de la promo. J’avais pipeauté toutes les infos et je m’étais inscrit qu’à ce groupe. Mais c’est intéressant Facebook : ça doit faire 5-6 ans que j’attends leur mail pour confirmer la suppression de mon compte. Je suis pas expert mais on me prend peut-être pour un con. [rires]


Dans une société de plus en plus connectée, Cléophas a du capituler. Si les réseaux sociaux ne l’intéressent toujours pas, le téléphone portable dont il s’était séparé a retrouvé sa place dans sa poche ; par nécessité, pour le travail. Il en a cependant un usage plus réfléchi, plus raisonné, ou du moins plus conscient qu’auparavant. De la même façon il connaît les limites de son assistant Google (sources choisies, phénomène de bulle), qu’il a surtout acheté pour se marrer, et gagner du temps.

Ce parcours entre hyperconnexion, déconnexion et connexion relative est-il un cas isolé, ou le témoin d’une prise de recul de notre génération connectée, sur des usages qui se sont rapidement imposés sans qu’on les réfléchisse plus que ça ?

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