En France, pour 10% des enfants, l’école serait un lieu de souffrance, notamment en raison de harcèlement scolaire. À Strasbourg, plusieurs victimes, toutes profondément marquées par les violences infligées par d’autres élèves au cours de leur scolarité, ont accepté de raconter leur histoire.




Claire* a 22 ans. Si elle s’épanouit aujourd’hui à l’université de Strasbourg, sa scolarité a laissé de vives cicatrices dans sa mémoire. Alors qu’elle est en classe 4e, un groupe de collégiennes en fait son bouc émissaire. “On avait une amie en commun et elles ont commencé par essayer de m’en séparer. J’étais rejetée”, se souvient-elle. Rapidement, les insultes puis les rumeurs suivent.Des rumeurs, sur moi, ma famille, des choses fausses. Tout ce que je disais était transformé. Puis on prenait mes affaires, me les déchiquetait, on arrachait les pages de mes cahiers. Un jour, un garçon m’a donné un coup de pied, je suis tombée et je me suis cassé le coccyx.

Face à cette violence, Claire se renferme sur elle-même et voit son quotidien bouleversé. “Pour rentrer de l’école, je préférais prendre un chemin qui faisait très peur, seule, plutôt que de faire le chemin avec les autres. Sinon, je me faisais pousser dans les buissons”, commente Claire. La boule au ventre en permanence, la collégienne ne parvient plus à s’alimenter. “Je mangeais de moins en moins, je ne pouvais plus rien avaler, j’avais un blocage.” Et d’ajouter : “Je voulais juste me cacher, devenir transparente, que personne ne puisse me voir. Je crois qu’avec mon corps je traduisais ce que je n’arrivais pas à dire à l’oral.

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© Caroline Alonso / Pokaa

Marie garde elle aussi certains mauvais souvenirs de sa scolarité. Après de nombreux déménagements, elle peine à trouver sa place parmi les élèves d’école primaire puis du collège. “On se moquait de moi, on me piquait mes affaires, on me collait des trucs sur moi. Toute la classe était contre moi. Un jour, j’étais dans une école primaire où on enlève ses chaussures. Il y a eu un test d’alarme incendie et on m’avait volé mes chaussures. Je me suis retrouvée en chaussettes dans l’herbe”, se souvient-elle. La jeune femme, âgée aujourd’hui de 28 ans, n’a posé que récemment le terme d’harcèlement scolaire sur ce passé compliqué.C’est assez récent, avec la libération de la parole et toutes ces personnes qui témoignent.

Une enquête publiée en 2011 par Unicef France révèle que “si la grande majorité des enfants aiment l’école et s’y sentent bien, une part minoritaire mais importante s’y déclare victime de violences récurrentes et de harcèlement physique et verbal. Pour plus de 10% d’enfants, l’école est un lieu de souffrance(s).” Soit un élève sur dix.

Et si le mot harcèlement scolaire est de plus en plus entendu, il n’est pourtant pas nouveau. Il aurait été mis en évidence pour la première fois au début des années 1970, par Dan Olweuss, un psychologue norvégien. “ Un élève est victime de harcèlement lorsqu’il est soumis de façon répétée et à long terme à des comportements agressifs visant à lui porter préjudice, le blesser ou le mettre en difficulté de la part d’un ou plusieurs élèves. Il s’agit d’une situation intentionnellement agressive, induisant une relation d’asservissement psychologique, qui se répète régulièrement”, décrivait-il. Mettant en avant trois critères essentiels : la répétition, la domination et l’intention de nuire, bien que le harceleur puisse souvent invoquer le jeu ou le divertissement de ses pairs.


Avec Internet, la violence entre dans la maison

Si le harcèlement scolaire n’est pas nouveau, il s’accompagne depuis quelques années d’un nouvel aspect. Désormais, le harcèlement scolaire ne s’arrête pas au portail des établissements. Il s’immisce dans le quotidien des victimes et les suit jusque dans leur chambre, par écrans interposés. Léa* en a fait l’expérience alors qu’elle était en classe de 5e : “Toutes mes amies se sont retournées contre moi pour une raison que j’ignore encore. Au départ, elles se moquaient puis elles ont été de plus en plus violentes dans leurs paroles. Elles me disaient que je n’avais pas le droit de vivre et me harcelaient jusque sur les réseaux sociaux. Elles m’envoyaient des messages de haine avec des emojis pistolets.

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© Maria Fernandes

C’est aussi en partie, à travers les réseaux sociaux que Victoire*, aujourd’hui âgée de 19 ans, a vu la violence à son encontre s’amplifier. La jeune fille avait déjà connu un premier cas de harcèlement au collège, alors qu’elle vivait à l’étranger. Au lycée, de retour en France, Victoire est également devenue le bouc émissaire de certains élèves. Tout a commencé alors que la situation sanitaire impliquait la division des classes en groupe.Je me suis retrouvée dans un groupe alors que mes amis étaient tous dans l’autre, débute Victoire.

La bande de copains avait l’habitude d’échanger au sein d’un groupe Instagram. “Une fille a su qu’on avait parlé d’elle dans le groupe et en a déduit que c’était moi, car les autres étaient ses amis. Ce qui lui était rapporté était faux et déformé. J’ai eu la réputation de celle qui se moquait des gens, qui parlait mal. Il y a commencé à avoir des rumeurs. Une autre personne a mis une story privée pour tout le monde sauf moi, elle y faisait des blagues sur moi, sur ma coupe de cheveux. Elle faisait de la boxe, tous les soirs elle disait qu’elle allait me frapper, alors que je ne lui avais jamais parlé. Moi, j’avais peur. »

Et de poursuivre : « À partir de là, je ne voulais plus aller à l’école. J’ai commencé à être seule, je ne mangeais plus le midi. Mes notes ont commencé à baisser. Je n’écoutais plus en cours, j’attendais juste que le temps passe. J’avais l’impression que toute la terre était contre moi. Tous les matins, c’était un calvaire de se lever et d’aller en cours. »


L’incompréhension

Victoire peine à ce moment-là à saisir la raison de cet acharnement. L’incompréhension est d’ailleurs bien souvent l’un des principaux sentiments des victimes rencontrées. « Quand j’étais petite je ne comprenais pas, je me demandais pourquoi les gens ne m’aimaient pas, pourquoi ils étaient comme ça avec moi. Je ne comprenais pas ce que j’avais fait de mal», témoigne Marie. «Je me posais énormément de questions sur moi : pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait? T’es bizarre, t’es pas normale. Je me sous-estimais, je me disais que je ne servais à rien, que j’étais nulle », ajoute Claire. 

Et les éléments déclencheurs sont aussi variés qu’ils semblent parfois anodins. « Quand j’étais en 6e, relate Gaelle, ma mère m’avait fait des tresses et quand elle me les avait enlevées, mes cheveux étaient frisées. On m’a appelé « caniche » de la 6e à la 3e. On aboyait derrière moi dès que je levais la main pour répondre. S’en sont suivies des années de solitude, de rejet des autres, des balles dans la tête durant les séances de sport, des repas seuls à la cantine… Cela m’arrive encore de pleurer quand je reparle de tout ça. Aujourd’hui j’ai juste peur pour mes enfants. J’ai 2 garçons à moi et 3 belles-filles. Je prie pour qu’ils ne subissent pas la même chose ou pire. »

Et cette violence répétée a parfois de lourdes conséquences sur la vie des victimes. « Tous les matins quand je me réveillais, c’était horrible, se remémore Victoire. Je ne serais pas passée à l’acte mais j’avais juste envie que ma vie s’arrête. » À force de ne plus se nourrir, Claire s’est quant à elle affaibli au point de devoir être hospitalisée et déscolarisée pendant plusieurs mois. « J’étais devenue un fantôme », résume-t-elle. Au mois d’octobre 2021, Dinah, une adolescente de 14 ans s’est donné la mort à Kingersheim (Haut-Rhin). Elle était victime de harcèlement scolaire depuis deux ans et notamment ciblée à cause de son orientation sexuelles et de ses origines. Une affaire qui montre que les lgbtphobies et le racisme offrent également souvent un terreau fertile au harcèlement dans le milieu scolaire.

Toutes les victimes rencontrées affirment s’être aujourd’hui relevées. Non sans cicatrices indélébiles. Se replonger dans ces souvenirs fut pour la plupart d’entre elles douloureux, leurs paroles semblent également s’accompagner d’un certain soulagement, comme si parler c’était un peu se réapproprier cette histoire. Mais avant d’en arriver là, le chemin a parfois été long. Toutes s’accordent toutefois sur un point “il faut en parler”.


Être à l’écoute

Or si parler n’est pas aisé, être écouté ne l’est visiblement pas plus. Parmi elles, nombreuses sont celles confrontées à l’incompréhension de leur entourage pouvant peiner à prendre la mesure de leur souffrance.  “ Un soir, j’en ai parlé à ma mère et ma grand-mère, raconte Léa. Elles m’ont dit que c’était de simples histoires d’adolescents. Je ne l’ai pas vu comme ça, j’ai vraiment souffert.

école primaire éducation enfants
© Caroline Alonso / Pokaa

C’est le même sentiment qu’a partagé Victoire : « Mon père me disait que ce n’était pas grave, que je devais prendre sur moi et que c’était des histoires de gamin. Et c’était vrai mais moi ça me détruisait la vie. Quand tu vis ça tous les jours tu ne peux pas passer à autre chose, c’est trop compliqué. » Un ressenti partagé également par Claire : « Au moment où tu le subis ça te paraît insurmontable, tu ne peux pas te dire que tu vas t’en sortir. Pourtant il faut en parler. J’ai réalisé trop tard que je n’aurais pas dû me plonger dans le silence.»

« Je pense qu’on n’écoute pas assez les enfants, complète Marie. Quand tu es petit, c’est déjà difficile de mettre des mots sur ce que tu ressens, tu n’as pas l’historique et la réflexion d’un adulte. Et puis tout est nouveau. Il ne faut pas minimiser. » Malgré tout Victoire reconnaît : « Je sais que c’est difficile, par exemple quand ça ne se passe pas bien chez toi. Mais si ce n’est pas à ses parents, il faut en parler à des amis ou à l’école. Mes profs ne voyaient pas ce qu’il se passait, mais quand la dernière semaine de cours une prof est venue me parler, j’ai eu l’impression de compter, qu’on me voyait enfin. Alors que quand tu te fais harceler, tu as l’impression de ne plus avoir d’importance pour personne.»

© Mathilde Piaud pour Pokaa

Rappelons enfin que le harcèlement est puni par la loi et que des solutions existent. Même si la plupart des victimes attendent simplement que ça passe : « Si quelqu’un subit ce que j’ai vécu, j’ai envie de lui dire : « Ne t’inquiète pas, c’est très dur là en ce moment mais ça va aller. Ce n’est qu’un passage. » Moi, j’ai mis entre parenthèses ce qui m’est arrivé et maintenant je pioche dedans pour continuer à me battre tous les jours», termine Claire. 


Des interventions dans les collèges

Les victimes ont parfois bien du mal, elles-mêmes, à poser ce terme sur ce qu’elles ont vécu. “Puisque c’était plein de petits trucs insidieux, tout le temps, ça ne se voyait pas, c’est au fur et à mesure que j’ai compris que c’était ça. On parle plus du côté physique et moins de l’aspect psychologique. Pourtant, quand t’es petit, c’est un truc qui te marque”, réfléchit Marie. La violence ne passe pas toujours par les gestes mais bien souvent par les mots.

Pour faire prendre conscience de la réalité du harcèlement scolaire mais aussi donner des clefs aux élèves et équipes éducatives, la Collectivité Européenne d’Alsace s’est saisie du sujet ces dernières années. Le service jeunesse et plus précisément son pôle prévention a élaboré un jeu, animé par des intervenants dans les classes de collège alsaciennes, afin d’échanger autour du sujet. L’objectif est de “faire ne sorte qu’on parle de la façon la plus décomplexée possible, la plus proche du terrain, la plus intelligible pour que les élèves comprennent, expriment leurs doutes, leurs craintes ou se rendent compte. Qu’ils sachent aussi comment solliciter l’aide d’adulte, ou comment corriger leur comportement”, détaille Nicolas Matt, 13e président de la CEA, en charge notamment de la jeunesse. Il ajoute : “Il est pour nous inconcevable que le collège soit un lieu où les enfants se sentent en danger. D’où la volonté de développer ce type d’actions.

© Mathilde Piaud pour Pokaa

Le jeu de « La bête noire », consiste à recréer une situation de harcèlement. Un contexte inspiré de faits réels, est établi en début de partie : différence physique de la victime, une dispute avec un ami, un conflit amoureux, diffusion d’une photo gênante… Un élève incarne le harceleur, un autre la victime, les autres collégiens et collégiennes sont eux le groupe de témoins dont le rôle est déterminant.

Le jeu est un prétexte à la discussion, à la prise de conscience, au débat, sur qu’est-ce c’est que le harcèlement ”, insiste Pascaline Tripard, chargée de missions prévention au service Jeunesse de la CEA, qui a participé à l’élaboration et à la diffusion de cet outil dans les collèges où elle intervient régulièrement.

Lors de ses interventions dans les collèges alsaciens, Pascaline Tripard souhaite également insister sur le rôle qu’ont tous les élèves dans la lutte contre le harcèlement scolaire. Ni harceleurs, ni victimes, les témoins en sont pourtant confrontés tous les jours. « Il y a un zoom qui est fait sur la responsabilisation des témoins, explique Pascaline Tripard. Ils sont une majorité. On souhaite leur faire comprendre que leur action ou leur inaction peut totalement renverser une situation. » Et Marie-Elodie Savary, qui a elle aussi travaillé à la création du jeu, d’ajouter : « Dans une classe de 30 personnes, il y a potentiellement 27 ou 28 élèves qui sont là, voient les violences et peuvent potentiellement réagir. Cet outil permet d’expliquer comment le collectif peut agir sur ça ».


Numéro d’écoute et de prise en charge au service des familles et des victimes : le 3020


*Le prénom a été modifié.

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