Depuis plusieurs semaines, Léo Boehm, étudiant strasbourgeois de 22 ans, s’installe régulièrement dans les artères de la ville pour inviter les passant(e)s au débat. Le principe est très simple : le sujet est libre et l’étudiant adoptera la posture adverse à son interlocuteur/rice, pour créer un débat. Rencontre.
Depuis la fin du mois de février, vous êtes peut-être déjà tombé(e)s sur deux étranges tabourets bleus, installés à des endroits stratégiques de la ville et assortis d’une pancarte au message limpide : « Cap de délibérer ? »
Cette initiative est au crédit d’un étudiant strasbourgeois de 22 ans. Léo Boehm a décidé de proposer aux passant(e)s des moments de débats, en plein air, pour toutes les personnes souhaitant échanger sur leurs idées et opinions.
Une idée qui part d’une question simple : « Comment faire pour intéresser plus de monde à la politique, que les gens se sentent plus concernés ? »
« On ne sait pas s'écouter, on n'entend pas les opinions de chacun »
« Je suis aussi arrivé à la conclusion qu’on est hyperpolarisés. On ne sait pas s’écouter, on n’entend pas les opinions de chacun. Ce qui nous intéresse, c’est d’être rassuré par un groupe qui pense les mêmes idées, plus de savoir comment est-ce qu’on agit pour l’intérêt général », constate Léo.
De ces réflexions, il a réfléchi à la conceptualisation de ces moments de débats aux règles claires. Le choix du sujet est libre et Léo s’engage à « défendre la position opposée de son interlocuteur ».
Une opposition d’idées, dans « la vraie vie », qui permet de remettre les divergences d’opinions au centre des échanges. « Sur les réseaux sociaux, on a une attention moins importante et dès qu’un contenu est en contradiction avec ce qu’on pense, on est moins réceptifs », analyse Léo.
« Le fait d’être dans la rue, d’avoir un ancrage physique, fait que c’est beaucoup plus facile de toucher les gens. On est aussi obligés de répondre d’une certaine manière à un contre-argument, ce qui n’est pas forcément le cas en ligne. »
On se rend bien compte que dans la réalité, il y a beaucoup d'arguments pour les différents camps.
Dans une société de plus en plus cloisonnée, Léo prône le retour à l’échange et la discussion entre toutes les opinions.
« Sans le dialogue, on ne peut pas prendre les meilleures décisions. La délibération, c’est quoi ? C’est des gens qui ne sont pas d’accord sur un sujet et qui discutent pour prendre en compte les différentes problématiques soulevées. Le dialogue est absolument indispensable », clame-t-il.
Depuis plus d’un mois, il arpente donc les rues de Strasbourg pour renouer avec le débat d’idées. Les thématiques principales tournent autour des élections municipales à Strasbourg, même si l’étudiant reste ouvert à tous les sujets.
« J’ai voulu chercher les bonnes manières de défendre les différents candidats à Strasbourg, en étudiant les différents programmes, les différentes thématiques, les arguments pour et contre. Il y a eu un mois de travail sur ces municipales et on se rend bien compte que dans la réalité, il y a beaucoup d’arguments pour les différents camps », admet-il.
Des passants qui se prêtent au jeu de la discussion
Armé de ses fiches et d’un carnet de notes, il n’espère pour autant pas avoir un impact sur les opinions de ses interlocuteurs/rices à l’issue de ces échanges. « Le but n’est pas du tout de convaincre. Moi-même je défends des positions qui ne sont pas les miennes. Le but est de réfléchir et de se demander pourquoi certaines personnes pensent d’une certaine manière ».
Affiner sa réflexion, être sensibilisé aux arguments du camp adverse, échanger dans le respect sur des sujets parfois brûlants… L’initiative permet des temps d’échanges originaux, qui contrastent avec ce qu’on apercevoit aujourd’hui dans le paysage médiatique.
C’est en tout cas ce qu’a pensé Chloé de l’expérience. Cette étudiante de 21 ans a pris place sur un des tabourets bleus pour échanger sur l’alimentation carnée. Elle ressort de cette discussion convaincue par l’initiative.
Si la discussion n’est plus possible, qu'est-ce qui va faire que telle ou telle mesure va s'imposer ? C'est le rapport de force.
« Ça permet de garder l’esprit ouvert. C’est toujours intéressant d’entendre des contre-arguments. On peut affiner sa pensée, surtout avec ces arguments pertinents et un débat apaisé. »
Même son de cloche pour Gabriel, venu débattre de l’abstention face à Léo. « L’échange était très intéressant. On pourrait discuter de beaucoup de choses, tant que les échanges sont constructifs. J’ai bien aimé l’expérience. »
Durant ces semaines passées sur le terrain, Léo l’assure, « aucune discussion ne s’est envenimée ». À une époque où la violence en politique fait désormais tristement partie du jeu, l’étudiant veut croire à la victoire du dialogue.
« Si la discussion n’est plus possible, qu’est-ce qui va faire que telle ou telle mesure va s’imposer ? C’est le rapport de force. À partir du moment où on stipule que ce rapport de force est central, la violence va servir dans la politique », explique-t-il.
« Des gens m’ont demandé si je faisais une Charlie Kirk »
« Des gens m’ont demandé si je faisais un Charlie Kirk. C’est vrai que le format y ressemble », sourit Léo, gêné. À l’instar des événements organisés par le polémiste américain, assassiné lors d’un débat aux États-Unis, la polarisation des propos est régulièrement poussée à l’extrême dans ce genre d’échanges médiatisés.
En atteste un exemple plus récent, lors du débat organisé par le média Frontières, sur le campus de Strasbourg, le 6 novembre dernier. Avec son initiative, Léo a pris le contre-pied de ces manières de débattre.
« La différence fondamentale, c’est que Charlie Kirk et le journaliste de Frontières avaient déjà une position », analyse l’étudiant.
« Il y a une idée un peu malsaine de faire du contenu et de propager une idéologie. C’est la différence entre un débat qui existe pour propager une idéologie et un débat qui est une méthode pour faire réfléchir. Il faut absolument qu’on débatte si on veut trouver la meilleure manière de vivre ensemble. »
D’ici à la fin du second tour des élections municipales, Léo arpentera encore les rues de Strasbourg pour poser ses tabourets bleus et sa pancarte. Une initiative qui pourrait d’ailleurs se poursuivre dans les prochaines semaines. « Je pense continuer sans le contexte des élections », livre l’étudiant.


