Plus loin l’Europe : Israël. Ce nom énigmatique, c’est celui de la dernière création du Ballet de l’Opéra national du Rhin. Ce nom politique, aussi, nous a intrigué : se pourrait-il que le nouveau directeur du centre chorégraphique mulhousien, âgé de 39 ans tout juste, veuille dépoussiérer les codes de cette institution née en 1972 ? Va-t’on vers un nouveau ballet qui s’adresserait aux millennials indépendamment de leur éducation vis-à-vis de ce médium encore souvent perçu comme élitiste ou du moins bourgeois ? Mais d’abord… C’est quoi exactement, le Ballet ? Ça raconte quelque chose, au moins ? On est allés chercher des réponses auprès de ceux qui le font dans notre belle région.

  • Premières impressions

Centre chorégraphique de Mulhouse, rez-de-chaussé. Pour nous ouvrir la porte, un homme en pantalon large et débardeur échancré, porté à même la peau sur un corps aussi sec que musclé. On a rarement vu personnel aussi peu sapé et aussi bien taillé dans une institution aussi prestigieuse qu’un opéra national. Déjà, la maison nous séduit par sa souplesse, et nous apprend ou nous rappelle que l’exigence n’est pas synonyme de rigidité… Laurine Koenig, la chargée de communication qui nous accueille, confirme notre réflexion :  « C’est une maison de traditions dans son époque. » En nous guidant jusqu’au premier étage d’où s’échappent des notes de piano, la jeune communicante, clairement passionnée par son milieu, nous présente rapidement ladite maison : créé en 1972 à Strasbourg puis installé dès 1974 à Mulhouse, le Ballet de l’Opéra national du Rhin est devenu centre chorégraphique national en 1985. Aujourd’hui encore, il reste le seul centre existant au sein d’une maison d’opéra, symbole de la valeur accordée à ses interprétations, mais aussi à ses créations qui tournent à l’international portées par sept directeurs avant le dernier, le fraîchement nommé Bruno Bouché. À ce jour le Ballet rassemble une dizaine de personnels administratifs ainsi que trente-deux danseurs permanents et deux maîtres de ballet, à la fois assistants des chorégraphes invités par la compagnie qui ne peuvent accorder que quelques jours au développement d’une pièce… Et enseignants, notamment au cours de la classe, l’échauffement quotidien des danseurs accompagné au piano qui se déroule au premier étage, où nous dépose Laurine.

  • L’hypnotisante classe de danse

Imaginez une immense salle immaculée… Au sol, un vieux parquet décoloré, d’où filent de longues fenêtres rehaussées par le soleil doux d’un matin de printemps, jusqu’à un plafond situé à une dizaine de mètres de haut. Face à un mur de miroir, une trentaine de danseurs, les hommes en débardeur large et short moulant, les femmes en body et collants, s’étirent contre les barres horizontales disposées autour des trois murs restants, et en un carré clos au centre de la salle. La maîtresse de ballet, l’oeil vif, presque sévère mais le sourire franc, promène sa silhouette élancée relevée par des muscles marqués entre les performeurs. Se fend d’un compliment ici, d’un conseil là, d’encouragements partout face aux mines un peu défaites en cette heure matinale.

Entre deux contorsions, les danseurs qui ne se sont pas déjà vus se saluent, d’une bise ou d’une accolade. L’esprit ne semble pas être à la compétition : on a plutôt l’impression d’une fraternité dans l’effort collectif et d’un soutien dans la performance individuelle. Soudain, d’un petit geste, la maîtresse de ballet indique qu’il est temps de ranger les barres, et de lancer le deuxième temps de la classe au cours duquel les danseurs s’emparent de la salle pour travailler des mouvements spécifiques. Passé plié relevé devant, fondu allongé cinquième, piquet attitude relai, temps de valse resté arabesque, les instructions s’enchaînent, et on a déjà oublié le début que les danseurs s’élancent et exécutent le flot de paroles de deux minutes à la perfection : on est choqués, subjugués, complexés… On ressort de la classe dans nos petits chaussons ; direction le bureau du nouveau directeur de cette maison d’excellence.

Crédit photo : Klara Beck
  • Un nouveau directeur entre respect du passé et envie de modernité

Cheveux coiffés décoiffés, chemise ouverte et jean serré, Bruno Bouché est loin des barbes grises qu’on trouve habituellement à la tête de nos institutions, et pour cause : il a bien 20 ans de moins… Nommé en 2016, il assume depuis septembre la direction du Ballet, un fait qui semble encore le surprendre ou du moins l’émouvoir : « Sincèrement, je ne m’imaginais pas directeur d’un opéra national à 39 ans. » En effet peu d’hommes de son âge peuvent se targuer d’une telle position. Ce poste, il l’a brigué par un concours de circonstances, ce qui plaît beaucoup à cet amoureux des incidences. En résidence à Biarritz pour un concours de chorégraphie, il rencontre des acteurs du milieu qui lui parlent de cette place, pour laquelle les candidatures courent pendant encore une quinzaine de jours. « J’avais le désir de diriger une compagnie, et j’en avais fait l’expérience à Paris, mais à l’échelle d’un opéra il y a tout un côté logistique qui est très éloigné du quotidien de danseur… Dans le doute, j’ai soumis mon projet sur trois ans. Et il a été retenu. » Ce projet, c’est un projet d’ouverture, celui de penser le ballet au XXIème siècle, soit de mettre en mouvements les traditions : « Il faut se rappeler que les classiques d’aujourd’hui étaient des créations contemporaines à l’époque. » Et quoi de mieux pour faire passer le message, qu’un jeune directeur chargé de dynamiser une vieille maison ?

Black milk / Ohad Naharin
George & Zalman / Ohad Naharin
The heart of my heart / Gil Carlos Harush

Le premier témoin de cette volonté, c’est la dernière création portée par le Ballet, Plus loin l’Europe : Israël… Chaque année, sous la houlette de Bruno Bouché, la maison accueillera un pays invité et pour inaugurer ce nouveau principe, le jeune directeur a choisi « le berceau de la civilisation judéo-chrétienne et le point de conflit du monde moderne : ce conflit résolu, on aura fait un très grand pas dans l’histoire de l’humanité. » Une façon aussi peut-être, de signifier son respect du passé comme son envie de modernité, direction fixée par son projet de directeur… D’où la bravade de ce titre à résonance politique ? L’intéressé répond : « Est-ce que ce ballet est politique… Tout dépend de ce qu’on entend par ce terme qui pour moi signifie le fait d’ouvrir nos frontières physiques mais aussi en nous-mêmes. Si c’est ce qu’on entend par là, alors oui, ce ballet comme tous les autres est politique. » Mais en fait un ballet… Ça a une histoire ? « Pas forcément… Je crois que dans le ballet comme dans les arts en général, ce n’est pas tant ce qu’on a voulu me dire que ce que ça veut dire pour moi qui importe vraiment. En tant qu’être humain on a tous une lecture instinctive du geste, de la motivation, et du corps, de sorte que ce qui nous peut nous paraître abstrait nous parle néanmoins. » Ce qu’il peut dire, c’est que cette création, qui rassemble les deux talents israéliens Gil Carlos Harush et Ohad Naharin, est marquée par la dualité propre à leur territoire d’origine ; lieu où l’acte de transgression suprême est de ne faire qu’un, soulevant de nombreuses questions sur le sens-même de la vie chez ces créateurs émotifs.

  • Le quotidien d’un danseur de ballet

Au cours de notre entretien, Bruno Bouché a souligné son souci pour la vie de compagnie : les danseurs travaillant tous les jours ou presque, il est vital de donner une place à leur vie personnelle dans leur cadre professionnel. Mais ont-ils le temps de s’en construire une de vie personnelle en parallèle de leur carrière prenante ? Thomas Hintenberger est la preuve que oui. Danseur permanent depuis un peu plus de dix ans, ce soliste de 38 ans a deux enfants avec la compagne qu’il a rencontré dans la compagnie, une famille qui constitue son équilibre : « C’est très important pour moi de couper. Bien sûr ça demande beaucoup d’organisation, mais c’est un endroit de déconnexion qui me permet d’apprécier sainement ma passion, sans que ça devienne un gagne-pain. » Cette passion de la danse, elle lui est tombée dessus un peu par hasard : « J’avais deux soeurs qui prenaient des cours dans un petit village, donc ma mère les conduisait et je devais venir pour ne pas rester seul. Au bout de deux semaines, j’en ai eu marre de ne rien faire, et j’ai demandé si je pouvais danser. » Une passion qui ne l’a pas quittée, et qui continue d’évoluer, puisque le nouveau directeur vient de le faire soliste : « Du coup moi je l’aime bien hein ! »

Une histoire très éloignée de celle de Renjie Ma… Originaire de Chine, ce danseur permanent depuis plus de dix ans également, explique avec ses mots que ce n’est pas lui qui a choisi la danse, mais elle qui l’a choisi : « En Chine, il y a des hommes qui viennent dans les écoles. Ils regardent si je suis joli, mes bras, mes jambes et des photos de ma mère et de ma grand-mère pour le poids… Et ils me disent : toi, tu vas étudier la danse. » Emballé c’est pesé, dès huit ans Renjie est formé à la danse de manière intensive. Problème, l’enfant n’est pas très emballé par la discipline : « Je détestais ça… Et puis je suis venu ici, et j’ai commencé à regarder des vidéos de danseurs étoile sur Youtube, et je me suis dit : wouah, je veux faire ça ! Et maintenant j’adore ça ! » Âgé de 29 ans, Renjie est tout le contraire de Thomas : il ne coupe pas. Peut-être parce qu’il apprécie enfin pleinement cette activité qu’il a un temps subi. « Et puis je me connais mieux ! Avant, j’avais une énergie fausse ! » Aujourd’hui, les deux danseurs se disent très satisfaits de leur activité, au sein d’une compagnie familiale : « Il y a beaucoup de relations qui se tissent ici, c’est une exception sur ce point. Par contre, l’image du ballet dans la pop-culture n’est pas du tout réaliste ! La compétition, l’anorexie… On passe nos journées ensemble, à travailler très dur : on ne peut que se soutenir. Peut-être que ça arrive dans quelques compagnies… Mais ici, on est une famille. »

Au sujet de leur nouveau directeur, les deux danseurs se rejoignent : « On en a vu passer deux autres avant lui et comme à chaque changement, c’est un nouveau souffle… Il est très humain, très proche de la compagnie. Il nous encourage à prendre soin de nos corps. Ça ne peut être que positif. » Un ballet moderne accessible au plus grand nombre réalisé par une grande famille : effectivement, ça ne peut être que positif.


Plus loin l’Europe : Israël
Ohad Naharin (Black Milk, George & Zalman) et Gil Carlos Harush (The heart of my heart) pour le Ballet de l’Opéra national du Rhin

Du 19 au 23 avril à Strasbourg, puis les 28 et 29 avril à Colmar
Retrouvez toutes les informations ici.

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