Non ! Ne touchez pas à ça, c’est un artefact très dangereux ! Ce n’est pas parce que vous venez me voir depuis bientôt deux mois que l’on doit se permettre ces manières. Comment ça, « qu’est-ce que c’est ? ». Ce sont les larmes d’une nixe ! C’est écrit dessus, comme toutes les choses bien rangées. Une nixe ? Ce sont les sirènes des contes germaniques. Dans ce cas précis, la Loreley, la nymphe qui attirait les bateliers qui s’aventuraient trop près de son rocher, sur le Rhin allemand, et célébrée entre autres par Apollinaire. Le rapport avec Strasbourg ? Je dois décidément tout vous apprendre.




Pont du Corbeau © Harmignies / Structurae

Les pavés de la place Kléber rendaient l’expédition particulièrement inconfortable. Heinrich de Bavière se maudissait de n’avoir pas préféré voyager seul, sur son cheval robuste. Au lieu de cela, il tenait compagnie à cet individu encapuchonné dont on ne voyait pas même l’absence de sourire. En revanche, elle se ressentait dans chacun des rares mots qu’il jetait aux deux canassons qui tiraient la charrette fébrile tantôt trop lentement, tantôt l’inverse.

— C’est une bien belle voiture que vous avez là, monsieur, lança Heinrich pour briser la glace.
— Elle n’est pas à moi, mais à la ville.
— Non, bien sûr.

Heinrich reporta son intérêt sur les arcades qui défilaient désormais à leurs côtés. Il s’amusait à en suivre les contours de son index boudiné en espérant que le temps passe plus vite. L’ennui était son pire ennemi.

— Vous savez, je n’ai pas l’habitude de voyager ainsi.

Le cocher haussa en silence le sourcil dans la direction du chasseur de sorcière.

— C’est vrai, je suis plutôt de ceux qui dorment en cabine privée, sur les navires du Rhin. Je monte souvent vers Cologne, où ma deuxième étude se trouve. Alors les maringottes aux roues de bois pourris, c’est une aventure pour moi, quand bien même celle-ci ne dure que quelques instants comme aujourd’hui.

Le sourcil du cocher se haussa vers le ciel, cette fois. Un ricanement moqueur vibra sur les plis de sa nuque.

— Silence ! hurla Heinrich en se tournant.

L’arrière du chariot abritait une cage à taille humaine. Une femme enchaînée, couverte de poussière et de boue, y riait.

— Tu as déjà reçu tes derniers sacrements, ce qui est un miracle en soi, veux-tu risquer un nouvel aller sans retour en Enfer, sorcière ?

Elle cracha sur le sol de sa prison. Heinrich s’empara d’une matraque et frappa les barreaux d’acier en réponse au défi. Le manège fut interrompu par l’arrêt de la carriole, sur le pont du Corbeau.

— Il y a moins de monde que je ne l’aurais espéré, commenta-t-il.
— Croyez-moi, les sorcières n’attirent plus aujourd’hui. La foule est passée à autre chose.
— C’est dommage. Monsieur le bourreau, ne perdons pas plus de temps.

L’homme encapuchonné décrocha la cage. Il la traîna sur les quelques mètres qui les séparaient du garde-corps et y fixa une chaîne qu’il crocheta aussi sur les barreaux. Ensuite, à travers l’ouverture prévue à cet effet, il la poussa dans le vide.


La cage se balançait encore quand Laure reprit ses esprits. Assommée quelques instants par la chute dans le vide, ses forces lui revenaient peu à peu désormais. Là-haut, le bourreau et le chasseur de sorcière l’observaient. Elle n’en voulait pas au premier. C’était son travail, il nourrissait peut-être même sa famille entière avec cette tâche ingrate. En revanche, Heinrich de Bavière et son sourire sournois la rendait malade. Il n’avait pas hésité à créer des preuves de toute pièce pour la condamner à la mort sous ce pont.

— Je te retrouverais, lui asséna-t-elle à travers les barreaux de sa cage suspendue, et tu payeras pour tes crimes ! Dieu lui-même ne saura te pardonner d’avoir torturé des innocentes !
— Des innocentes ? meugla-t-il en réponse.

Il dégaina le sabre d’apparat qu’il tenait à la ceinture.

— Je vais t’en donner, des innocentes !

Un premier coup fit trembler la chaîne qui retenait la cage dans les airs. Un second vint la fragiliser, et le troisième, plus puissant encore, la rompit. La prison de Laure se fracassa sur l’Ill. L’eau montait, montait, et lui arriva vite au menton. Elle tourna son regard une dernière fois sur Heinrich de Bavière, l’Inquisiteur fou, et se promit vengeance, dans cette vie ou dans une autre.

Parmi les algues, les matières fécales, la crasse, et les autres cages jadis suspendues sous le pont du Corbeau, Laure suffoquait lentement. Le poids des lourds barreaux de fer l’entrainait toujours plus loin dans les tréfonds de la rivière. Pourquoi est-ce aussi long ? se demanda-t-elle. J’aurais juré avoir aperçu le fond depuis la berge. La lumière du jour vint même à lui manquer, tant elle s’enfonçait dans les abîmes. Son souffle aussi la quittait peu à peu. Elle aurait voulu crier, mais elle aurait perdu de précieuses secondes d’air. Quand elle succombait finalement à l’évanouissement, un bruit sec de métal contre le métal l’accompagna dans le sommeil.

Elle se réveilla allongée sur le lit de l’Ill, sur une fine couche d’algues tressées, libérée de la cage. Elle pouvait respirer et voyait clairement autour d’elle sans flou aucun.

— Tu es réveillée.

Les mots résonnèrent en elle à la manière des cloches de la cathédrale. Ils firent vibrer ses os et ses tympans comme aucun mot ne l’avait jamais fait, propagés là par les ondes aquatiques. Ils émanaient d’une femme à ses côtés. Une femme étrange, aux cheveux d’or, aussi à l’aise dans l’eau que l’aurait été un poisson.

— Qui êtes-vous ? se surprit à demander Laure, capable de parler.
— Je m’appelle Ondine, je veille sur les eaux du Rhin, et même un peu plus. J’ai assisté à ta mise à mort.
— Vous m’avez sauvée.
— Pas encore. Tu te trouves entre deux eaux, si j’ose dire. Je peux le faire, mais toute magie a un prix.

Laure repensa à sa promesse de se venger de Heinrich de Bavière.

— Énonce-le, dit-elle à la nymphe.
— Tu ne pourras plus parcourir la terre ferme. Tu deviendras une créature de lacs et rivières, comme moi. Tu entreras dans les contes pour enfants des Hommes, ceux qu’ils leur racontent pour les effrayer, les discipliner. Ils te chasseront.

Le souvenir du sourire de l’Inquisiteur alors qu’il condamnait Laure à la mort, devant les corps inanimés de sa fille et son mari, lui hérissa le poil.

— À moins que je ne les chasse avant.
— Laure Lay, ton choix semble fait.

La nymphe recula, ses longs cheveux se soulevèrent en éventail et une aura dorée l’entoura. Laure sentit son corps se transformer, son âme s’altérer. En quelques instants, elle était devenue une nixe, elle aussi. Elle observa mûrement ses mains. Quelque chose avait changé mais elle ne sut dire quoi.

Loreley, 1817 © William Turner / The British Museum

— J’ai une affaire à régler, dit-elle à Ondine. Merci.

Laure remonta à la surface de l’Ill. Le bourreau et Heinrich étaient partis, mais une foule de badauds traversait toujours le pont du Corbeau. À l’instant où l’un d’eux l’aperçut, un vent de panique souffla. On lui lança des tomates, des seaux, des poules. Elle se réfugia dans les profondeurs et réfléchit. « Je monte souvent vers Cologne », avait-il dit. Laure se mit en route pour le Rhin.

Elle nageait avec le courant, et atteignit ainsi rapidement les villes voisines. Elle cherchait un point de vue depuis lequel surveiller la navigation. Elle trouva un rocher qui s’enfonçait sur le cours du fleuve, le resserrant en une passe étroite. L’endroit était parfait. Alors, elle attendit.

Un bateau arriva finalement. Laure sentit une colère grandir en elle, mais plus que cela, elle sentit une sorte de magie couler dans ses veines. Sans savoir pourquoi, elle chanta. Les notes naviguaient à la surface de l’eau et les poissons émergèrent afin de voir l’origine de cette grâce. Le bateau ralentit, les hommes sur le pont devinrent fous à lier. Ils mirent le cap sur elle. Laure monta à bord, toujours en chantant. Tous les matelots étaient paralysés d’amour, de peur, de joie et de tristesse. Elle inspecta chaque recoin de l’embarcation, mais Heinrich de Bavière ne s’y trouvait pas. La rage en elle explosa. Elle arracha le cœur de tous les hommes présents et coula le navire. Quand l’horreur passa, elle remonta vers le rocher, et attendit à nouveau.


Laure Lay attendit très longtemps qu’Heinrich de Bavière se montre. L’a-t-elle retrouvé ? Les sources ne sont pas sûres de ce fait. Tout ce que l’on sait, c’est qu’il n’a plus jamais été aperçu à Strasbourg. En revanche, les chants de la Loreley retentirent tant autour de son rocher que sa légende naquit dans les nombreux chavirements de navires sur cette partie du Rhin. Comme Ondine l’avait annoncé, les Hommes haïrent la Loreley et elle entra dans leurs contes comme mise en garde contre la puissance de nos sens.

Jeremy Martin, le conteur
Compte Instagram : jeremy.auteur

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