Deux fois par mois, à la même date et quasiment à la même heure, une personne rentre dans la boutique ou je travaille, nous salue de la même façon et dans le même ordre, se dirige promptement mais en silence vers la section du magasin qui le concerne et ressort avec une grande quantité de films sur le BDSM et la scatophilie. Mais contrairement à beaucoup d’idées reçues, cette anecdote ne représente que 0,0001% de mon travail. Laissez moi vous raconter à quoi ressemble mon vrai quotidien et comment j’ai atterri dans ce milieu un peu insolite.

Tout d’abord, sachez que contrairement à ce qu’une majorité d’entre vous ont pensé à la lecture des premières lignes, je ne travaille pas dans un Sex shop mais dans ce qui est aujourd’hui connu comme un Love Store.

Un Love Store… ?

Il s’agit d’un concept mis au point par le président de la société qui m’a embauché qui souhaitait démocratiser les Sex-shop et les rapprocher d’une clientèle plus jeune et plus féminine qui se sentait souvent mal à l’aise avec les traditionnels Sex Shop, sombres et situés dans les quartiers extérieurs. Il décida donc d’ouvrir ses propres boutiques, pourvues de grandes vitrines ouvertes et exposant de la lingerie et des jouets softs, dans des quartiers résidentiels et actifs.

D’accord, c’est bien beau tout ça mais dans les faits, ça change quoi ?

Vu que la clientèle change, le métier évolue. Ce qui, je le croyais au début, n’allait être qu’un simple job de vendeur est devenu une vraie révélation pour moi. Je passe mes journées à écouter, conseiller et guider les clients, à les aider à identifier et comprendre leurs fantasmes et leurs envies et quelques fois j’ai pu aider des clients à résoudre un blocage ou un léger traumatisme. Et, jusqu’alors je n’avais jamais trouvé un métier qui avait, pour moi, des répercussions aussi glorifiantes.

A posteriori, je comprends que j’étais fait pour un tel emploi. Extrêmement épicurien depuis aussi loin que je m’en rappelle, j’ai toujours privilégié les joies du temporel à celles du spirituel. Ainsi, en plus de la bonne chère j’ai appris à aimer la bonne chair et les plaisirs qui en découlait. Également curieux de nature et me moquant éperdument du « qu’en dira t’on », j’ai commencé a lire, écouter et me renseigner sur le sexe, un sujet en perpétuelle évolution. J’ai appris, testé et compris de nouvelles techniques et surtout je connais avec assez de précision ce que chacun de mes nouveaux fantasmes représente et me demande.

Grâce a ces connaissances j’ai pu par exemple, au bout du premier mois, aider un couple (les deux partenaires ont accepté que je parle d’eux mais resteront complètement anonymes cela va de soi) qui accumulait frustrations sur frustrations car les deux n’arrivaient plus a communiquer sur leurs visions respectives des rapports sexuels. Le premier souhaitait que le deuxième soit violent et sauvage alors que le deuxième souhaitait être soumis par le premier et au fur et à mesure de la conversation et des légers indices que me donnait le premier sans s’en rendre compte j’ai aussi compris que le second était candauliste. Le deuxième partenaire n’était pas présent ce jour là mais j’ai réussi à montrer au premier qu’il y avait une manière de rapprocher ces deux fantasmes qui pouvaient à priori sembler opposés.

Cette aisance du milieu, que je n’avais jamais réussi a acquérir lors de mes précédentes et courtes expériences en vente de prêt à porter par exemple, m’aide aussi à décomplexer et décontracter les personnes cherchent de l’aide et du conseil mais qui ont encore un peu de mal à s’ouvrir suffisamment pour permettre cette aide. Je pratique alors le coup du boucher (échec et Mat en 3 coups :D) : mon but est de pousser la personne au rire pour qu’elle relâche totalement la pression qu’elle s’inflige à elle-même (quitte à prendre un gros accent du sud et une voix roque de boucher et lui dire qu’elle est chez un boucher tout en lui demandant qu’elle morceau de viande elle aimerait en lui montrant les divers jouets que nous avons).

Alors bien sur je vous parle du « milieu » comme s’il s’agissait du crime organisé (Cosa Nostra en italien ça veut dire poupée gonflable) parce que cela reste un domaine atypique pour beaucoup de personnes : être entouré de godemichets toute la journée, c’est quand même particulier. Et même moi qui y suis habitué, je n’ai pas pu m’empêcher d’être surpris et plutôt impressionné la première fois qu’une jeune personne, pas très grande, a acheté le plus grand/gros modèle de sextoy que nous ayons.

Cependant, le sacro-saint MILIEU s’est énormément démocratisé ces dernières années (surtout dans les Love Store) et c’est devenu quelque chose d’assez sécuritaire et familier. Ce qui a aussi pu aider certains de mes collègues – qui venaient d’horizons variés et n’avaient pas le même rapport que moi avec le grand monde du sexe – c’est que beaucoup de jouet portent des noms propre : il nous est donc déjà arrivé de courir dans le magasin en criant que Daniel avait fait un infarctus (batterie a plat) et qu’il fallait les réanimer ce qui fit bien rire les clients qui avaient suivi la scène. A ce propos d’ailleurs j’aime bien donner des petits noms à nos poupées gonflables (je verse même une larme quand elles partent :)).

Et la comme beaucoup de personnes à qui je dis où je travailles, vous vous dîtes surement : « mais comment est ce qu’on en arrive à être vendeur dans ce milieu » ?

Comme beaucoup de mes confères de la tristement célèbre génération Y, je suis passé ces dernières années par les phases de « Je veux arrêter mon master de Droit », « Je ne sais pas quoi faire de ma vie » (déprime légère)  « J’aimerais me lancer dans un métier manuel, faire quelque chose de mes mains, même si au fond de moi je sais que je suis une feignasse ces derniers temps », « Je veux devenir joueur de jeux vidéos professionnel » (déprime profonde) « Je vais devenir youtubeur »

J’étais donc perdu dans les méandres du possible avec une seule idée en tête, j’aime écrire pour Pokaa. C’était bien la seule chose, avec mon couple, qui me maintenait hors de l’eau. Jusqu’au jour où ma copine, devenue ma fiancée, me fit comprendre que si je souhaitais un avenir avec elle il fallait que je commence à avoir un apport mensuel régulier et fixe (apparemment chanter la bohème sous les ponts strasbourgeois n’est pas une perspective d’avenir).

Quelques jours plus tard, j’étais engagé en tant que vendeur dans le Love Store Concorde de Strasbourg. Et ce qui ne devait au départ être qu’un emploi alimentaire devint très vite un métier passionnant. Car même s’il arrive encore des situations loufoques ou dérangeantes, comme je vous en faisais part au début de l’article, mes journées sont surtout rythmées par des rencontres merveilleuses et des expériences exceptionnelles.

Et si jamais cet article t’a donné des envies coquines, c’est par que ça se passe.


dav

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