Julius Pepperwood lève les yeux au ciel. Encore un match nul, le Racing n’avance pas au classement, maugrée-t-il. Son verre de whisky à la main, il revient d’un œil maussade sur sa pile de dossiers. Le dimanche, ce n’est pas pour travailler, pense-t-il. Quand soudain, la lumière de la fin d’après-midi strasbourgeois inonde son bureau et un dossier en particulier. Intrigué par ce phénomène, Julius Pepperwood se ressert un verre, avant d’ouvrir la première page d’une enquête qui parle d’église et de solidarité. Mais surtout, d’une forme architecturale audacieuse. 

Si vous avez étudié à Strasbourg, sur le campus de l’université, impossible que vous ne soyez jamais passé à côté ou devant elle. Encore plus improbable : que vous ne vous soyez jamais demandé « Mais qu’est-ce que c’est que c’est que cette forme bizarre ? ». Située rue de Palerme, entre la rue de Rome et le gros chat du bâtiment du Crous, l’église du Christ-Ressuscité détonne. Son principal atout : une flèche de 37 mètres de haut qui en impose. On s’est renseigné sur l’histoire de cette église, mais également sur celle du centre Bernanos, situé juste à côté.

Église christ ressuscité vue de la rue de Rome
© Nicolas Kaspar/Pokaa


Une église construite en même temps que le quartier de l’Esplanade

L’histoire de l’église du Christ-Ressuscité se révèle indissociable de celle du quartier qui l’accueille : l’Esplanade. On vous la racontait ici, mais avant les étudiants, le quartier avait connu quelques bouleversements. Et même quelques bombardements. Après le rachat de l’Esplanade militaire par la Ville en 1958, un vaste projet d’urbanisme se donne pour objectif de construire un quartier neuf, avec écoles, commerces et habitations. Ainsi, à l’édification en 1960, dans une zone péricentrale, du grand quartier résidentiel de l’Esplanade, jouxte le nouveau campus universitaire. Qui ne pourrait être mieux représenté que par ses deux bâtiments emblématiques, construits en 1962 : la fac de droit et la tour de chimie.

Pas très loin de la fac de droit se trouvait justement un grand château d’eau. Construit dans les années 1880, il représentait l’un des derniers vestiges de la période militaire du quartier. Mais, dans les années 60, le château d’eau fut détruit. Pour laisser la place à, vous l’aurez sans doute deviné, l’église du Christ-Ressuscité. Le prêtre Thomas Wender, également directeur du centre Bernanos, nous en dit plus : « Elle a été construite en même temps que l’église de la Trinité, près du parc de la Citadelle. On a cherché à l’inscrire dans le nouveau quartier de l’Esplanade. C’était encore l’époque où l’église catholique construisait des églises dans les nouveaux quartiers, parce que des gens se rendaient encore aux messes ». Désormais, elle constitue le point d’entrée sur Esplanade, mais également la délimitation avec le quartier de la Krutenau.

D’ailleurs, cette église avait une réelle vocation de quartier. En effet, selon Jenastan Anthonipillai, étudiant en dernier année d’architecture à l’INSA, projet de fin d’études sur l’église : « L’église avait pour but de fédérer le quartier de l’Esplanade, avec notamment des espaces associatifs. L’Abbé Kammerer fondateur de l’église, ndlr – s’est même battu pour moins de places de parking dans la conception parce qu’il jugeait que les fidèles viendraient du quartier ». Pour compléter cette mission de fédération, l’inauguration du centre universitaire George Bernanos se déroula en 1971.


« Une église qui ne ressemble pas à une église »

Si son histoire reste intimement liée à celle du quartier de l’Esplanade, sa forme reste elle un mystère. L’église du Christ-Ressuscité donne en effet lieu à des myriades d’interprétations. Certains y voient la forme de l’arche de Noé, d’autres la tente d’Abraham. On peut même y voir une grande main, ou même une tortue. Comme le dit Jenastan Anthonipillai : « On fait face à une église qui ne ressemble pas à une église. Chacun a un peu son image de cette grande charpente en bois. Il n’y a pas encore de descriptif sur la forme en elle-même, qui reste une interrogation ». Néanmoins, la flèche immense possède quant à elle une métaphore biblique. L’étudiant de l’INSA développe : « La flèche fait office de signe distinctif. Il y a une continuité du haut vers le bas, qui représente une belle métaphore où le Christ se fait homme ».

À l’intérieur, on remarque les bancs des fidèles aménagés en demi-cercle. Le résultat de l’influence post-moderne des années 60, selon Jenastan : « Ces années-là, on a mené de nombreuses réflexions afin d’intégrer les fidèles au culte. Le demi-cercle signifie l’absence de hiérarchie ». Mais le plus intéressant reste le tableau au-dessus de l’autel. Ici, la charpente et la flèche travaillent à la création de ce tableau, pour donner une impression d’élévation, grâce au travail de la lumière. Par ailleurs, l’église est réalisée dans le même matériau que sa flèche, à savoir en béton brut. Et si l’on regarde plus clairement l’extérieur, on remarque que le motif que forment les briques oriente vers l’autel. Finalement, comme l’explique Jenastan : « Une église c’est une scénographie à l’échelle d’un bâtiment ».


L’histoire du centre Bernanos

À côté de l’église, se trouve un bâtiment. Ce dernier accueille le centre Bernanos, un vrai lieu de solidarité strasbourgeois que l’on vous présentait ici, ou encore là. Quand on rentre dans le bâtiment, on remarque deux choses. La première : c’est un labyrinthe. La seconde : il existe des restes de l’ancien château d’eau encastrés dans le bâtiment. Ces restes créent d’ailleurs une sorte de demi-niveau dans le centre, le rendant « assez complexe » selon les mots de Jenastan. D’ailleurs, pour la petite anecdote, l’autel se trouve juste au-dessus de ces ruines.

Mais surtout, au-delà des considérations architecturales, toujours intéressantes, le centre Bernanos se distingue depuis maintenant plus de 50 ans. Le pasteur Thomas Wender prend le relais : « Le centre a été construit en même temps que l’église, dans le but d’avoir un foyer d’étudiant, avec 11 chambres. À l’origine, il y avait l’aumônerie universitaire catholique, soit un lieu de prière d’activités bibliques et de conférences. On l’a installée parce que la proximité avec le campus, puisqu’elle se trouve vraiment à côté, avec toute une dimension d’accueil d’activité culturelle, intellectuelle ».

Ruines de l'ancien château d'eau à l'intérieur du centre Bernanos
© Nicolas Kaspar/Pokaa

Néanmoins, ce qui a désormais changé, c’est l’ajout de la solidarité : « Quand je suis arrivé, j’ai mis l’accent sur la solidarité, avec notamment les étudiants en difficulté. Avec une distribution de colis alimentaires, chaque mercredi ». Le pasteur est allé encore plus loin il y a cinq ans : « J’ai commencé à accueillir de jeunes réfugiés mineurs, à la rue. Il y a eu de grosses vagues de réfugiés sur l’Europe, avec la crise migratoire. Elles sont arrivées aussi à Strasbourg, avec ces jeunes mineurs isolés. Ils sont venus frapper à cette porte. Et comme rien n’était prévu pour eux en France, on a décidé de les accueillir puis de développer cet accueil humanitaire ». Plus de 200 jeunes ont été accueillis en 5 ans et repartent lorsqu’ils sont intégrés dans la société et leur métier. Et le centre en accueille toujours, lançant même un appel aux dons pour continuer leurs missions.

Après une balade fraîche et ensoleillée comme seul le climat strasbourgeois de mars peut en donner, Julius Pepperwood rentre chez lui. Il se frotte les mains, engourdis par le froid et se sert un verre. Strasbourg possède tellement de bizarreries architecturales remplies d’histoire, qu’il suffit de lever la tête pour être curieux. Afin de pouvoir continuer à vivre sa ville et la (re)découvrir sous un jour nouveau.

Le bâtiment du CROUS graffé par Grems
© Nicolas Kaspar/Pokaa

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