« Le stylet dans la main droite, le clavier sous la main gauche », Julien Schleiffer tire des portraits colorés, dessine des nus, et parfois, crayonne dans la rue. L’artiste du jour est un Strasbourgeois habile de ses dix doigts ; un peintre sans peinture, qui délaisse les toiles mais pas la Toile. Comme l’arroseur arrosé : portrait d’un spécialiste du genre.


Si ses illustrations ont attiré notre attention, Julien Schleiffer, a plusieurs cordes à son art et manie le stylet comme jamais : il est graphiste, illustrateur, et motion designer indépendant depuis 12 ans. « C’est ronflant comme nom, ça claque à l’oreille, mais mes projets ne sont pas toujours sexy ou motivants ». Sauf qu’il ne faut pas remonter loin dans son fil Insta pour tomber sur « la caution sexy dans ses projets » – : en février 2021 sort sa collab’ dans l’équipe de Quentin Baillieux, un réal’ renommé qu’il admire. Une pub qui claque où on retrouve Lenny Kravitz, croqué par ses soins, et diffusée pendant le dernier Super Bowl. …Soit l’événement sportif le plus suivi aux États-Unis, et au rayonnement international. Chapeau, l’artiste !

© Julien Schleiffer




Animé par le digital

Peignant avec style et stylet depuis 20 ans déjà, Julien est tombé dans la marmite du numérique tardivement, mais aux presque-débuts d’Internet. À aujourd’hui 38 ans, il se rappelle de ses 15-16 ans, sur son premier ordi, à l’heure où les connexions étaient encore très limitées. Une fascination immédiate pour l’objet lui-même, les films d’animation et la 3D. Jusqu’à rêver d’être animateur chez Pixar ou Disney avant de se lancer dans ses études. Des études qui le font venir à Strasbourg, et quitter le Haut-Rhin, qu’il avait rejoint à ses 11 ans, après un parcours peu commun. Né au Sénégal, il a grandi en Afrique (« Sénégal, Guinée, Bénin, Tchad », glisse-t-il rapidement), bien loin de notre ville, qu’il a depuis adoptée.

© Julien Schleiffer



Après sa MANAA ici, et un Master à la fac d’Arts Plastiques de Strasbourg, il devient enseignant vacataire dans ce même cursus. Et puis vint le grand saut comme indépendant, avec les envies qui changent : il abandonne alors ses ambitions de gros studios où les tâches sont délimitées et spécialisées, pour plus d’autonomie et de créativité. Travailler dans de plus petites structures lui permet d’aborder plus de techniques et de sujets, d’être « touche-à-tout » et « d’aiguiser ses armes ».

© Julien Schleiffer


Il croque la vie à plein temps

À côté, l’artiste peint pour lui. Des portraits, beaucoup. À l’époque des terrasses ouvertes, des gens croisés dans la rue ou à la table d’à côté. Du croquis rapide. D’ailleurs, il se balade avec un carnet depuis 20 ans, « pour se déconnecter du numérique », car bien qu’il s’y « éclate », il a parfois « besoin de se relaxer dans sa pratique ». Depuis six ans, il a même rejoint un groupe de dessin, Urban Sketchers, une organisation internationale qui a une antenne à Strasbourg et dont la devise est « Nous dessinons le monde de dessin en dessin »… Des réunions mensuelles entre illustrateurs lâchés en milieu urbain, avec un thème commun sur une même journée. Beaucoup de bienveillance, mais aussi une dynamique qui profite à sa pratique : « Une espèce d’urgence, que je trouve positive, à sortir une idée, un croquis, un jet, ça me vient de la rue. …De la street  », dit-il dans un rire.

Extrait de son carnet de croquis © Julien Schleiffer



À l’occase, il embarque aussi sa tablette graphique dans ses expéditions dans la ville. Mais dans un cas comme dans l’autre, il remarque que « les styles commencent à se rapprocher, étonnamment », entre le papier et le numérique, sans savoir lequel des deux inspire l’autre. « J’ai une manière de géométriser les choses, de synthétiser sur papier », explique-t-il, quand numériquement, il accentue les traits des visages, les contours des corps, davantage avec l’appui de la couleur, en travaillant les ombres en camaïeux, et en fondu, mais les deux techniques se répondent et s’enrichissent.

© Julien Schleiffer
Décomposition en 3 étapes d’un de ses dessins
© Julien Schleiffer


« Danser avec la couleur »

Difficile de parler de l’œuvre de Julien sans aborder la question de la couleur. Passant allégrement des camaïeux et dessins à la colorimétrie minimaliste aux feux d’artifices multicolores, Julien s’amuse avec sa palette, et se réinvente presque à chaque illustration ou série. Un style ultra graphique en constante mutation.

Julien voit ça comme « danser avec la couleur ». Faisant ici un parallèle avec la danse : bien qu’il y ait des pas et des mouvements précis, il y existe une part d’improvisation qu’il retrouve dans sa pratique, sa « création » et sa « vision des couleurs« . Quand il démarre un portrait, il se laisse surprendre, en changeant « de rythme, de point de vue, d’angle d’attaque, [ou commence par] une tonalité jamais essayée », pour voir ce qui peut en découler, lui permettant ainsi de maintenir une dynamique et de se renouveler.

© Julien Schleiffer
© Julien Schleiffer



D’ailleurs, l’astuce de Julien pour pallier à l’angoisse de la page blanche : qu’elle ne soit pas blanche. En effet, pour amorcer un nouveau dessin, il emprunte parfois « les gammes de couleurs » ou « le fond d’une image » d’un travail précédent. Parlant d’ « un effet boule de neige », il explique « générer son auto-inspiration » en improvisant comme un « jazzman » sur un rythme qu’il connaît déjà.

Et puis, il est fasciné par l’idée-même de la création, « un peu mystique », expliquant « être touché par le moment d’improvisation, de grâce, de connexion avec une idée. Et tirer sur cette corde pour voir jusqu’où ça peut aller. »

© Julien Schleiffer



Côté influence, il cite ses maîtres… Egon Schiele dont il s’est inspiré sur une série d’illustrations. Un artiste sur lequel il a « scotché directement », plus jeune, « touché comme il l’a rarement été par d’autres ». Ou encore Euan Uglow, peintre de la figure humaine, travaillant dans « des gammes de couleurs, et harmonies colorées intéressantes ». Quelqu’un qu’il admire pour son implication dans sa peinture, faisant poser ses modèles parfois des années pour un tableau.

Et le cinéma, évidemment, pour un fana d’animation. D’ailleurs, il explique avoir une approche cinématographique dans ses images. Bien qu’elles soient « pop, visibles pour elles-mêmes et presque décoratives par moments » il a l’ambition et l’impression d’arriver à y mettre « des choses plus profondes, proches du film« . De raconter des histoires en quelques coups de crayons.




Zoom, Instagram et l’art 2.0

Cependant, à l’heure du digital, les pratiques évoluent. Il me parle des sessions de nus auxquelles il assiste : « une activité que j’aime beaucoup qui se rapproche de la peinture classique ou des sujets traditionnels dans la peinture, […] c’est un prolongement du portrait que j’aime beaucoup travailler ». Oui mais voilà : depuis un an, elles se passent en distanciel, sur Zoom, depuis le début du Covid. Des ateliers aujourd’hui organisés à Barcelone, où des modèles posent pour des artistes qui griffonnent de chez eux, dans le monde entier. On n’arrête pas le progrès.

© Julien Schleiffer



Et pour pallier au manque d’interactions sociales, avec les différents confinements, il révèle un autre de ses secrets : s’inspirer de catalogues de vêtements en ligne pour dessiner ses portraits. Les photos y sont de qualité, avec des mannequins expressifs, bien éclairés ; parfaites pour servir de référence. Des exercices courts, dans un temps réduit, pour s’entraîner à équilibrer les couleurs, lire un visage. Et le résultat est époustouflant.

Des portraits de sa série « Catalog Queen »
© Julien Schleiffer



Des portraits qu’il poste ensuite sur ses réseaux, et principalement, Instagram. La vitrine de nombreux artistes visuels. En étant tout sauf dans la course aux likes et aux abonnés, bien que cela reste « grisant », il en souligne les avantages : « cela permet de connecter avec des gens à l’autre bout du monde, […], d’échanger avec un réseau de pairs et de personnes dont je respecte le travail ». D’autres créatifs dont il apprécie le boulot et desquels il a parfois des retours, flatteurs. Il voit ça comme « une monnaie ou une motivation presque tout aussi importante pour un artiste qu’une rémunération qui [lui] permet d’en vivre parce qu’il y a une réception positive ».




Peindre sur la Toile

Doucement, au fil de digressions successives, la conversation dérive vers l’avenir de l’art digital. Dans un questionnement autour de son œuvre, de sa réception, Julien précise avoir déposé plusieurs de ses dessins en exclusivité sur des réseaux de blockchain. Le NFT, l’art crypté, serait le nouvel eldorado des collectionneurs d’art. Sans forcément rentrer dans le jeu de la spéculation, et voyant la chose comme une forme de mécénat, et une piste de réflexion, Julien s’intéresse au concept derrière ces ventes d’œuvres numériques dématérialisées mais certifiées. Certaines pouvant atteindre même des records. Il fait ainsi référence à Beeple, et son œuvre numérique de 5000 dessins, partie aux enchères en mars dernier à 69,3 millions de dollars. Une vente record qui fait de lui le troisième artiste vendu le plus cher de son vivant, aux côtés de Jeff Koons et David Hockney.



Au-delà de l’exploit, Julien réfléchit à valoriser son travail numérique, par des formes d’exposition, des procédés pour le matérialiser, sans que cela passe forcément par « une impression pure et simple […] pour donner à l’œuvre numérique toute sa place », en sortant des schémas existants.

Il souligne une « injustice » entre la perception de l’art plastique et celle de l’art numérique : « Les gens quand ils parlent d’art, c’est des tableaux, des œuvres physiques. Alors que le travail numérique, c’est le dessinateur, le bricoleur dans son coin qui va diffuser ça dans des magazines, des fanzines, sur Internet. Mais ça n’a pas du tout la même valeur sur le marché de l’art […], dans ma manière de bosser, je n’envisage pas ça de manière très différente du peintre avec ses huiles dans son atelier avec sa salopette ou son tablier ».

D’après Bertram Park, photographe du début du XXème siècle
© Julien Schleiffer



Mais difficile de capter l’attention d’un spectateur qui passe par le médium du téléphone et de l’ordinateur, tout deux propices au zapping, et à la consommation excessive d’images (sur les réseaux, surtout). Face à l’offre démesurée de contenus visuels en ligne, l’image est trop souvent dépossédée de sa valeur.

Il réalise que c’est donc « très ambitieux ou prétentieux, de demander aux gens de s’arrêter devant son image », mais en tant qu’artiste à l’œuvre intégralement digitalisé, c’est à ses yeux, une époque intéressante pour se poser ces questions-là. Et par-là même, se positionner sur un marché de l’art en pleine mutation, et un internet qui ne cesse d’inventer de nouveaux supports d’expression et de réflexion.

Pour les curieux qui aimeraient s’arrêter un instant et, en attendant la réouverture très prochaine de nos musées strasbourgeois, allez vous perdre dans la galerie 2.0 de Julien Schleiffer, pour de l’art à portée de clic.


Julien Schleiffer

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Fanny Soriano

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