Samedi 17 octobre, Strasbourg a vu défiler près de 25 000 manifestant(e)s qui ont battu le pavé pour exprimer leur ras-le-bol de la vie chère et leur volonté de moyens pour les services publics. À certains endroits, la colère s’est matérialisée en casse et dégradations. Face à cela, des commerçant(e)s expriment leurs incertitudes en vue de la suite du mouvement social, demandent des mesures et maintiennent pour certain(e)s leur soutien.
Quelques jours après cette journée de manifestations historique, c’est pourtant la question des dégradations qui a cristallisé l’attention des grands médias nationaux.
Ces événements s’inscrivent dans un samedi qui a vu un maintien de l’ordre dispersé face à une mobilisation dont l’ampleur a surpris les institutions. Beaucoup de manifestant(e)s ont également fait état d’une réponse disproportionnée et violente à l’égard de cortèges majoritairement calmes.
À Strasbourg, les débordements constatés, bien qu’impressionnants, demeurent limités au regard de l’ampleur des manifestations et du degré d’impréparation. Au-delà du mobilier urbain pris pour cible, on compte des dégradations sur des boutiques Bouygues, Free, Jott, le Primark et un McDonald’s. L’agence CTS a également été saccagée. Plusieurs autres commerces ont subi des dégradations moins conséquentes, comme des tags ou des vitrines abimées.
Chez les commerçant(e)s strasbourgeois(es), on oscille et souvent, on jongle avec des sentiments ambivalents, entre soutien, intellectualisation, participation active au mouvement, demande de mesures, peur bien réelle et condamnation des dégradations. Une chose est sûre, la suite du mouvement social est dans tous les esprits.
« Le cul entre deux chaises »
Président de l’association des Vitrines de Strasbourg, Gwenn Bauer le rappelle : « Les commerçants et les employés de commerce sont souvent dans les mêmes situations économiques que ces gens qui manifestent dans la rue. »
Il liste ces enjeux qui concernent tout le monde : « Le pouvoir d’achat, le prix de l’énergie, de l’essence […], s’ils sont en plus pris pour cible, certains commerçants pourraient ne pas s’en remettre. » Il appelle les dirigeant(e)s politiques à prendre leurs responsabilités et « les bonnes décisions » et rappelle son attachement au droit de manifester.
Le président des Vitrines de Strasbourg insiste sur un sentiment de peur globale de la part des commerçant(e)s, qu’il encourage à s’emparer de la plateforme VigiCommerce, mise en place par la Chambre du commerce et de l’industrie. L’outil permet d’alerter les commerçant(e)s en temps réel quant à l’évolution d’une manifestation et aux éventuels débordements.
Même derrière une enseigne nationale, il peut y avoir un franchisé, donc un commerçant indépendant !
Au-delà de l’expression de sa ferme condamnation de la casse qui a pu survenir, qu’il qualifie de « déplorable et gratuite », Gwenn Bauer appelle à du concret. Il sollicite les organes professionnels pour venir en aide aux commerçant(e)s touché(e)s.
« Nous avons demandé à la CCI de mettre en place un prêt à taux zéro afin que les commerçants touchés puissent se retourner en attendant de recevoir l’indemnisation de leur assurance. »
Les délais d’assurance font partie de ce que redoute Adèle, gérante du love store (Dé)boutonné·e·s, dans le cas où sa boutique serait ciblée lors des prochaines mobilisations.
Samedi dernier, ses salarié(e)s ne se sont pas senti(e)s particulièrement en danger. Elle a pourtant eu la mauvaise surprise de voir sa porte enfoncée dans la soirée. « Pas de tentative d’intrusion » explique-t-elle, images de vidéo-surveillance à l’appui, « juste quelqu’un, en passant, qui a mis un gros coup de pied dedans ». La commerçante est désarçonnée.
Elle interroge un geste qu’elle juge incompréhensible et explique que les images de pillages dans d’autres villes la terrifient. En fait, elle a « le cul entre deux chaises », selon ses propres mots. D’un côté, elle soutient les revendications et estime qu’il est « trop simpliste de dire que les manifestations doivent être pacifistes ». Pour autant, elle conjugue ses convictions de citoyenne avec « la commerçante en moi, à qui les mouvements qui dégénèrent font peur ».
Il suffit de regarder l’histoire pour se rendre compte que lorsqu’on demande gentiment, ça n’aboutit que rarement.
Adèle l’assure avec gravité : « Si demain mon commerce était détruit, je ne crois pas que j’aurais les moyens de m’en remettre, malgré les assurances. » Si elle affirme comprendre « qu’il puisse y avoir de la casse en marge des manifestations », elle pointe le fait que s’attaquer aux petits commerces « ne met pas un coup à l’État ni à l’économie du pays, juste à nous ».
Malgré tout, elle se sent « dans le même bateau » que les manifestant(e)s. Samedi prochain, elle ne sait pas si elle ouvrira sa boutique : « Je serais peut-être simplement avec eux, dans la rue. »
« Derrière chaque commerce, il y a des familles »
Sur la place Kléber, Nebi Yildizbasi, dirigeant du Cinnamood, explique avoir ouvert ses portes aux manifestant(e)s afin de leur permettre « d’utiliser gratuitement les toilettes, d’avoir accès à de l’eau et de répondre à leurs besoins essentiels ».
Le commerçant insiste sur son soutien aux revendications portées. Malgré tout, il explique avoir retrouvé son parasol partiellement brûlé, et précise ignorer l’origine de l’acte. Il se désole : « Il ne faut pas oublier que derrière chaque commerce, il y a des familles, des salariés et des années de travail. » L’homme déplore 16 000 € de dégâts matériels et pertes économiques.
Lors de la manifestation de samedi, on a vu Tung, devant son Gomé Tea – Manga Café, à deux pas de la cathédrale.
Il avait activé sa machine à bulles sur la foule, provoquant l’enthousiasme des manifestant(e)s. Dans l’encadrement de la porte, il leur souriait. Plusieurs jours plus tard, il nous explique : « Moi, je ne peux pas faire grand-chose. Alors je sors les bulles, c’est ma façon de soutenir. »
Le commerçant affirme être porté par une volonté de comprendre les jeunes, d’être avec eux et de les écouter. Il nous répète plusieurs fois son obsession pour une chose : maintenir du lien. « Je pense que les jeunes veulent avant tout s’exprimer et trouver des solutions. C’est une demande de plus d’égalité et je les soutiens. »
En les écoutant, en comprenant les raisons qui amènent ces jeunes dans la rue, on peut trouver une solution. Ils y ont droit.
Tung connait des commerçant(e)s dont les boutiques ont été vandalisées : « J’ai trop mal pour eux. » Il insiste : son café n’est pas qu’un commerce, c’est toute sa vie. Alors il se tapote le cœur : « J’espère ne pas le perdre. »
L’homme nous confie redouter les effets de groupe. Il demeure porté par un espoir puissant en la jeunesse et dit échanger régulièrement avec cette génération qui constitue une grande part de sa clientèle : « Ces jeunes, je les verrai toujours comme mes petits frères, mes petites sœurs. »
« Condamner sans écouter, c’est passer à côté du sujet »
Gérante des restaurants Hey Mama, Sokhna Niang est ferme : « Je ne tolère ni la violence ni la casse. » Elle refuse toutefois de se borner à cette affirmation et exprime la nécessité de produire une réflexion collective autour de ces événements : « Cette colère ne sort pas de nulle part, elle est légitime. Se contenter de condamner sans écouter, c’est passer à côté du sujet. »
Elle invite à mettre en balance la violence de ces débordements avec celle d’un système tout entier et exprime sa tristesse « qu’on en soit arrivés là ».
Ces débordements sont épisodiques. Le système, on le subit tous les jours.
« On subit tous la même chose, à différentes échelles. Mais certains sont payés je-ne-sais-pas-combien pour trouver des solutions, et préfèrent aller chanter chez Céline Dion dans un tel moment. » La cheffe d’entreprise est assez amère. Elle imagine mal voir arriver des annonces, des mesures et des solutions « qui aillent dans le bon sens ».
Face à cela, Sokhna Niang assume son pessimisme et suppose une reprise de la casse dans les prochains jours. Elle dresse le sombre état des lieux d’une société dans laquelle tout le monde se restreint de plus en plus et conclut avec une expression devenue symbole de la responsabilité politique des dirigeants : « En fait, je n’ai pas beaucoup d’espoir… dans la France de Macron. »
Du côté de la Krutenau, le salon Tinta a appréhendé la manifestation différemment, en choisissant d’y prendre part activement. « On a voulu permettre aux manifestants d’avoir un point de ralliement dans le cas où ils ne se sentaient pas en sécurité. »
Loïc explique que la boutique est située dans un secteur parfois théâtre de confrontations avec les forces de l’ordre. « S’il y a trop de gaz dehors, ils peuvent venir chez nous. » Alors le tatoueur s’est doté de masques, de sérum physiologique et de petits gâteaux.
Avec Florine, sa collègue de Sélestat, et un ami infirmier libéral, ils ont finalement rejoint le cortège en tant que street medic, pendant que d’autres collègues garantissaient l’accueil en boutique.
Loïc ne se sent pas particulièrement menacé par la casse, il a plutôt confiance dans des cortèges autogérés, « j’ai vu des manifestants dire ‘les gars, ne déconnez pas’ donc c’est assez rassurant de voir des gens qui ont la présence d’esprit de s’interposer ». Il note toutefois : « Cette manifestation était particulière […], c’était parfois presque angoissant de passer par des petites rues plutôt que des grands axes. »
L’homme explique avoir pris en charge un manifestant blessé par une grenade de désencerclement et explique s’être senti davantage en sécurité face aux forces de l’ordre par son statut de street médic. Aujourd’hui, il pense prendre part de la même façon aux prochaines mobilisations mais dit comprendre la crainte de certain(e)s petit(e)s commerçant(e)s et « le coup au moral » qui va avec.
La Ville a mis en place une cellule de soutien afin de « permettre à celles et ceux touchés par les violences commises à l’encontre de leurs biens ou de leur personne de bénéficier d’un accompagnement et d’un soutien psychologique ».
- Cette cellule est joignable par téléphone, au 06 52 46 29 27.
- Un accueil est également mis en place à la Maison de proximité de l’Esplanade, 6 cour de Cambridge.
La plateforme VigiCommerce, mise en place par la Chambre du Commerce est de l’Industrie, est disponible en ligne.
Le gouvernement a annoncé la mise en place d’aides aux commerçant(e)s concerné(e)s, dont la possibilité d’un prêt à taux zéro.



