Proto, MD, cannabis, 3M, tabac, alcool : les substances psychoactives font partie du quotidien de certain(e)s étudiant(e)s, qu’elles soient occasionnelles ou une habitude difficile à contrôler. À Strasbourg, les étudiant(e)s relais addicto répondent présent(e)s toute l’année, sans juger ni stigmatiser.
Depuis l’âge de 16 ans, Jade* prend des anxiolytiques pour calmer ses crises d’angoisse. Une fois par jour quand ça va bien et deux à trois fois quand ça ne va pas. « C’est devenu une béquille. Elle est devenue tellement utile que c’est compliqué de s’en défaire. »
Une sensation de « calme interne », qu’elle retrouve aussi dans l’alcool. Comme beaucoup, elle commence à boire au lycée, lors des premières soirées. « C’était un moyen de socialiser, ça m’a permis de me sentir à l’aise. J’ai associé la consommation d’alcool à la liberté sociale, à la confiance, au côté festif. »
Point de bascule
Mais avec le temps, les verres ne servent plus seulement à faire la fête. En entrant dans la vie adulte, ses angoisses prennent davantage de place. Désormais, elle boit surtout pour « atténuer ce brouhaha interne ». Elle peut passer plusieurs semaines sans boire, mais dès qu’elle prend un verre en soirée, impossible de s’arrêter. Au travail, elle multiplie les retards et les absences, ce qui lui vaudra un avertissement de sa direction.
Puis il y a cette fois, où une collègue lui demande si elle a un problème d’alcool, après l’avoir vue enchaîner les verres lors d’une soirée entre salarié(e)s. Avant que l’alcool ne devienne une source d’inquiétude, Jade raconte avoir « tout testé ». Un soir, après avoir consommé de l’ecstasy et enchaîné plusieurs traces de cocaïne, son corps lâche. Son cœur s’emballe, sa vision se brouille, elle est persuadée qu’elle va mourir. Ses amis veulent appeler le Samu, mais elle refuse. « Je me suis dit : c’est hors de question qu’on vienne me chercher dans ce contexte-là. »
Après cet épisode, elle ne dormira pas pendant deux jours. La jeune femme a un électrochoc. « Je me suis dit : non, je ne vais pas mourir d’une overdose de cocaïne à 19 ans. » Du jour au lendemain, elle arrête. « Je sais que c’est derrière moi. Je n’en reconsommerai jamais. »
Célia* est étudiante en AES. Si elle accepte de raconter son histoire, c’est parce qu’elle pense être à un tournant. « Je n’ai plus envie de dépendre de ça. Je me suis dit qu’en parler pouvait être utile. » Elle découvre le cannabis au lycée, avec ses potes. « Le schéma classique », commente-t-elle. Puis sa consommation augmente lorsqu’elle emménage seule pour ses études. « Tout devenait une bonne raison. Je pouvais fumer cinq à sept fois par jour. J’ai même raté ma L1 en partie à cause de ça. » Alors depuis quelques semaines, Célia remplace le cannabis par du CBD. Mais elle sait que l’équilibre reste fragile. « Fumer seule, c’est mon point faible. »
Expérimentation ou addiction ?
Margot, 22 ans, étudiante en master de psychologie, consomme occasionnellement de la MDMA et uniquement en soirée techno. Elle ne se reconnaît pas dans l’image d’une personne dépendante. Sa première expérience a lieu lors d’une rave-party à Nouvel An, avec des ami(e)s qui connaissaient déjà la substance. « J’étais bien entourée, j’avais des explications, un cadre qui a permis que ça se passe bien. »
Pour elle, c’est quand la consommation devient un besoin et empiète sur sa vie et ses relations qu’il faut commencer à s’interroger. Une réalité à laquelle elle a été confrontée de près, notamment à travers sa sœur, devenue dépendante après avoir touché très tôt à la drogue, en milieu techno. « Elle avait besoin de sa dose en soirée. Le lundi ou le mardi, elle venait chez moi en descente, elle n’avait pas dormi depuis des jours. » Après plusieurs hospitalisations et un suivi psychologique, la sœur de Margot est maintenant sobre depuis plusieurs mois. « La ligne est faible en fait, il y a toujours cette peur de rebasculer un jour. »
Chez les moins de 25 ans, la majorité des consommateurs/rices sont des expérimentateurs/rices, tient à préciser Hélène Beaucolin, coordinatrice du dispositif Étudiant(e)s relais addicto. Seul(e)s 8 à 10 % basculent dans l’addiction. Pour autant, certains facteurs peuvent augmenter la vulnérabilité : la consommation précoce, la précarité, le binge drinking ou les violences vécues. « Il n’y a pas de déterminisme dans la consommation, mais des contextes où tu es plus vulnérable. »
Sur le spectre des drogues, toutes ne sont pas perçues de la même manière. Pour la coordinatrice, cette hiérarchie est trompeuse. « Si je consomme très régulièrement de l’alcool et que j’ai un regard jugeant sur les personnes qui sniffent, peut-être qu’il faut que je me questionne. C’est surtout une question de morale. Les pires produits, en réalité, ce sont ceux dont on ne parle pas, parce qu’on trouve ça normal. »
Une question de santé mentale
On a longtemps fait de l’addiction un sujet grave, à confier sous la lumière tamisée d’une salle remplie d’inconnu(e)s. Et si elle prenait la place qui lui revient dans nos conversations ordinaires ? Le problème, ce n’est pas la substance, c’est qu’il y a toutes les raisons du monde de se droguer. Consommer, c’est avant tout une question de santé mentale. C’est en parlant de ses consommations que Jade a pu sortir du déni. « Ouvrir la parole m’a permis de déculpabiliser. » « On survole largement la question de savoir pourquoi autant de jeunes ressentent le besoin de consommer pour s’apaiser », estime l’étudiante. « C’est pas que pour l’amour du fun et du risque. Il y a bien une raison qui pousse à l’addiction. »
« En cinq ans, les conditions de vie étudiante se sont dégradées », tient à rappeler Hélène Beaucolin. Précarité, stress, prise en charge insuffisante : autant de facteurs qui peuvent fragiliser les étudiant(e)s. « On n’est plus uniquement sur de la conso festive, mais parfois quotidienne ou thérapeutique. » Certain(e)s prennent de la 3M dans les parcs, de la kéta au ciné ou avant un exam, ou tentent le microdosage. Pour autant, la coordinatrice refuse de présenter les jeunes comme des victimes naïves. « Ils ont beaucoup plus de ressources et d’infos. Les présenter comme des personnes qui ne sont pas actrices, ce n’est pas juste. » Elle observe aussi une démocratisation de la santé mentale : « Cette génération hésite moins à consulter, parfois avant même que la consommation ne devienne problématique. »
Réduction des risques et pair aidance
Créé en 2021, le dispositif des étudiant(e)s relais addicto repose sur un principe : la pair-aidance. Des étudiant(e)s concerné(e)s à l’écoute d’autres étudiant(e)s, dans les espaces et les temporalités qui sont les leurs. « On dit des choses à un pair qu’on ne dirait pas à un médecin », indique Hélène. À Strasbourg, sept étudiant(e)s relais formé(e)s par l’association Ithaque tiennent des stands lors de soirées, sensibilisent, proposent du matériel de réduction des risques et répondent aux questions via leurs réseaux sociaux et leurs adresses mail, en garantissant l’anonymat aux concerné(e)s.
Seif-Eddine, 25 ans, étudiant en master d’anthropologie, est membre du dispositif depuis quatre ans. Pour lui, l’objectif est avant tout de partir de la réalité de chacun(e), sans imposer l’arrêt : parler du contexte, du dosage, du matériel, de l’hygiène, mais surtout permettre une discussion sans jugement. « On ne dira jamais : il faut que tu arrêtes, c’est pas bien. S’il y a un arrêt, ce sera toujours à l’initiative de la personne. »
Pour Hélène Beaucolin, sortir du tabou est essentiel : « Il faut que tes potes puissent venir te voir s’ils ont un souci. » Elle invite celles et ceux qui hésitent et se questionnent, à franchir le pas : « C’est anonyme, c’est gratuit et on peut tout entendre. Il ne faut pas hésiter à nous interpeller pour plein de raisons, même si vous n’êtes pas sûr que c’est approprié, qu’on s’inquiète pour soi ou pour un proche. Vous trouverez sûrement des réponses. »
*Les prénoms ont été modifiés



