En couleur, en noir et blanc, floue, contrastée, renversée, de concerts, de manifs, de rue, d’architecture… La photographie de Mathilde Cybulski est multiple et en constante mutation. S’il semble bien difficile de la mettre dans une case, on peut cependant essayer d’en dessiner un peu les contours. Une patte qui se devine et se reconnaît, pour l’amateur qui la suivrait, et pour elle : un style qui s’explore, d’année en année. Avec pas moins de deux articles, déjà, sur Pokaa, la Strasbourgeoise ne cesse de nous impressionner par la fraîcheur et l’originalité de ses photos, et de son univers. Témoin d’un Strasbourg qui se révolte, qui se retourne, Mathilde observe et capture des moments de grâce dans des instants qui, parfois, nous glacent. Interview d’une autodidacte qui, un jour, a fait de sa passion, sa profession.


À 30 ans, Mathilde, strasbourgeoise depuis 2008, haut-rhinoise d’origine, est déjà une photographe pro au style qui s’impose. Après s’être cherchée pendant ses études, dans une multitude de formations et avoir eu « du mal à trouver [son] truc », un jour de 2015, c’est bon, elle l’a trouvé : ce sera la photo.

Manifestation contre le projet de loi Sécurité Globale, 5 décembre 2020, Strasbourg
© Mathilde Cybulski



Tu nous écrivais à l’époque que ta découverte de la photographie était assez récente… Comment est-ce apparu ? Et comment as-tu développé, si rapidement, technique et style ?

Mon coup de cœur pour la photo, ça a été un truc instantané. J’ai accroché direct. Gamine je n’avais pas d’appareil. On devait bien avoir un petit compact familial mais c’était plutôt pour les parents. Un jour, en 2015, je me suis retrouvée avec un reflex pour la première fois de ma vie en main. Il était à mon ex qui ne s’en servait pas. J’ai craqué pour l’objet hyper rapidement. Le poids, les boutons, l’ergonomie du truc, le bruit du déclencheur. Ça me plaisait vraiment. Les premiers mois je shootais absolument tout dans ma vie, c’était obsessif. C’était une période où je n’étais pas hyper bien et ça m’a vraiment redonné envie de sortir, au moins pour shooter.

Du temps du premier confinement
© Mathilde Cybulski

Assez rapidement, j’ai trouvé des ressources sur le net pour apprendre et je faisais beaucoup d’essais, je m’amusais avec les réglages. J’apprenais le post-traitement en parallèle à coup de tutos YouTube ou simplement en passant du temps à découvrir Lightroom par moi-même. D’ailleurs la partie post-traitement, c’est toujours un truc que j’adore. C’est la récompense, le moment où l’on voit enfin les clichés de la journée. On peut faire tellement de choses en post-traitement quand on prend le temps, c’est assez génial. J’adore ça, c’est mon kiff en rentrant de manifestation ou de shooting. Un thé, une grosse clope, l’ordi sur les genoux et quelques heures dans ma bulle.

Pour le style, je dirais qu’il est en constante évolution. J’ai peur de m’enfermer dans un truc, j’ai besoin de tout explorer donc c’est assez varié. Avec le temps il y a forcément des sujets, des points de vue, un style de composition, une colorimétrie qui gagne en régularité. J’y vois un peu plus clair dans ce qui me plaît, mais mon style est encore assez changeant. Tant mieux. 

À (re)lire : Mathilde, cette photographe qui retourne Strasbourg



Et comment s’est passée ta professionnalisation ?

Ça a été assez rapide étant donné que j’ai décidé de quitter mon boulot 4 ans après avoir commencé la photo pour créer mon auto-entreprise. Je ne me vois pas faire autre chose, c’est ce qui me fait du bien. Je n’ai pas toujours confiance en moi, donc je me suis posée pas mal de questions sur ma légitimité, la qualité de mon travail, sur le bon moment pour se lancer… Mais à un moment il faut oser, sinon, on ne fait jamais rien.

Côté technique : comment travailles-tu et expérimentes-tu ?

Dans ma pratique, j’ai besoin d’alterner projets professionnels et personnels. Les projets pro, c’est très bien pour payer le loyer et ça peut être hyper intéressant photographiquement, mais il y a une pression de rendre quelque chose de satisfaisant. On ne peut pas se permettre pour un festival ou un mariage de faire des expérimentations et d’arriver avec un album foiré parce qu’on ne maîtrisait pas les techniques. Quand c’est pro, généralement, je m’en tiens à ce que je connais pour m’assurer un rendu propre.

En revanche, les projets personnels sont libérés de toutes contraintes autres que celles que je ne m’impose à moi-même. Ils permettent un vrai lâcher prise, c’est là que j’ose explorer, et sans doute exprimer des choses plus personnelles aussi.

Si je me foire, ce n’est pas grave. J’ai mes habitudes, souvent je prends mon sac photo, ma musique dans les oreilles, et je me balade en ville sans but précis. À voir ce qui va attirer mon œil sur la route. Parfois je rentre avec des vraies idées de séries qui méritent d’être creusées. Parfois c’est un peu naze aussi, mais ça me fait toujours du bien. Ce sont des moments un peu décalés et franchement appréciables, je suis complètement dans ma bulle, mais en pleine rue au milieu des gens. J’aime bien ça.

Et les techniques que j’utilise, c’est parfois suite à une erreur, un cliché pas fait exprès mais qui rend bien. Alors j’essaye de reproduire le truc, de comprendre comment maîtriser l’effet et l’exploiter d’une manière intéressante. Parfois c’est en fouinant sur mon boîtier [ndlr : numérique], je découvre un mode et j’essaye de comprendre en tâtonnant, puis je cherche un apport plus théorique en allant lire quelques articles ou en regardant ce que font les autres.

Une de ses premières séries parues dans Pokaa
© Mathilde Cybulski



Et quels sont les projets persos qui te tiennent à cœur ? Comment pratiques-tu la photo au quotidien ?

Pour les projets perso, je crois que j’ai envie de concilier photographie artistique et écriture, pour une expo peut-être. Je réfléchis encore à la forme. J’aime bien écrire de temps en temps, généralement plutôt intimement, pour moi. J’y réfléchis encore mais il y a quelque chose qui me démange de ce côté-là. 

En ce moment, je travaille beaucoup sur les flous et les poses longues. Ce sont des techniques dont j’aime me servir pour jouer sur la force suggestive des clichés, en m’éloignant de l’aspect purement figuratif. Au fur et à mesure de mes tentatives, je commence à maîtriser un peu mieux le truc et je m’approche d’un résultat qui me parle. Parfois on dirait plus de la peinture que de la photo, et je trouve ça dingue de douceur et de poésie. Bref, je tente, j’expérimente, j’affine…

© Mathilde Cybulski
© Mathilde Cybulski

Au quotidien, je n’ai pas toujours mon matériel sur moi. Pour le moment je suis équipée d’un gros reflex et d’objectifs qui sont plutôt encombrants, donc je ne l’ai malheureusement pas toujours sur moi. Je meurs d’envie d’investir dans un petit hybride léger avec un 35mm, que je pourrais glisser dans mon sac pour l’avoir toujours à portée de main.
Ça révolutionnerait pas mal de choses dans ma pratique au quotidien, donc j’économise tranquillement. Ça me permettrait de reprendre des photos plus spontanées, un peu tout le temps. Tous les jours j’enrage au moins une fois de ne pas avoir mon appareil sur moi pour capturer une belle lumière en rentrant du boulot, un fou rire entre potes, une scène de rue qui mériterait d’être montrée. C’est assez frustrant. 



Les concerts et les mouvements sociaux sont tes thèmes de prédilection : qu’est-ce qui t’attire dans ce genre de photographie ? Qu’est-ce qui t’a amenée à privilégier ces sujets ?

J’aime beaucoup les deux. Les concerts c’est le fun, la légèreté, la musique, les gens passent un bon moment, ils picolent et ils ont le sourire. Forcement c’est un cadre plutôt attirant pour photographier, j’aime baigner là-dedans. Dans les manifestations, l’ambiance est différente, c’est plus grave. Même si c’est souvent festif, il y a aussi la colère, la violence, la détresse. C’est des choses qu’il faut montrer. C’est important.

Manifestation des soignants du 16 juin 2020, Strasbourg © Mathilde Cybulski
Manifestation contre la loi de Sécurité Globale, 28 novembre 2020, Strasbourg
© Mathilde Cybulski

Il y a pas mal de points communs entre les concerts et les manifs finalement. La foule déjà, qui offre un panel d’expressions et d’émotions intéressant et riche à souhait. Savoir se positionner, se déplacer au milieu d’un cortège ou dans une salle de concert blindée. Dans les deux cas, il se passe toujours plein de trucs partout. En concert, il y a toujours quelque chose à shooter entre les artistes, les gens qui dansent, les groupes de potes qui clopent, les loges…

En manif, c’est un peu pareil, c’est très vivant. Ça chante, ça gueule, ça discute. Des visages, des pancartes, des couleurs, une ambiance. Les gens kiffent entre eux, ils te remarquent plus trop. Les flics aussi. Tu disparais dans l’agitation générale. C’est parfait. C’est des terrains propices au reportage, il y a des choses fortes à raconter, à montrer. On ne s’ennuie pas. 

Marche féministe du 6 mars 2021, Strasbourg © Mathilde Cybulski



Et couvres-tu seulement les mouvements auxquels tu assistes par choix, comme une façon de visibiliser un combat auquel tu prends part ? Ou tu te poses en regard neutre ?

En manifestation, je ne suis pas là pour militer, je suis là pour montrer ce qu’il se passe et ce qui accroche mon œil. Je suis évidemment assez motivée pour couvrir certains mouvements qui me tiennent à cœur parce que je suis touchée par les revendications exprimées, mais je suis là pour ramener des images, pas pour manifester.

Marche féministe du 6 mars 2021, Strasbourg © Mathilde Cybulski
Marche féministe du 6 mars 2021, Strasbourg © Mathilde Cybulski

J’ai une approche que je vois plutôt comme un mélange entre du photoreportage et de la photo artistique. C’est assez flou, je n’ai fait ni d’école de photo ni d’école de journalisme, donc c’est un point de vue plus personnel. C’est ce que j’ai envie de montrer, ce qui me touche, ce que je trouve beau ou émouvant. J’ai du mal à m’émanciper de l’esthétisme, mais pour autant je ne veux pas que mon travail se résume à ça. J’essaye encore de trouver un équilibre qui me convienne et qui puisse intéresser les rédactions. Je commence tout juste à vendre à la presse, mais c’est clairement quelque chose qui me stimule et je compte bien persister dans ce sens.

Manifestation contre le projet de loi Sécurité Globale, 5 décembre 2020, Strasbourg
© Mathilde Cybulski
Manifestation du 16 janvier 2021 contre la loi de Sécurité Globale,
et soutien au mouvement free party, Strasbourg
© Mathilde Cybulski



Il y a forcément pas mal d’inconnu.e.s dans tes photos : comment les abordes-tu ? Savent-ils/elles que tu les photographies ?

Pour les inconnus que je photographie, c’est souvent le matériel qui définit mon attitude. Je n’utilise que des focales fixes (en gros, je ne peux pas zoomer ou dé-zoomer, je dois changer d’objectif ou me déplacer pour ça). Sans trop rentrer dans la technique, j’utilise principalement un 24mm qui est un assez grand angle, un 35mm qui est beaucoup utilisé en reportage pour sa polyvalence, et un 85mm qui me permet de faire plutôt du portrait, de plus loin et plus discrètement.

L’utilisation du 24mm ou du 35mm nécessite une proximité physique avec mon sujet. Là je sais que je vais être vue, les gens sont conscients que je les photographie, donc ça créé un contact, un instant de complicité. J’adore ces focales, c’est une bonne expérience humainement parlant.

Manifestation contre la loi de Sécurité Globale, 28 novembre 2020, Strasbourg © Mathilde Cybulski

Quand j’ai le 85mm en revanche, je suis clairement plus loin, je me fais discrète et je shoote sans être vue. Un autre délire, des attitudes naturelles. En photo de rue, je ne peux pas toujours demander l’autorisation aux gens, mais je ne publie pas de photos dégradantes, je fais gaffe. Généralement les gens qui se reconnaissent sont plutôt contents de se retrouver et m’envoie parfois un message pour me remercier, pour utiliser ma photo (merci de demander !) ou pour m’acheter un tirage à encadrer, c’est la grande majorité des retours que j’ai, donc c’est rassurant et ça fait toujours plaisir. Parfois il arrive que l’on me demande de retirer une photo. Ça fout un peu les boules quand ça tombe sur LE cliché dont t’es trop fière, mais bon je respecte le choix des gens, certaines craintes sont fondées. C’est le jeu !

Manifestation contre le projet de loi Sécurité Globale, 5 décembre 2020, Strasbourg © Mathilde Cybulski

En manifestation je fais très attention à ce que je publie, c’est un peu chaud. Les manifestants ne veulent pas toujours être reconnus, quand je sens que c’est le cas je privilégie des angles et des cadrages qui permettent de préserver l’anonymat. Ce genre de contraintes donne d’ailleurs souvent des photos beaucoup plus fortes, et c’est un peu challenge.



Qu’est-ce que le Covid a changé dans ta pratique de la photo ? Est-ce aussi pour cela que tu es davantage dans la rue, à suivre les mouvements ?

Oui, la pandémie a changé beaucoup de choses dans ma pratique, au niveau pro comme perso. Les concerts me manquent, et c’était une partie non négligeable de mon activité naissante. Financièrement c’est devenu compliqué sans ça, donc j’ai dû reprendre un poste d’assistante d’éducation à mi-temps pour compenser mes pertes de revenus. Je me débrouille pour cumuler les deux sans perdre le rythme avec la photo.

J’avais commencé à m’intéresser aux photos dans les mouvements sociaux un peu avant le Covid, avec les Gilets Jaunes et la réforme des retraites, et j’avais envie de persister dans ce sens. Naturellement, les manifestations ont remplacé les concerts dans mon emploi du temps. C’est une transition qui fait sens d’ailleurs. L’époque veut ça, le temps n’est plus vraiment au fun et à l’insouciance. On est dans le dur. C’est peut-être mes propres préoccupations qui ont évolué, mais je ressens le besoin de couvrir ces événements. Les gens qui craquent, qui luttent, qui s’expriment, qui enragent. Ça fait écho à plein de choses. Ça me semble indispensable de capturer ces moments-là et de les montrer.

J’ai toujours très envie de faire des photos de concerts, mais en attendant j’apprends autre chose, une nouvelle corde à mon arc et c’est passionnant.

Manifestation contre le projet de loi Sécurité Globale, 5 décembre 2020, Strasbourg
© Mathilde Cybulski
Manifestation du 16 janvier 2021 contre la loi de Sécurité Globale,
et soutien au mouvement free party, Strasbourg
© Mathilde Cybulski

Au niveau perso, pendant le premier confinement les sorties photos sont devenues un exutoire quotidien. Quand je ne suis pas bien moralement, que j’ai besoin de réfléchir, je prends mon appareil et je vais marcher. Ça m’aide à me canaliser. Je suis parfois très concentrée, parfois je plane complètement et j’y vais 100% au feeling mais quand je rentre avec quelque chose qui me plaît, c’est un énorme coup de fouet au moral. Et puis j’ai commencé tard, alors j’ai encore beaucoup de choses à apprendre, je veux continuer à progresser. Je me mets pas mal la pression.



Quels sont tes projets pour cette nouvelle année ?

Avec le Covid c’est compliqué de prévoir quelque chose et de se fixer des objectifs. Faut attendre et s’adapter. […]

Dans les grandes lignes et en vrac : travailler une approche plus photo-journalistique, avoir un regard plus positif sur ce que je produis […], monter une expo si c’est possible. Idéalement j’aimerais également proposer un ou deux sujets un peu plus creusés en m’attaquant à la rédaction […] et accompagnés d’un reportage photo. J’ai aussi envie de couvrir des manifs dans d’autres villes, voir comment ça se passe ailleurs. Changer d’air. 
C’est flou, mais j’avance comme ça. Je veux surtout sortir des photos dont je suis fière finalement. Le reste importe peu.

Rue du Jeu des Enfants, Strasbourg © Mathilde Cybulski

« No future » ? Certainement pas. Alors pour suivre ses prochaines expérimentations et séries, que l’on a peu de peine à imaginer renversantes, c’est par ici :

Mathilde Cybulski


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Fanny Soriano

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