Elle a fait le tour des réseaux sociaux. La vidéo capturée devant l’église Saint-Guillaume, qui montre des manifestants se faire matraquer par des fonctionnaires de police, a choqué les internautes. L’une des personnes ciblées boitait, deux autres intervenaient en tant que street medic.
Encore une fois, c’est une vidéo capturée à Strasbourg qui a retenu l’attention des réseaux sociaux ces derniers jours. Début octobre, il y avait eu Adam, saisi par le cou et traîné sur plusieurs mètres au cours d’une interpellation qui avait scandalisé les internautes. Samedi 24 octobre, c’est une autre vidéo qui a fait polémique.
On y voit un jeune homme qui boite, aux abords de l’église Saint-Guillaume, soutenu par une autre personne. Deux autres manifestants, dont l’apparence semble indiquer qu’il s’agit de street medics, viennent lui porter assistance. Ils l’aident à avancer vers la rue Munch.
À cet instant, plusieurs agents de police arrivent en courant depuis le pont Saint-Guillaume. Ils projettent les manifestants au sol. S’ensuivent plusieurs secondes de coups de matraques au terme desquelles trois personnes sont traînées au sol par les agents de police. On perçoit un street medic qui parvient à s’enfuir.
La vidéo est visible sur Instagram ou sur Facebook.
« On a le droit de filmer »
L’homme à l’origine de la vidéo, c’est Elyxandro Cegarra Gomez. Samedi 24 octobre, Le photoreporter couvre les mobilisations pour Viory, une agence basée à Abou Dabi. Il nous raconte les instants qui ont précédé la scène.
Tout d’abord, il entend du bruit du côté du croisement entre la rue Munch et le quai, voit le jeune homme tomber « probablement à cause des bancs en pierre qui étaient là ». Il constate que celui-ci boite et il voit, avant les différents protagonistes, les policiers arriver.
La vidéo montre très clairement un des agents se détacher spontanément de ses collègues pour s’en prendre au photoreporter. « Un policier est venu vers moi. Il a fait le geste de me frapper, mais sans utiliser son bâton. » Depuis, Elyxandro a pu visionner d’autres vidéos sur lesquelles on voit le policier essayer de lui asséner un coup de pied. De son côté, il l’affirme : « Je n’ai rien senti. »
Le photoreporter le répète : il n’a fait que son travail. Elyxandro est un habitué des manifestations. Après ses études en Espagne, il retourne au Venezuela où il couvre les mobilisations contre le régime sous Maduro.
Une autre paire de manches : « Il y a eu des morts, c’était beaucoup plus compliqué qu’ici. Il y avait de vraies balles, des pierres étaient lancées des deux côtés, les policiers utilisaient également des perdigones [sorte de billes métalliques utilisées comme munitions et à l’origine de nombreux cas documentés de mutilations, ndlr] ».
Quelques années plus tard, il a été récompensé du prestigieux Istanbul Photo Awards pour un de ses clichés pris lors du mouvement des Gilets jaunes, à Paris.
Alors ce samedi 24 octobre, à Strasbourg, Elyxandro dit avoir été surpris qu’un policier s’en prenne à lui : « J’étais bien positionné, je ne me mettais pas en travers de la police. On a le droit de filmer et de faire notre métier, mais il ne faut pas non plus se mettre à 20 centimètres. J’étais à une distance raisonnable, à un ou deux mètres. C’est pour ça que ça m’a surpris qu’il vienne vers moi ».
J'ai été très étonné par la réaction des policiers. Il y a une part de risque et d'adrénaline, mais là, l'usage de la force semblait disproportionné.
Après la capture de sa vidéo, Elyxandro explique s’être éloigné, pour sa propre sécurité. Il a été recontacté par un des street medics pris pour cible, qui lui a fait part de son intention de porter plainte. L’action en justice a été confirmée par les DNA.
Le photoreporter dit avoir été surpris par l’ampleur des réactions suscitées par sa vidéo, mais assure en comprendre l’origine : « Les secouristes étaient là pour aider le blessé, pas pour manifester. C’est ce qui a le plus touché la sensibilité des gens qui ont vu les images. »
De son côté, il confirme continuer à documenter les faits avec impartialité.
« Il ne faut pas se croire protégé »
Une vidéo qui choque parce qu’elle concerne des street medics qui, dans l’inconscient collectif, seraient davantage protégé(e)s ? On a voulu y voir plus clair. Alors on a interrogé Léo*, street medic depuis le début des mobilisations de cet automne, après quelques expériences isolées lors des manifestations contre la réforme des retraites, il y a trois ans.
Il démarre en nuançant l’analyse d’Elyxandro : pour lui, il est primordial de ne pas présenter les street medics sous un angle différent des autres manifestant(e)s. « Nous sommes politisés, nous sommes des manifestants avant tout, et nous venons apporter des premiers secours. »
On a vu passer des messages disant ‘ils se sont attaqués à un street medic’, mais il ne faut pas séparer les street medics du reste des manifestants.
Il y a deux semaines, il se souvient avoir dispensé des soins à proximité directe de CRS : « Ils nous ont laissé et ne sont pas intervenus. » En comparaison, il raconte que samedi dernier, il a reçu un coup de matraque tandis qu’il prenait en charge une manifestante victime d’une crise d’asthme. « Au début, ils nous laissaient plutôt tranquilles, mais sur les manifestations des 17 et 24 octobre, les street medics étaient peut-être un peu plus ciblés. »
« On voit bien qu’on nous fait chier parce qu’on est manifestants et qu’on aide des gens que les CRS n’aiment pas », estime Léo. Il se désole d’une sorte de tolérance informelle qui a pu exister mais qui a tendance à disparaitre. « Il ne faut pas se croire protégé, et il faut partir du principe qu’on est exposé à la même répression que n’importe quel manifestant. »
Il pointe également les récentes décisions préfectorales qui ont interdit le port et le transport de protections individuelles (masque à gaz, lunettes de protection, casque, etc.) selon lui « sans motif légitime ».
Chez Pokaa, nous avons pu couvrir la journée du 24 octobre avec de tels équipements, de par notre statut de journalistes. Le jeune homme l’affirme : « Pour eux, street medic n’est pas une raison légitime. »
Léo a vu la vidéo de la scène qui s’est déroulée devant l’église Saint-Guillaume. S’il se dit évidemment choqué, il assure ne pas être surpris et pointe « une escalade de la violence » dans la réponse policière.
« D’un côté, ça me choque humainement qu’une institution censée protéger s’en prenne à des gens qui soignent. D’un autre côté, on a vu tellement de violences, de personnes éborgnées ou amputées partout en France ces derniers mois, que plus rien ne me surprend vraiment. »
Léo attire notre attention sur l’aspect psychologique, moins évoqué dans les médias : « Avant une manifestation, on appréhende. On a peur de ce à quoi on va être confrontés. Les mains arrachées, les manifestants éborgnés, ça peut arriver ici et n’importe quand. »
Il conclut en insistant sur un point : le risque d’être confronté à des scènes difficiles, et le poids psychologique qui l’accompagne ne concerne pas uniquement les street medics mais chaque manifestant(e).
Une enquête ouverte
L’affaire de cette vidéo prise devant l’église Saint-Guillaume ne s’arrêtera pas là. Dans un article paru dans les DNA le 26 octobre, on apprend que sur les quatre personnes interpellées (une supplémentaire à l’issue de la scène documentée), trois ont déposé plainte. Leur avocat confiait, toujours aux DNA, qu’une d’entre elles a été hospitalisée.
L’une d’entre elles est aussi accusée d’avoir procédé à des tirs de feux d’artifice sur les policiers. Une vidéo publiée sur les réseaux sociaux montre un jeune viser les policiers/ères avec un mortier. Plusieurs internautes pointent cependant la différence de couleur de chaussures entre la personne aperçue en train d’utiliser le feu d’artifice et les personnes interpelées.
Le parquet de Strasbourg a fait savoir qu’une enquête avait été ouverte pour « violence par personne dépositaire de l’autorité publique ».
Dans un bilan qu’elle a qualifié de « provisoire », la préfecture avait fait part de 13 fonctionnaires de police blessé(e)s et de deux manifestant(e)s qui ont « subi de légères blessures » au cours des manifestations du 24 octobre.
Elle détaille : « Une jeune femme de 20 ans a fait un malaise et un jeune homme de 18 ans s’est brûlé à la main droite en manipulant un mortier. » Aucune mention des manifestant(e)s que l’on vient d’évoquer, tandis qu’un d’entre eux s’est rendu à l’hôpital.
*Le prénom a été modifié
Pour consulter le travail d’Elyxandro Cegarra Gomez, c’est juste ici.

