Huit ans après les premières occupations de ronds-points, les Gilets jaunes appelaient une nouvelle fois à manifester ce samedi 17 octobre. Placée sous le signe de la convergence des luttes avec les lycéen(ne)s, les profs, les paysan(ne)s, les pompiers/ères et toutes les personnes ayant pâti des politiques d’austérité menées ces dernières années, la mobilisation a été particulièrement suivie à Strasbourg.
Faire converger les luttes, les colères et les cortèges. Annoncé depuis la fin de l’été sur les réseaux sociaux, le retour des Gilets jaunes le 17 octobre est finalement tombé au beau milieu d’un mouvement social.
Depuis plus de deux semaines en effet, les lycéen(ne)s, rapidement rejoints par les étudiant(e)s, bloquent des établissements et manifestent plusieurs fois par semaine pour obtenir plus de moyens pour l’Éducation nationale. Le mouvement a été très réprimé avec plus de 6500 arrestations partout en France, dont une écrasante majorité de mineur(e)s, et des blessé(e)s graves.
Dans leur appel publié sur le site 17octobregiletjaune, les Gilets jaunes appelaient « les jaunes et les jeunes » à se rencontrer. « Du Népal au Pérou, de Madagascar au Maroc, la Gen Z se soulève sous le drapeau pirate de One Piece. Ici aussi, on a compris que le monde qu’on nous laisse brûle et coûte trop cher. Le 17 octobre, les ancien·nes des ronds-points et les lycéen·nes des blocus, les daron·nes, et la génération TikTok : on se retrouve. »
Une journée complète de mobilisation
À Strasbourg, la mobilisation a commencé vers 10h, ce samedi 17 octobre. Une cinquantaine de personnes a tenté de bloquer la circulation du tram place de l’Étoile avant d’être rapidement repoussée par les forces de l’ordre. Le cortège a ensuite grossi jusqu’à atteindre plus de 200 personnes en se dirigeant vers l’hypercentre.
Après avoir remonté la rue des Grandes-Arcades, les manifestant(e)s ont traversé la place Kléber pour occuper une nouvelle fois les rails du tram. Après plusieurs séries de sommations, les forces de l’ordre ont repoussé le cortège en utilisant du gaz lacrymogène. Trois manifestants ont été interpellés. Le cortège s’est ensuite replié dans les rues du centre en passant par la cathédrale avant de se diriger vers le Nouvel hôpital civil.
Plus de justice
Plusieurs syndicats et organisations lycéennes avaient annoncé une manifestation au départ de la place Kléber à 14h ce samedi. Mais il y avait du monde dès 13h au pied du général. En parallèle, et notamment sur son compte X, la préfecture avait rappelé qu’en amont aucune demande officielle de manifestation n’avait été déposée à Strasbourg par les lycéen(ne)s ou les Gilets jaunes. Avant d’ajouter : « La préfecture informe que sur décision du préfet, l’accès de la Grande Île est interdit aux manifestants afin d’assurer la libre circulation et l’activité économique. »
Sur les affiches comme dans les discussions, des réflexions sur le prix de l’essence, la répression policière ou la casse des services publics.
Drapeau tricolore sur sa pancarte, Julie, 35 ans est venue en manifestation pour la première fois ce samedi. « J’en avais marre de rester dans le rang. Je me suis dit qu’il fallait soutenir les causes qui sont justes quoi qu’il arrive, sinon je n’arriverai pas à me regarder dans la glace. Je suis là parce qu’il y a beaucoup de violence contre une jeunesse qui se révolte, explique-t-elle. Tout le monde en a marre. On a de moins en moins d’acquis sociaux. Ils sont grignotés petit à petit en faveur de grandes entreprises qui se voient offrir des cadeaux, de l’impunité fiscale. »
« Aujourd’hui, on nous demande de faire toujours plus d’efforts. Je veux bien en faire pour mon pays et je suis fière de payer des impôts, mais je ne veux pas que ça aille à n’importe qui. » La trentenaire attend aujourd’hui « une politique de justice sociale et de l’équité fiscale ». « Plus on gagne, plus on paye, c’est logique. Il faut que l’on contribue à hauteur de nos moyens pour mieux vivre tous ensemble et tirer les plus pauvres vers le haut. »
« On est en train de tout détruire »
Un peu plus loin dans la foule qui se densifie à toute vitesse sur la place, Baptiste s’est déplacé ce samedi pour « participer à l’effort commun » et « manifester un ras-le-bol vis-à-vis de la diminution des financements aux services publics et à l’éducation ».
« J’ai choisi de me reconvertir dans le milieu de l’éducation pour construire le monde dans lequel j’avais envie de vivre. J’ai pas l’impression qu’on soit tous en train de construire un monde qui aille dans une direction souhaitable pour tous et toutes », lâche-t-il, amer, avant de pointer sa pancarte : « Le pays des Lumières vit des heures sombres. »
Le jeune homme regrette les nombreuses associations qui se retrouvent en redressement judiciaire « faute de subventions publiques », « drastiquement diminuées ». « Il faut valoriser les actions de terrain, les enseignants dans leur quotidien », juge t-il. Lui aussi soutient la nécessité d’une plus grande justice fiscale. « Ça participerait à redistribuer les richesses et à financer l’éducation. »
« Globalement, on est là parce qu’on en a tous marre de tout », intervient Romane à côté de lui. « On n’est pas respectés. Moi je ne suis pas à plaindre, je suis dans le milieu de l’entreprise. Mais globalement il y a eu plein d’acquis sociaux pendant un ou deux siècles et on est en train de tout détruire. On détruit la santé et l’Éducation nationale. On privatise tout et après on aura des entreprises qui verseront des dividendes extraordinaires aux plus riches et ça continuera comme ça encore et encore. »
Manifester lui semble être l’un des derniers moyens d’agir. « On n’est pas écoutés. Aux dernières élections, le Front populaire a gagné, et il ne s’est rien passé. Au bout d’un moment il y en a marre. Si le résultat des élections n’est pas écouté, on va dans la rue. On ne sera pas écoutés non plus sans doute, mais au moins on sera ensemble. »
« Le monde est en train de prendre feu »
Ses propos font écho aux préoccupations des plus jeunes. Lycéennes engagées dans le mouvement de cet automne, Marie-Eva et Daphné militent également pour « plus de justice sociale ». Mais pas que. « C’est la convergence des luttes. On n’est pas là uniquement pour le mouvement étudiant, explique Marie-Eva. On est là pour tout. Le monde est en train de prendre feu. Il y a un génocide en Palestine et au Congo. C’est la merde partout. »
Les jeunes femmes s’inquiètent également de ce qu’elles estiment être « une crise démocratique » en France et du racisme décomplexé. « Il faudrait que l’on revienne à l’époque où c’était une honte d’être raciste, parce que c’est un délit mais malgré tout c’est à la mode. Il faudrait également avoir honte d’être homophobe et ouvertement fasciste. Ce n’est pas normal. Mais c’est quelque chose qui a été vachement banalisé par les politiques et les réseaux sociaux. Il faut que ça redevienne un tabou, parce que c’est condamnable. »
Si les lycéennes sont trop jeunes pour avoir pris part au mouvement des Gilets jaunes, ce n’est pas le cas de leur ami Nahum. Pour lui, les raisons d’être dans la rue aujourd’hui sont « totalement les mêmes qu’il y a huit ans ». « Je suis vraiment pour taxer les gens les plus riches et les gros patrimoines. Il faut vraiment donner plus d’aide aux jeunes et précaires. Et aider les gens à travailler. Moi j’ai vraiment envie d’aller bosser mais dans de bonnes conditions », détaille ce travailleur du secteur des transports, pour qui le coût de l’essence est un véritable problème au quotidien.
« L'ascenseur social, il ne va pas bien du tout »
Pouvoir vivre correctement de son travail était l’une des revendications majeures des Gilets jaunes il y a huit ans. Cette préoccupation resurgit dans les échanges sur la place. « L’ascenseur social, il ne va pas bien du tout aujourd’hui », juge Anne, 47 ans, directrice d’une école de danse. « Il y a énormément d’inégalités au niveau des étudiants déjà. »
Munie d’une pancarte « Daronne en colère », la quadragénaire a décidé de descendre dans la rue ce samedi pour soutenir les plus jeunes. « Quand j’ai vu ce qu’ils ont fait à notre jeunesse, j’ai décidé de manifester. J’en avais déjà fait pas mal, mais là j’étais vraiment déterminée. » La mère de famille se souvient des « mobilisations contre Balladur » dans les années 90. « Si on avait été traités comme ça à l’époque, je pense qu’il y aurait eu un remue-ménage des plus anciens. C’est notre rôle d’être ici à notre tour aujourd’hui. »
À travers cette répression du mouvement lycéen, c’est pour le droit de manifester qu’elle s’inquiète. « Je pense qu’il est en danger aujourd’hui en France et qu’on ne s’en rend pas compte. Quand on voit le Président qui nous appelle au calme et nous dit de respecter le calme pour préserver le droit de manifester, je me dis que c’est complètement déconnant comme phrase. Il y a plein de raisons de venir manifester aujourd’hui. »
Un cortège d'une densité rare
À 14h40, le cortège se met finalement en marche rue des Grandes-Arcades. La foule est impressionnante et des moments joyeux et festifs animent ce début de manifestation. Une danseuse a apporté avec elle sa barre de pole dance, ça chante, ça rigole, ça joue de la musique et les pancartes des étudiant(e)s de la HEAR rajoutent une dose de couleurs.
Assez rapidement, le cortège bifurque rue de la Douane. Un groupe de manifestant(e)s en noir apporte quelques barrières. On aperçoit une ligne de CRS installée au carrefour de la rue de la Division-Lerclerc. Des affrontements ont lieu sur les rails du tram. Les forces de l’ordre tirent des grenades de gaz lacrymogène et utilisent des lanceurs de balle de défense (LBD) pour maintenir la tête de cortège à distance.
La manifestation s’engage alors quai Saint-Thomas et tente de retraverser la place du même nom pour revenir sur les rails du tram. Elle est une nouvelle fois repoussée. Le gros du cortège remonte alors rue Salzmann et tourne dans Grand Rue. À chaque fois que la police apparaît au bout d’une rue, des affrontements ont lieu avec des groupes de manifestant(e)s vêtu(e)s de noir, pas toujours d’accord entre eux sur le trajet à emprunter.
La suite de l’après-midi est assez confuse, jusqu’à cinq cortèges différents ont défilé en ville, une partie des manifestant(e)s occupant les quais tout autour de la Grande Île.
Devant l’agence CTS, qui a été fortement dégradée, un affrontement a opposé CRS et manifestant(e)s pendant plus d’une heure. À quelques mètres de là, une foule importante danse sur de la musique diffusée par une sono syndicale. Des accrochages avec les forces de l’ordre ont lieu en différents points du centre-ville toute l’après-midi, notamment autour de la gare, devant les Halles, sur les quais.
En milieu d’après-midi, les manifestant(e)s circulent librement en centre-ville. Des petits groupes s’agrègent pour former des cortèges. Vers 17h, plusieurs milliers de personnes tentant de rejoindre le Parlement européen sont repoussées, allée de la Robertsau.
Une fin de soirée mouvementée
À partir de 17h, plusieurs cortèges continuent de déambuler dans plusieurs quartiers strasbourgeois selon les rues qui ne sont pas bloquées par la police. Malgré les heures de mobilisation, les cortèges demeurent particulièrement denses.
En début de soirée, des affrontements entre manifestant(e)s en noir et forces de l’ordre ont lieu au centre-ville.
De son côté, la place Kléber est noyée de gaz lacrymogène avant d’être finalement évacuée. Un cortège de près de 2000 personnes se dirige alors vers l’Université où, non sans quelques accrochages avec la police, il sera dispersé autour de 21h.
Côté matériel, du mobilier urbain, des arrêts de tram, des caméras de vidéosurveillance et des distributeurs ont été dégradés. De nombreuses rues ont été partiellement dépavées et des vitrines cassées ou taguées.
Plusieurs enseignes ont également été dégradées, voir pillées : la CTS, Primark, une agence Bouygues, une SFR, le magasin Jott et un restaurant McDonald’s. On a pu voir, dans l’après-midi, des commerçant(e)s devant leur magasin pour dissuader les manifestant(e)s de s’en prendre à eux.
Pour le bilan humain, une personne d’une vingtaine d’années a été blessée à l’œil par un tir de la police. La préfecture déclare trente policiers blessé(e)s sur la journée et 26 interpellations.
Côté manifestant(e)s, impossible de faire un bilan précis, mais nous avons pu constater plusieurs prises en charge par les street medics pour des tirs tendus de grenades lacrymogènes, des coups à la tête et des brûlures.
Suite à cette journée de mobilisation exceptionnelle, à Strasbourg, comme partout en France, Emmanuel Macron a pris la parole dimanche soir. Dans son discours, le président a annoncé que « ceux qui ont détruit doivent payer. Ceux qui ont pillé doivent rembourser. Ceux qui ont cherché à faire tomber la République auront à en répondre ».
Il a également délégué la responsabilité de décisions aux élu(e)s et préfets/ètes de chaque ville pour « protéger nos villes, nos bâtiments publics et nos commerces, y compris en allant jusqu’à interdire quand il le faut certains rassemblements et en prenant toute action nécessaire ».
Un discours qui ne manquera pas de faire des étincelles dans les prochaines semaines.




Merci Pokaa de donner la parole à des voix de l’immense majorité des manifestants, c’est-à-dire des gens lambdas qui souffrent d’un système écrasant. Oui il y a une minorité de gens qui cassent et qui vont trop loin, mais tout le reste de la foule est pacifique et se déplace parce qu’ils ont besoin de porter les vrais souffrances d’un quotidien déliquescent. Il faut du courage pour le faire dans le climat éléctrique des ces dernières semaines.
Tout centrer sur les débordements pour asourdir le reste, comme le fait le gouvernement depuis le début, est une stratégie minable et méprisable. Les fins de mois difficiles ne disparaîtront pas sous les coups de matraques.