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« Ce n’est pas un passe-temps » : les drag, souverain(e)s des nuits strasbourgeoises

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Ils et elles jouent avec les codes du genre et cela plaît aux Strasbourgeois(e)s. En quelques années, les drag queens et les drag kings ont conquis la Capitale européenne. Les événements consacrés à cette contre-culture issue du milieu LGBT+ américain s’y multiplient, portés par une nouvelle génération d’artistes et de spectateurs et de spectatrices. On a profité d’un show organisé par l’association queer Juin 69 et la drag queen Nöxïmä Marley pour aller à leur rencontre.

Habillée de lumière rouge et d’imprimés léopard, Nöxïmä Marley fend la foule et déambule malicieusement sur l’air de la Panthère Rose. Silhouette interminable juchée sur talons hauts, la drag queen dont la chevelure défie les lois de la gravité grimpe en chaloupant les trois marches menant à la scène du So Crazy sous les vivas et les applaudissements.

Il n’est que 19h45, ce vendredi soir de décembre, mais la grande salle du club situé à l’Esplanade est déjà bondée. Le drag show co-organisé par Nöxïmä Marley et l’association Juin 69 est sur le point de commencer. Complet : il n’y a même pas eu de caisse du soir.

Drag show présentation Nöxïmä Marley
Co-organisatrice de l'événement, c'est Nöxïmä Marley qui présente le show ce soir là. © Adrien Labit / Pokaa

Bonsoir tout le monde !” De l’emphase plein la voix, Nöxïmä Marley lance la soirée avec l’assurance des maîtres de cérémonie expérimentés. Cela fait vingt ans que l’artiste se produit en tant que Drag queen à Strasbourg. Et quelques années en tant que présentatrice : “C’est une place que tout le monde ne veut pas spécialement car c’est assez particulier, détaille t-elle. Notre but, c’est de mettre les autres en valeur.”

Nöxïmä enchaîne d’ailleurs avec le programme. “Ce soir il y aura du théâtre, du cirque, de l’effeuillage burlesque et de la danse ! Qui ici n’a jamais participé à un Drag show ?Dans la salle, quelques mains se lèvent, en minorité.

Un drag show, c’est avant tout un spectacle. Des artistes qui performent dans leur discipline, quelle qu’elle soit. Même si le lip sync – sorte de playback sur des morceaux ou des extraits de films – reste l’exercice roi, avec la danse. On y trouve des Drag queens – qui empruntent les codes du genre féminin avec exubérance – des Drag kings – qui empruntent cette fois aux codes masculins – ou des Drag queers, qui jouent sur la confusion des genres dans leur apparence.

Une contreculture issue de la communauté queer

L’origine du terme Drag queen est incertaine. Il désignait autrefois les hommes déguisées en femme – DRessed As Girl – au théâtre, à une époque ou ces dernières avaient interdiction de monter sur les planches. Mais aussi ceux qui se travestissaient et laissaient traîner derrière eux leur jupe ou leur robe – du verbe to drag en anglais. La culture drag telle qu’on la connaît est née dans le milieu gay des grandes villes américaines. Son histoire est indissociable de celle des grandes luttes pour les droits LGBT+.

Drag show préparation Maylen Khôlya
C'est le premier show de Maylen Khôlya. Là aussi, les derniers détails sont importants. © Adrien Labit / Pokaa

Ce sont en effet des drag queens, des hommes et des femmes homosexuel(le)s et transgenres qui sont à l’origine de l’émeute du Cooper Do-nuts en mai 1959 à Los Angeles, l’une des premières manifestations LGBT aux États-Unis. Les Drag queens ont également joué un rôle important dans les émeutes de Stonewall, organisées en réponse à un raid de la police dans le quartier gay de Manhattan en 1969. Des manifestations considérées encore aujourd’hui comme le point de départ du combat moderne pour les droits des personnes LGBT+ aux États-Unis. Ayant donné naissance à la marche des fiertés ou gaypride.

A Strasbourg, le drag a connu un premier essor à la fin des années 90 avant de tomber dans l’oubli. La pratique artistique et militante connaît actuellement un second souffle depuis 4-5 ans. Aujourd’hui, de nombreux lieux tels que l’Orée 85, la Péniche mécanique, la Grenze, et mêmes les Galeries Lafayette proposent des événements drag au sein de la capitale européenne. Le So Crazy fait partie du nombre.

Dans la grande salle du club, d’ailleurs, Nöxïmä Marley termine son introduction. Les artistes s’activent sur la mezzanine dominant le club. Dernières retouches maquillage dans les miroirs. Derniers ajustements pour les robes, les jupes et les bustiers. L’aboutissement de plusieurs heures de préparation pour beaucoup. Déjà vêtue de pied en cape, Rose Tental observe le début de soirée d’en haut. Calme. Prête à entrer sur scène d’ici quelques instants.

Drag show performance Arï Marley
Arï Marley est l'une des premières Drag queens à passer, dans une performance de danse. © Adrien Labit / Pokaa

“Les gens commencent à comprendre que ce n’est pas un passe-temps”

A 23 ans, la Strasbourgeoise est l’une des plus anciennes Drag queens de la soirée avec quatre ans de scène au compteur. “J’ai découvert cet univers lors d’une soirée organisée par Amanda LaGrande – une figure du drag strasbourgeois de la même génération que Nöxïmä Marley, NDLR. Je cherchais à m’exprimer sur d’autres supports artistiques”, se souvient Rose Tental, titulaire de plusieurs diplômes en arts appliqués. L’artiste a appris à se maquiller et s’habiller sur le tas, en discutant avec d’autres Drag queens, dont sa “mère”, Amanda.

Aujourd’hui, elle se produit entre deux et cinq fois par mois, en soirée ou en spectacle. La multiplication des événements drag à Strasbourg, pour elle, ce n’est “que du positif”. “Quand j’ai commencé, il y avait à peine une soirée drag par mois. C’était très compliqué de trouver des lieux où se produire. Maintenant, c’est eux qui nous contactent.” En quelques années, l’artiste a aussi vu arriver de nouvelles Drags. “Une vague” portée par “les réseaux sociaux et les émissions de télévision.

Performance Drag show Rose Tantal
Rose Tental © Adrien Labit / Pokaa

Cette évolution récente a fait changer les regards sur la pratique artistique du drag, selon elle. “Avant, les gens ne considéraient pas cela comme un travail. Maintenant, ils commencent à comprendre que ce n’est pas juste un passe-temps.” Rose y consacre d’ailleurs une part non négligeable de sa créativité, puisqu’elle crée elle-même ses costumes et perruques.

Qui dit augmentation du nombre d’événements drag dit en effet multiplication des costumes. “Il faut se renouveler plus rapidement.” L’artiste fait également pas mal de shootings photo. “J’aime bien. Je peux aller plus loin qu’en soirée dans les différents styles. Je n’ai pas besoin d’être confortable comme je dois l’être sur scène. Là franchement, je suis en chaussons !”, dit-elle en exhibant ses chaussures à talons et plateformes de quinze centimètres.

Chercher la démesure sans perdre la sincérité

Autre changement observé par la Drag : celui du public. “Avant, c’était surtout des gens queer. Maintenant, on rencontre des gens de tous les horizons.” Avant chaque show qu’elle présente, Rose Tental diffuse cependant un petit message sonore conçu au fil du temps pour donner la bonne attitude à adopter pendant la soirée. “Quand je suis sur scène, je ne veux pas qu’on vienne me toucher si je n’en ai pas envie. Nous avons une relation très dynamique avec le public, nous sommes là pour les spectateurs, mais il y a des règles de consentement basiques à respecter.”

En bas dans le club, la lumière se tamise et Arï Marley peut enfin entrer en scène, dans son costume sombre de femme dangereuse pour une performance en danse. En haut, c’est au tour de Maylen Khôlya de se préparer. “C’est mon premier show”, sourit-elle.

Intermittent du spectacle et metteur en scène de métier, l’artiste a découvert l’univers drag avec l’émission RuPaul’s Drag Race il y a cinq-six ans, “comme énormément de monde.” C’est pendant le premier confinement qu’il s’est décidé à devenir Drag queen à son tour. “Je voulais créer un nouveau personnage, se souvient-il. Il m’a fallu deux ans pour le laisser maturer et choper les connaissances techniques nécessaires à son incarnation. J’ai toujours aimé les rôles féminins très forts, avec un côté vénéneux, femme fatale. Dans celui-ci, je cherche une dimension dramatique, sombre, tout en essayant d’amener un petit twist drôle par moment.” Finalement, “cest le même exercice que le théâtre mais complètement démultiplié, sourit-il. Il s’agit de chercher la démesure sans perdre la sincérité.”

Drag show performance Helix Sir
Pour son premier passage, Helix Sir livre une performance mordante dénonçant la tenue de la coupe du monde de foot au Qatar. © Adrien Labit / Pokaa

Parmi les bustiers et les jupes, une tenue dénote dans les coulisses. Le short de foot d’Helix Sir, l’un des deux Drag kings de la soirée attendant de se produire sur scène. A son arrivée à Strasbourg il y a 5 ans, il se familiarise avec la pratique Drag Kings grâce à la House of Diamonds. « A ce moment là, je me disais déjà qu’un jour j’essaierai », se souvient-il. L’occasion lui en est donnée lors d’un voyage itinérant. « Je faisais la régie lumière sur un show Drag organisé par Gangreine à Dijon et on m’a proposé de monter sur scène. C’était il y a huit mois. » De retour sur les bords de l’Ill, il poursuit sur sa lancée et participe à créer des soirées qui leur sont dédiées à l’Orée 85, agrandissant une scène jusqu’ici plutôt confidentielle.

Les Drag kings sont moins connus, moins visibilisés, détaille-t-il. On se bat pour être programmés en soirée, pour avoir des espaces et une rémunération. Dans l’imaginaire collectif, le Drag king est un art moins travaillé. Pourtant, il faut remixer les sons sur lesquels on passe, vérifier que l’artiste que l’on va diffuser n’est pas problématique, préparer le personnage…. Personnellement, je couds moi-même mes costumes après les avoir dessinés et je fais pareil avec mon maquillage. Je réfléchis aussi à la mise en son et en lumière.”

Drag show maquillage drag king Helix Sir
Il faut entre 2 et 5h de préparation à Hélix pour se maquiller avant chaque performance. © Adrien Labit / Pokaa

C’est le militantisme qui a conduit Helix à s’investir dans le Drag. L’envie de faire quelque chose de l’espace d’expression qui lui était donné. Pour lui, cette pratique artistique possède encore aujourd’hui “une dimension très politique”.  Et sa popularisation est une bonne chose. “Il faut faire attention au Queer Washing, à ce que ça ne devienne pas un produit de consommation comme un autre, mais la multiplication des événements Drag est positive. Il était important qu’on arrête de nous planquer dans des caves, qu’on soit enfin plus visibles. Cela permet de questionner plus facilement le genre, de faire avancer l’idée qu’il s’agit d’une construction sociale.”

Des Drag queens à la télé

Lui aussi cite RuPaul’s Drag Race comme l’un des facteurs ayant permis de populariser cet art en diversifiant le public des shows. “Cette émission a mis des Drag sur l’écran de la famille qui regarde France Tv, sourit-il. Cela a aussi permis aux gens de se rendre compte d’à quel point ces événements attiraient du monde. Ce qui a sans doute conduit à l’ouverture de nouveaux espaces pour nos shows et une certaine professionnalisation du milieu. Aujourd’hui il y a des grands-parents qui viennent nous voir avec leurs petits-enfants. Des parents qui ne connaissent pas forcément cet univers et qui viennent nous voir en disant que c’est intéressant.

Dans le club ce soir-là, pas d’enfants ni de grands-parents mais beaucoup de Strasbourgeois dans la vingtaine et la trentaine qui profitent de l’entracte pour aller boire une bière au bar. Parmi eux, Flo, 28 ans, qui n’en est pas à sa première soirée drag. Un univers qu’elle a découvert par “un pote qui suivait pas mal RuPaul’s Drag Race” – encore elle. “J’aime beaucoup le côté bienveillant qui existe entre les performeurs et le public.” Ce soir, la jeune femme est particulièrement séduite par le mélange de kings et de queens parmi les artistes. “Ils ne racontent pas tout à fait la même chose. Il y a un coté performance, chez les Kings. Un côté militant.

Reprise du spectacle et derniers numéros. Chaque artiste se produit une nouvelle fois, dans une nouvelle tenue. Le final se fait collectif, sur Don’t stop me now de Queen, devant un public déchaîné et bienveillant. La soirée terminée, Nöxïmä Marley grille une cigarette au milieu de ses fans, dans son rôle toujours, une canne aussi haute que la journaliste qui écrit cet article.

Plus Starmania que RuPaul’s Drag Race”, l’artiste a participé à la construction d’une scène drag à Strasbourg avec les Sister Queens, en 1997.J’ai appris en autodidacte, explique t-elle. Cela m’a permis de devenir l’artiste que j’avais toujours voulu être », explique celle qui n’a jamais pu apprendre le violon ou le piano quand elle était plus jeune. Faute de moyens.

Après une pause d’une dizaine d’années, la Drag queen a repris le chemin de la scène il y a quatre ans. Et participé au renouveau du milieu Drag strasbourgeois. “Je suis heureuse de voir les soirées se multiplier à Strasbourg. Quand nous nous sommes lancées il y a vingt ans, nous étions des précurseuses. Ensuite, la scène Drag s’est un peu essoufflée. Mais aujourd’hui, on voit que cela s’est bien implantée, que cela attire de plus en plus de personnes, de nouvelles générations de Drag. C’est beaucoup de travail, mais cela participe à faire vivre la culture queer à Strasbourg.

final so crazy drags queen drag kings
Tableau final. © Adrien Labit / Pokaa

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