Le visage masqué par un foulard, attifés de postiches et de longues blouses, cinq hommes braquent leurs armes vers des convoyeurs de fonds, leur soutirent des sacs remplis de biftons et se volatilisent en moins de temps qu’il faut pour le dire. La scène semble tirée d’un film de gangsters. Pourtant, elle eut bien lieu. C’était à Strasbourg. C’était il y a cinquante ans jour pour jour. C’était le casse du siècle.



« Le casse du siècle ». La une des journaux est unanime. Ce mercredi 30 juin 1971 eut lieu à Strasbourg un braquage qui fera date. Ces journaux n’ont pas tort, la preuve : on en parle encore cinquante ans plus tard. Il faut dire que l’histoire est fascinante : la coquette somme de 11,6 millions de francs (qui équivaudraient selon l’INSEE à plus de 12 millions d’euros aujourd’hui, si l’on prend en compte l’évolution du coût de la vie) dérobée en moins de cinq minutes, au sein même de l’Hôtel des postes, et sans un seul coup de feu ! Si l’on ajoute à ce tableau que la justice n’a jamais réussi à faire condamner les braqueurs, on peut dire que le crime fut parfait. Pour bien comprendre en quoi il le fut, déroulons à nouveau le fil de la journée.

30 juin 1971. Au matin, à l’orée d’un petit bois, au lieu-dit « Les Sept Écluses » à Plobsheim, à une vingtaine de kilomètres de Strasbourg, les gendarmes viennent de mettre la main sur une estafette Renault beige. Elle correspond au signalement donné il y a quelques minutes à toutes les gendarmeries  de la région. Mais lorsque les gendarmes ouvrent précautionneusement les deux portes arrière ; que découvrent-ils ? Rien ! Les braqueurs et leur butin se sont bel et bien fait la malle.

Quelques minutes plus tôt, aux alentours de 9h05, cette même estafette démarrait en douce de l’Avenue de la Marseillaise à Strasbourg avec à son bord plusieurs malfrats mais surtout huit sacs remplis de petites coupures. Quatre d’entre eux venaient alors de braquer cinq postiers tandis que ceux-ci convoyaient les fonds à l’intérieur même du bâtiment des Postes. Discrets et méthodiques, ils avaient pu pénétrer dans le bâtiment sans susciter la moindre suspicion et, postés dans le couloir menant au coffre, ils les avaient cueillis alors que ceux-ci n’étaient plus escortés par les policiers dont la protection n’assurait que le transport et s’arrêtait donc dans la cour à l’extérieur, une fois la cargaison déchargée. Vêtus de longues blouses grises semblables à celles des postiers afin de surprendre au dernier moment leurs victimes, les quatre hommes ont dégainé leurs armes cachées dans leurs sacs de travail, avant de menacer et de frapper les PTT. Mais sans tirer. Puis, poussant le chariot sur lequel étaient transportés les sacs, ils se sont évaporés par une porte censée être scellée, par laquelle ils étaient rentrés également. Seule trace visible du méfait : un foulard jaune tombé à terre dans la mêlée.

La cour intérieur de l’Hôtel des Postes, là où les convoyeurs ont déchargé les sacs (© Florian Crouvezier / Pokaa)

Le tout s’est joué en moins de cinq minutes. Et personne n’a rien vu. Un véritable tour de force. Il faut dire que ces gangsters avaient bien préparé leur coup. Sûrs d’eux, calmes et méthodiques, ils n’ont rien laissé au hasard. Voilà plus d’un an qu’ils préparaient leur coup, notamment grâce à des repérages sur les allées et venues des convoyeurs, le nombre de sacs, le plan des lieux, les itinéraires de repli, etc. Ils ont même poussé l’audace jusqu’à se déguiser en postiers afin de repérer l’intérieur du bâtiment en passant en rappel (depuis le toit) par la petite fenêtre des toilettes du quatrième étage, sans éveiller le moindre soupçon. Au point de se retrouver devant le coffre et de regarder s’il était vraiment inviolable! Leur coup de génie proviendra de ces repérages minutieux. Ils avaient découvert le point faible du dispositif : une simple petite porte. Ainsi, déguisés en serruriers, et arguant qu’ils devaient vérifier les serrures de l’établissement, deux membres de la bande en ont profité pour changer la serrure de cette porte condamnée donnant sur la rue. Ainsi, de condamnée, cette porte est devenue un véritable sésame. Hubert Nivon, qui a écrit un livre à leur sujet, évoque «  une équipe exceptionnelle », assurant que «  la préparation minutieuse et ordonnée de ses opérations s’apparente plus souvent à des actions de commando militaires qu’à de simples « braquages » ».

Plan du déroulement du casse du siècle (numérisé d’après le livre d’Edmond Vidal, Pour une poignée de cerises, Michel Lafon, 2011)
Les braqueurs sont sortis par une des portes à gauche, donnant directement sur l’avenue de la Marseillaise (© Florian Crouvezier / Pokaa)

Gardant leur sang-froid jusqu’au bout, les malfaiteurs ne sont pas partis en trombe comme on pourrait l’imaginer mais bien tranquillement pour ne pas éveiller l’attention. Edmond Vidal, l’une des têtes de la bande, surnommé « Momon », raconte : « Je regarde par dessus mon épaule si on nous suit. Même pas! Décidément, c’est une des affaires les plus tranquilles que j’aie jamais touchées. Nous nous arrêtons même au feu rouge et respectons le Code de la route… »

Nous voilà donc revenus à Plobsheim. Les braqueurs abandonnent leur estafette et montent dans deux breaks Citroën ID 19 afin de rallier les Vosges par les petites routes, histoire de tromper les éventuels signalements et d’éviter les barrages de police. Puis une fois arrivés dans les environs de Saint-Dié, ils grimpent tous dans la citerne d’un camion-citerne posté là, afin de rallier la région de Lyon incognito. Pas très confortable mais diablement efficace !

La région de Lyon… voilà un premier indice sur l’identité de ces truands. En effet, en ce début des années 70 sévit une bande de braqueurs qui va se faire un nom devenu célèbre : « le gang des Lyonnais ». La police mettra à leur compte pas moins de trente-cinq braquages entre 1970 et 1974. Mais, malgré l’arrestation de la bande à la fin de l’année 1974, après des mois de filature dans la région lyonnaise et d’écoutes téléphoniques, aucune preuve ne sera jamais trouvée pour les confondre dans cette affaire. Au procès, en 1977, plusieurs d’entre eux, dont Edmond Vidal, seront condamnés à dix ans de réclusion pour huit braquages. Huit… mais pas celui de Strasbourg car dans cette histoire, il n’y aura aucune trace ou preuve matérielle. Le coup fut tellement bien  ficelé que la police a d’abord cru qu’il y avait eu complicité à l’intérieur. 1500 employés des Postes furent entendus et une prime de 100 000 francs pour le moindre indice fut instaurée. Mais tout cela n’aboutit à rien. Cinquante ans plus tard, le casse de Strasbourg n’a donc aucun coupable…

… officiel. Car, trente ans plus tard, une fois la prescription passée, Edmond Vidal, alors rangé des affaires, revendiqua son forfait dans le livre d’Hubert Nivon puis dans sa propre autobiographie, Pour une poignée de cerises.

Membres du « gang des Lyonnais » (numérisé d’après la couverture du livre de Richard Schittly, Le gang des Lyonnais, La manufacture de livres, 2014)

Quant à savoir où est passé l’argent, c’est une autre histoire. On sait que Joanny Chavel (« le gros Jeannot »), autre membre important de la bande, fut, à la sortie de la guerre d’Algérie, membre du SAC (il était ce qu’on appelle encore aujourd’hui un « barbouze »). Le SAC était une sorte de service d’ordre officieux chargé de financer des campagnes politiques à droite. Mais rien ne permet de confirmer avec certitudes que la moitié des fonds aurait servi à ça. « Pure fiction » dit même Hubert Nivon dans son livre. Mais, lors de son procès, Edmond Vidal insista malgré tout sur ce point. Était-ce surtout pour faire diversion ? Une chose est sûre, une des raisons qui attira les policiers sur les membres du « gang des Lyonnais » fut leur train de vie un peu trop exubérant pour des gens censés être sans emploi (Chavel alla jusqu’à s’acheter un château dans l’Ain, mais tout cela lui monta un peu trop  à la tête, au point où ses anciens amis durent la lui refroidir).

Cette affaire révèle surtout une chose : que la sécurité à l’époque laissait vraiment à désirer. Des braqueurs qui se baladent dans les locaux sans éveiller de soupçons et qui changent une serrure, c’est un peu gros quand même ! Elle rappelle aussi une époque du banditisme que certains convoquent avec nostalgie (à ce sujet, regardez le film d’Olivier Marchal, Les Lyonnais), une époque où les bandits avaient encore un code d’honneur. Une chose est sûre ; si ce « casse du siècle » s’est un peu fait voler la vedette par celui de Nice (le tunnel, Albert Spaggiari, tout ça) quelques années plus tard, il était bel et bien en 1971, le plus gros hold-up jamais réalisé depuis la fin de la guerre.

Pour clôturer l’histoire, terminons par ces mots de Momon : « Si je réussis l’affaire de Strasbourg, j’aurai le sentiment d’avoir réussi ma vie! »


Pour en savoir plus

À ne pas manquer : la vidéo de l’INA du journal télévisé de l’époque, avec en prime l’interview d’un des convoyeurs braqués : https://www.ina.fr/video/CAF96028704
Edmond Vidal et Edgar Marie, Pour une poignée de cerises, Michel Lafon, 2011 (citations p. 13 et p.144)
Hubert Nivon, La saga du gang des lyonnais (1967-1977), Le Cherche-Midi, 2003 (citation p. 85)
Olivier Marchal, Les Lyonnais, 2011

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