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L’un aveugle, l’autre malvoyant : à Strasbourg, 2 serveurs travaillent dans un resto atypique

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Trouver un emploi : pour de nombreuses personnes déficientes visuelles, ça relève presque de la mission impossible. Mais dans l’obscurité, leur handicap peut devenir un avantage et une aide pour les personnes voyantes. Pour preuve, on a rencontré deux guides-serveurs du restaurant « Dans le Noir ? » à Strasbourg.

Pour Cédric Wagner et Diabel Seck, respectivement 37 et 56 ans, l’aventure a débuté en 2021. « Depuis le 3 juillet », précise Diabel, qui se souvient parfaitement de la date d’ouverture du restaurant « Dans le Noir ? », à côté du Parc des Expositions. Lui est arrivé avec un peu d’expérience : il avait déjà participé à des dîners dans le noir organisés par l’association « Vue d’ensemble ».

Pour Cédric, à l’inverse, c’était une grande première. À l’époque, et alors qu’il est membre de la Fédération des aveugles de France, il reçoit un mail l’informant de la recherche de serveurs/ses non ou malvoyant(e)s pour l’ouverture prochaine du restaurant. « J’en avais marre de mon travail, alors j’ai sauté sur l’occasion », se remémore l’ancien ouvrier polyvalent en conditionnement.

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Après une formation express, ils deviennent serveurs. « J’étais un peu stressé au début, c’était tout nouveau », reconnaît Cédric. Mais le stress retombe, et rapidement Cédric adore le contact avec les client(e)s et blague en permanence. Diabel était lui plus serein : « J’étais très content de reprendre une activité, et j’ai vite senti que ça allait s’inscrire sur le temps long. »

Il était aussi soulagé de trouver cet emploi, car « l’employabilité des personnes déficientes visuelles est très compliquée. Il faut la complicité de tout le monde pour que les déficients visuels puissent travailler. »

aveugles Dans le Noir
Diabel Seck et Cédric Wagner, guides-serveurs au restaurant Dans le Noir ?. © Astrid Jurquet / Pokaa

50% des personnes déficientes visuelles au chômage

De fait, selon la Fédération des aveugles de France, 50% des personnes déficientes visuelles sont au chômage. Diabel est détenteur d’un master 2 en droit public. Il voulait faire une thèse comparative sur les politiques d’accessibilité dans différents pays, mais n’a pas obtenu la bourse espérée et a dû abandonner son projet. « Faire de longues études, pourquoi faire ?, regrette-t-il. Les débouchés sont compliqués, c’est galère. »

La recherche d’emploi a aussi été difficile pour Cédric : « Je me suis rabattu sur la première chose proposée, parce que je voulais partir de chez papa-maman, commencer à faire ma vie. » Après un bac pro en service et accueil, il a mis trois ans à trouver son premier emploi dans le conditionnement.

fac de droit
© Coraline Lafon / Pokaa

Jongler entre salaires et allocations

De leur côté, Diabel et Cédric ont décroché leur CDI fin 2024, après plus de trois ans embauchés comme extras. Le premier a signé un contrat de 12h/semaine, le restaurant n’étant ouvert que les jeudis, vendredis et samedis soirs. Son salaire seul ne lui permet pas de vivre, mais il perçoit également l’AAH (Allocation aux adultes handicapés).

« Il faut faire attention, prévient néanmoins Diabel, l’AAH baisse selon combien on travaille. Donc, il faut se poser la question : est-ce que je travaille pour gagner ou pour perdre ? Vivre à la sueur de ton front c’est mieux, mais si c’est pour perdre, c’est pas la peine. »

Cédric a lui obtenu un titre professionnel de serveur et est actuellement en contrat de formation en alternance. « Je vais perdre beaucoup d’allocations, mais parce que j’ai le salaire qui va avec », explique-t-il.

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Complices, Diabel et Cédric travaillent dans l'entraide et la bonne humeur. © Astrid Jurquet / Pokaa

Le niveau de rémunération n’est pourtant pas très élevé : « serveur dans le noir » n’est pas un titre officiel, aucune grille de rémunération n’y est associée. Cédric est rémunéré au SMIC, comme tous les apprentis de plus de 26 ans. Diabel est officiellement « commis débarrasseur » et gagne environ 13 € de l’heure, alors qu’« on pourrait prétendre au titre de chef de rang », avance Cédric.

Trucs et astuces pour travailler dans le noir

Les deux hommes sont en effet responsables d’un groupe de tables chacun et doivent retenir tout un protocole pour distinguer boissons alcoolisées et non alcoolisées ; plats classiques et plats adaptés à des restrictions alimentaires.

À chaque spécificité correspond une forme de verre ou d’assiette différente. Cédric peut s’aider de son reste visuel pour ne pas faire d’erreur, mais Diabel, aveugle, doit composer uniquement avec ses autres sens.

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Les guides-serveurs travaillent avec des collègues voyants, qui sont à l'accueil et en cuisine. © Astrid Jurquet / Pokaa

L’ouïe est primordiale, pour rester attentif aux éventuels besoins en salle. « Il y a toujours des clients qui vont lever la main pour demander de l’aide, mais ça ne sert à rien, personne ne va le voir », s’amuse Cédric. « C’est un réflexe de voyant, renchérit Diabel. C’est pareil quand les gens nous tendent leur assiette pour aider à débarrasser : on ne peut pas le voir ! »

Avant d’être embauchés, les deux guides-serveurs ont également dû se soumettre à un test de mobilité. La restauration est déjà un travail physique en soi ; dans l’obscurité, il faut en plus un excellent sens de l’orientation. « Diabel n’a jamais fait de bêtise je pense, estime Cédric. Mais moi, une fois, j’avais des clients qui n’arrêtaient pas de bouger. Ils m’ont fait perdre mon sens de l’orientation, et je les ai fait sortir par la sortie de secours », s’esclaffe-t-il.

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© Astrid Jurquet / Pokaa

Ouvrir un dialogue sur le handicap

En tant que guides, les missions des serveurs vont bien au-delà d’un service classique : ils doivent se constituer en repère pour les client(e)s. Le passage de la lumière au noir est brusque ; il n’y a pas de temps d’adaptation. Certaines personnes paniquent, cela représente un véritable défi pour elles.

Les guides mettent un point d’honneur à rassurer leurs client(e)s, en leur parlant beaucoup « pour qu’ils n’aient pas l’impression de se retrouver seuls », explique Diabel. Le toucher occupe aussi une place importante : lors des déplacements, chaque personne a en permanence une main sur l’épaule de quelqu’un d’autre, ou sur une chaise. « Il y a toujours quelque chose à quoi se raccrocher, pour que tout le monde se sente en sécurité », insiste Diabel.

Dans l’obscurité, les guides serveurs deviennent, non sans ironie, les yeux de leurs client(e)s. Un inversement des rôles qui change le regard sur le handicap. « On propose un autre point de vue, avance Cédric. On veut montrer qu’on n’est pas à plaindre. Malgré la déficience visuelle, on veut et on peut s’en sortir. »

Les conditions particulières du restaurant favorisent les échanges entre client(e)s et serveurs. Les premiers/ères osent plus facilement poser des questions ; les seconds partagent leur quotidien et leur vécu. « Ça crée une relation privilégiée, apprécie Diabel. Et la prochaine fois qu’ils verront une personne déficiente visuelle traverser la rue, ils proposeront plus facilement leur aide. On a tous besoin les uns des autres. »

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Plusieurs épaisseurs de rideaux permettent de filtrer la lumière qui arrive de la cuisine. © Astrid Jurquet / Pokaa

Un métier valorisant

La convivialité qui s’installe entre client(e)s et guides-serveurs est gratifiante pour tout le monde. Plusieurs fois, Cédric et Diabel ont été invités à prendre un verre au bar en fin de service, ou ont été sollicités pour un selfie. « C’est incroyable, sourit Diabel. Quelle que soit mon humeur du jour, même si je suis fatigué, ou que je ne vais pas très bien, quand j’arrive ici, j’oublie tout. Et je retrouve tous les jours le même sourire. »

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Les guides-serveurs sont en contact avec leurs autres collègues grâce à des talkies-walkies. © Astrid Jurquet / Pokaa

Cédric partage le même enthousiasme pour son métier : « Les gens sont heureux quand ils sortent de la salle. On nous applaudit presque, c’est très valorisant. » Une reconnaissance d’autant plus importante pour lui, car il a toujours gardé à l’esprit le vieux souvenir d’une participation à une course de plateau quand il était enfant. « Qui aurait cru que le petit Cédric qui faisait tomber son plateau deviendrait un jour serveur ? Personne ! » Une belle revanche pour ce guide-serveur, qui s’est fixé un nouvel objectif : devenir barman.

Établissement

Dans le Noir ?

Quoi ?

Restaurant plongé dans le noir

où ?

1 avenue Herrenschmidt, à Strasbourg

Plus d'infos ?

Le site web du restaurant

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