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« J’ai redécouvert le costume alsacien avec une photo de mon arrière-grand-mère »

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Jupe rouge et coiffe à noeud noir. Tout Alsacien(ne) qui se respecte sait de quoi on parle. Cette silhouette, on la croise partout ici et on la juge parfois un peu vite. Mais que sait-on vraiment de ce costume alsacien féminin ? Une affaire de tradition, dit-on. En réalité, c’est surtout une affaire de mode.

Je n’aimais pas le costume alsacien. Trop ringard. Trop vieillot. Trop figé. Je lui ai collé toutes les étiquettes possibles sans jamais vraiment m’y intéresser. 

Quand on est Alsacien(ne), cette silhouette coiffée d’un grand noeud noir, on la connait par coeur. Sur la vaisselle de famille, les affiches et les cartes postales. Elle s’impose partout comme un emblème. Et à force de la croiser, on ne la regarde plus vraiment. 

Jusqu’au jour où elle apparaît ailleurs. Pas sur une assiette ou un énième objet souvenir. Mais sur une photo.

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Ce costume, c’est mon arrière-grand-mère qui le porte. Là, tout bascule : cette silhouette cesse d’être un symbole. Elle redevient vêtement.

Un costume « traditionnel », vous avez dit ?

Le mot traditionnel paraît anodin. Mais il fixe le costume comme s’il n’avait jamais bougé. « Traditionnel, ça veut dire figé », fait remarquer Anne Wolff, gérante de la Maison Bossert à Strasbourg, spécialisée dans les costumes alsaciens. « Or, la mode a toujours évolué. »

Maison Bossert Anne Wolff
© Titaina Perrier / Kelsch

Le costume alsacien se structure précisément dans un contexte de transformations, la révolution industrielle. Baisse des coûts, innovations et circulation des matières : la mode dépasse les villes et atteint les campagnes. Pour la première fois, les paysan(ne)s peuvent se doter de vêtements de fête. C’est là que notre costume prend vie.

Loin d’être immobile, il évolue. Les matières, les couleurs et les silhouettes changent au rythme des transformations techniques et des influences. Les modes en vogue l’inspirent : ici, une taille haute héritée du Premier Empire ; là, une silhouette à la mode sous Napoléon III. Le costume alsacien ne vit pas en marge de la mode. Il est en plein dedans.

Derrière le cliché, un savoir-faire couture

De ce costume, je ne retenais qu’une silhouette : jupe rouge et coiffe à noeud noir

En y regardant de plus près, le cliché ne tient plus. Dentelles fines, broderies fleuries, fils d’or et d’argent, paillettes, soie et rubans. Un raffinement par touches, à l’opposé de l’image vieillie que j’en avais. 

La silhouette se compose par couches : une chemise en guise de sous-vêtement, un corselet structure le buste, une jupe donne du volume, un tablier marque la taille. Le corps est construit. Glissé dans le creux du corselet, un plastron parfois richement décoré. 

Plastrons_de_l’arrondissement_de_Strasbourg-Campagne_ Costume Alsacien
© Bibliothèque numérique patrimoniale de l'Université de Strasbourg / Capture d'écran

Rien n’est laissé au hasard. Anne Wolff nous apprend que le laçage du corselet est pensé pour s’adapter aux variations du corps au fil de la vie. Ce que je pensais rigide est en réalité conçu pour être en permanence ajusté à celle qui le porte.

Ce que le costume dit vraiment

Puis une nouvelle subtilité apparaît : le costume alsacien ne se contente pas d’habiller, il informe. On entend que chaque village alsacien aurait son propre costume. Anne Wolff rectifie : les différences se jouent à l’échelle des territoires de la région. 

Chaque territoire développe donc ses propres formes. Ces variations viennent en partie de celles et ceux qui les fabriquent. Tailleurs et couturières proposent des nouveautés et font évoluer les silhouettes. Un peu comme nos designers d’aujourd’hui, finalement.

Mietesheim Costume Alsacien
© Bibliothèque numérique patrimoniale de l'Université de Strasbourg / Capture d'écran

À la fin du XIXe siècle, alors que les modes locales disparaissent progressivement, le Kochersberg, le Pays de Hanau et l’Outre-Forêt continuent de les transformer. Une couleur, une longueur, un ruban, une forme deviennent autant de codes à déchiffrer pour identifier une confession, une classe sociale et parfois un statut marital. 

Meistratzheim_en_1909 Costume Alsacien
© Bibliothèque numérique patrimoniale de l'Université de Strasbourg / Capture d'écran

Les vêtements sont censés envelopper ; ici, au contraire, ils dévoilent. Ils deviennent une carte d’identité qui révèle (presque) tout de sa propriétaire.

Un emblème sur les têtes : la coiffe à noeud noir

Et puis, il y a la coiffe : ce nœud gigantesque dont les pans se déploient de chaque côté de la tête comme un papillon. Elle résume, à elle seule, le costume alsacien.

Mietesheim_1904 Costume Alsacien
© Bibliothèque numérique patrimoniale de l'Université de Strasbourg / Capture d'écran

Sous cette forme spectaculaire se cache un bonnet. Apparu à la fin du XVIIIe siècle, il concentre les plus beaux savoir-faire : tissus brochés ou lamés, broderies fines, fils d’or et d’argent. Le luxe se loge sur ce petit bonnet qu’on voit à peine.

Le ruban, à l’origine, ne dépasse pas 5 cm. Sa fonction est utilitaire : resserrer le bonnet sur la tête. D’abord discrètement noué sur la nuque, il se déplace sur le front. Une coquetterie devenue symbole. Avec les progrès techniques, le ruban s’élargit. Bientôt trop large pour être noué, il est plissé. Ainsi naît notre emblème. 

Mais cette coiffe n’est qu’une variante bien localisée. Il y en a, en réalité, plein d’autres : coiffe à bec, petit calot, bonnet en tulle, coiffe soleil… Les formes sont multiples, comme autant de modèles de chapeaux. Chacune est propre à un territoire. La coiffe à nœud a éclipsé toutes les autres.

Quand tout se fige

Aujourd’hui, le costume est partout et nulle part à la fois. Créé pour durer toute une vie, il quitte progressivement les armoires à l’aube du XXe siècle avec l’arrivée des modes citadines. 

Certains accessoires résistent : le tablier, le châle. Et surtout, la coiffe. « La coiffe est toujours le dernier élément qui disparaît », rappelle Anne Wolff. Celui auquel les Alsaciennes sont le plus attachées. Portée avec des vêtements de ville, elle crée des silhouettes hybrides, à la croisée des styles.

Ironiquement, plus il disparaît, plus il s’affiche partout. Après 1870, alors que l’Alsace est annexée à l’Allemagne, on cherche une figure pour incarner la région. Le costume à la coiffe à noeud noir s’impose comme une évidence. L’illustrateur Hansi contribue à diffuser largement cette silhouette, parfois ornée d’une cocarde tricolore, en signe de patriotisme. 

Et ainsi, peu à peu, le costume se fige. Sur les affiches puis derrière les vitrines des musées. De vêtement vivant, il devient objet patrimonial. Un vestige. Mais il ne disparaît jamais complètement. Il renaît lors des fêtes, porté par les groupes folkloriques et continue d’inspirer la mode contemporaine.

Je pensais le connaitre. Je n’en voyais qu’un cliché. À force d’être répété, il en devenait décoratif, parfois indigeste. En le regardant vraiment, je l’ai redécouvert : plus complexe, plus vivant et, surtout, profondément ancré dans l’histoire de la mode. Peut-être que le problème n’est pas le costume lui-même. Mais la manière dont on a appris à le regarder.

Rédactrice : Fiona Wagner

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