Jeudi 8 octobre, l’interpellation d’un lycéen en marge d’une mobilisation à Strasbourg a provoqué une vague d’indignations sur les réseaux sociaux. Les vidéos des témoins interrogent sur la raison et la méthode employée par les agents de police. Pour Pokaa, la mère d’Adam livre sa version des faits.
Ces derniers jours, plusieurs vidéos d’une arrestation ont scandalisé les internautes sur les réseaux sociaux. On y voit un adolescent attrapé par le cou et trainé sur plusieurs mètres par des policiers sans raison apparente, en marge d’une mobilisation lycéenne à Strasbourg, jeudi 8 octobre. La scène a également été relayée par des personnalités politiques.
Sur la dernière vidéo sortie, c’est ce qui se passe juste avant l’interpellation qui interroge. On y voit l’adolescent qui s’adresse poliment à un policier, quelques mètres devant lui. Il lui demande s’il peut passer. Tandis que la scène ne laisse apparaitre aucune tension, deux agents surgissent derrière le garçon. Un des deux l’attrape au niveau du cou et le traine en arrière.
Adam, 15 ans, lycéen strasbourgeois
Le garçon qui se fait attraper par le cou et trainer sur plusieurs mètres, c’est Adam, quinze ans. Lycéen sans histoires, il habite un village en périphérie de Strasbourg et suit sa scolarité en classe de première dans un établissement du centre-ville.
Passionné par la physique-chimie, il a choisi d’intégrer l’option « classe défense » pour mettre en lien son enseignement scientifique avec les thématiques des armées. À ce propos, lorsqu’il évoque son cursus dans sa déposition au commissariat, il précise spontanément à l’officier : « ça me plait beaucoup ».
La maman d’Adam souhaite rester anonyme : « On est une famille de discrets, nous ». Elle tient tout de même à témoigner pour « rendre justice à [son] fils ». Jeudi, à la mi-journée, elle reçoit un coup de fil du commissariat. C’est à ce moment-là qu’elle apprend l’interpellation de son fils : « J’ai pensé qu’il avait participé à une manif malgré mon interdiction, je me suis dit ‘ça lui fera une leçon’ ».
La mère de famille comprend les revendications lycéennes. Pour autant, elle nous explique avoir fermement interdit à son fils de participer à une manifestation sans qu’elle ne soit présente elle-même : « J’ai manifesté dans les années 90 mais aujourd’hui ce n’est plus pareil. On voit des images de jeunes éborgnés ou qui perdent des mains. Je l’ai dit à mon fils : hors de question que ça lui arrive ! »
Pas question non plus d’être une maman qui cherche à excuser son fils coûte que coûte : « Il sait très bien que je suis le genre de mamans qui, s’il fait une bêtise, est prête à aller le choper au milieu de ses copains pour le faire rentrer à la maison ! » sourit-elle. « S’il avait fait une bêtise, je l’aurais grondé en plus à sa sortie du commissariat. »
Jeudi matin, elle oblige Adam à se rendre au lycée, un message sur l’intranet l’ayant informée de la reprise des cours. Arrivé devant son établissement, l’adolescent constate que celui-ci est bloqué.
En raison des déviations opérées par la CTS, il indique à sa mère qu’il compte rejoindre le quartier de Montagne Verte à pied pour rejoindre les transports et rentrer chez lui. Le quai Louis Pasteur est sur son chemin.
« Comme si mon cœur était tombé »
Sur ce quai, il demande à un policier devant lui la direction qu’il est autorisé à emprunter : « Monsieur, on a le droit de passer ou pas ? » C’est à ce moment-là que deux agents arrivent par derrière. L’un des deux l’attrape par le cou et le traine en arrière sur plusieurs mètres.
La scène est capturée sur plusieurs vidéos, que la mère d’Adam consulte pendant que son fils est encore en garde-à-vue. « J’ai vu ces vidéos, et c’est comme si mon cœur était tombé. » Elle raconte la douleur de voir son fils étranglé, ses pieds qui décollent du sol, ses cris. Elle se souvient être restée plusieurs heures sans nouvelles, à s’imaginer des situations dramatiques.
Après plusieurs heures d’attente au commissariat, elle est finalement reçue par un officier de police judiciaire. « Il a été très bienveillant » assure la mère de famille, qui précise : « lui-même ne comprenait pas pourquoi mon fils était là ».
Adam ne retrouvera sa mère qu’en fin de journée, grâce à l’action de l’OPJ qui « a tout fait pour qu’il sorte au plus vite », explique-t-elle. Selon sa maman, l’adolescent vit très mal la situation. Adam regrette la circulation des vidéos sur les réseaux sociaux. « Il m’a dit : ‘maman, aller en garde-à-vue, c’est la honte’. Mon fils n’est pas un délinquant, il s’est senti humilié.»
« L’OPJ m’a dit plusieurs fois que mon fils était un bon gamin.
La maman dénonce également le fait que son fils n’a pas fait l’objet d’un examen médical, étape pourtant obligatoire lors de la garde-à-vue d’un mineur de moins de seize ans. Adam présentait des marques au niveau du cou ; elle soulève le fait que celles-ci auraient été encore plus visibles si elles avaient été constatées par un médecin lors de la garde-à-vue.
Vendredi, Adam est emmené par sa mère chez le médecin. Celui-ci constate une douleur cervicale gauche, un œdème au niveau de la jugulaire, ainsi qu’une anxiété et des troubles du sommeil. « Il n’a presque pas mangé depuis. Clairement, c’est un traumatisme. Et je ne veux pas qu’à l’avenir il ait peur de la police, il n’y a rien de bon à ça » déplore la maman.
« Aujourd’hui, je suis en colère »
Adam est convoqué le mois prochain en vue d’un avertissement pénal probatoire, une mesure alternative aux poursuites.
Sur une des vidéos, on entend un policier. Apostrophé par un passant qui lui signale avoir filmé l’interpellation, l’agent répond « On a une vidéo de ce qu’il a fait avant ! ». On s’attend à un geste spécifique, à un acte violent. C’est pourtant uniquement sa présence et le fait d’avoir eu, à un moment, le visage dissimulé qui lui seront reprochés.
L’adolescent confirme avoir eu le visage couvert, mais plusieurs minutes avant son interpellation, pour se protéger des gaz lacrymogènes qui englobent le quartier. Il explique qu’un policier lui aurait signifié l’interdiction d’avoir le visage dissimulé, suite à quoi il se serait immédiatement exécuté et aurait découvert son visage.
Ce n’est que plus tard qu’il est interpelé, tandis qu’il n’est ni menaçant, ni visage dissimulé, ni au cœur de la manifestation, comme on le constate sur la vidéo.
Adam est convaincu d’avoir été confondu avec quelqu’un d’autre. Il dit avoir entendu deux agents de police débattre à son sujet, une policière aurait répété « ce n’est pas lui !», évoquant un individu avec un masque rouge aperçu en faisant péter des mortiers. Dans le sac d’Adam, aucun mortier. Il dira à sa mère avoir été copieusement insulté par certains agents de police.
Sa mère dénonce la violence de l’interpellation, « disproportionnée et que rien ne saurait justifier ». Elle regrette un traumatisme « qui va rester sur le long terme ». Aujourd’hui, elle envisage de porter plainte.
« Dans la police, comme partout, il y a une minorité de mauvaises personnes. Ni mon gamin ni aucun autre ne mérite de tomber sur un de ceux-là » exprime-t-elle, en insistant avoir croisé plusieurs « gens qui ont été très bien » dans l’institution.
Sur ses réseaux sociaux, la police nationale du Bas-Rhin communiquait jeudi sur des interpellations dans le secteur Louis Pasteur, « suite à des dégradations et des tirs de mortier sur les fonctionnaires de police », ce qui semble correspondre à ce qu’Adam dit avoir entendu. Aucune communication sur la simple participation à la manifestation ou des visages dissimulés.
Contactée, la direction interdépartementale de la police nationale évoque une enquête ouverte par le parquet, et estime que la méthode d’interpellation « n’appelle pas de commentaire de [sa] part ».
Ce n’est pas l’avis de Sandra Regol, députée de la 1ère circonscription du Bas-Rhin. En contact avec la maman d’Adam, l’élue nous indique avoir effectué un signalement, vendredi soir, auprès de la procureure de la République. Elle y questionne la conformité des gestes pratiqués au cours de l’interpellation d’Adam, la proportionnalité de ceux-ci et leur adéquation avec la déontologie policière.


