Il y a presque un an, tout le pays s’arrêtait, plongé dans un confinement qui avait la saveur de l’inconnu et de la nouveauté, mais également de la prise de conscience de notre environnement. Ceux avec une maison avec jardin, souvent en-dehors des villes, ont pu profiter des beaux jours sans sortir de chez eux, alors que les citadins, souvent sans balcon, restaient cloîtrés chez eux à regarder le soleil de leurs fenêtres. De cette dichotomie, est née chez certains l’envie de se mettre davantage au vert, de sortir de la ville, pour se reconnecter à des choses simples. Cette mobilité rurale mise en lumière par la crise du Covid, n’est pourtant pas un phénomène nouveau. Mais elle représente peut-être le changement d’un paradigme qui favorisait jusqu’alors l’attractivité des villes. On a voulu comprendre ce qui motive aujourd’hui les gens, à revenir dans les campagnes, plusieurs dizaines d’années après avoir fait le chemin inverse. Première partie : le contexte historique.

Une mobilité rurale qui s’est accrue ces dix dernières années, avec des profils hétérogènes

Si l’on en parle davantage aujourd’hui, le retour des gens vers la campagne ou la périphérie des grandes villes ne date pas d’hier. Après quasi deux siècles d’érosion de la population des campagnes, la bascule se déroule dans les années 1970, comme le précise la chercheuse Catherine Rouvière dans son article « Qui sont les néo-ruraux ? » : « L’installation de citoyens de la ville dans les campagnes remonte en réalité à l’après-1968. » C’est avec le recensement de 1975 opéré par l’Insee, qu’on remarque que pour la première fois depuis quasiment un siècle, le nombre de personnes quittant la campagne pour aller s’installer en ville n’a plus augmenté. La population rurale a même augmenté légèrement entre 1975 et 1982 et la tendance s’accentue encore au début des années 1990, près des grandes régions urbanisées. De 1999 à 2007, la population rurale a augmenté de 9%, quand celle des villes ne progressait de 4,6 %

Désormais, ce sont les villes qui commencent à perdre des habitants, puisque ces derniers se dirigent vers leurs périphéries. Comme tout nouveau phénomène, les concernés ont eu droit à un petit nom rien qu’à eux : les « néo-ruraux ». Comme l’explique Catherine Rouvière, les nouveaux arrivants ne sont pas tous les mêmes : « Les motivations et les profils ont évolué et ne sont plus aujourd’hui tout à fait les mêmes. Après un pic autour de 1975, le mouvement d’installation des néo-ruraux a stagné et s’est maintenu tout au long des années 1980. Il a repris de l’ampleur depuis les années 1990, avec une population d’un genre sensiblement nouveau. »

La chercheuse développe son analyse en pointant cinq différents types de personnes revenant à la campagne depuis les années 1970 : les premiers, les « hippies » (1969-1973), marquèrent culturellement le mouvement, avec l’idée d’un retour à la terre, mais pas durablement. Tout le contraire des « néo-ruraux proprement dits »(1975-1985), qui réussirent plus largement leur installation. Plus tard, les « travailleurs à la campagne » (1985-1995) furent les premiers à faire le choix d’exercer leur métier ailleurs qu’en ville. Enfin, les politiques néolibérales et les différentes crises, engagèrent dans ce mouvement les « personnes fragiles fuyant la ville » (1995-2005) et mirent en action les « altermondialistes » (2005-2010).

© Coraline Lafon / Pokaa


La crise du Covid met les villes face à leurs défauts

Mais alors pourquoi parle-t-on autant des gens qui reviennent à la campagne en 2020 et 2021 alors que le sujet ne date pas d’hier ? Tout simplement parce la crise du Covid l’a brutalement remis sur le devant de la scène. On se souvient des Parisiens quittant la capitale à la hâte pour rejoindre leur maison de campagne avant le début du premier confinement, le 17 mars 2020. Mais au-delà des nombreux sujets médiatiques qui ont germé autour de la notion d’« exode urbain », qui représente davantage une formule qu’une réalité, il faut simplement retenir que la pandémie de Covid a renvoyé les Françaises et les Français face à leur choix de vie.

Chaud le béton !

Désertées de tout ce qui la rend agréable (bars, restaurants, cinémas, bref le sel de la vie culturelle), les métropoles se retrouvent mises à nu et leurs défauts se font de plus en plus visibles. En premier lieu : la bétonisation des villes, un phénomène que Strasbourg connaît malheureusement bien. Puisque beaucoup de personnes ont rejoint les villes, il a bien fallu construire des immeubles pour les loger. Les villes sont donc devenues plus densément peuplées, à la fois de constructions immobilières et de personnes.

Dans le cas de la ville de Strasbourg, les immeubles ont poussé comme des champignons ces dernières années. Aujourd’hui, difficile de lever la tête et de ne pas apercevoir des bâtiments en construction. La frénésie du BTP prend de plus en plus dans l’Eurométropole. Dans une note de décembre 2017 sur le Récit de l’évolution des territoires, l’ADEUS s’intéresse à la localisation des constructions neuves. Sans surprise, l’Eurométropole de Strasbourg est bien plus concernée que sa périphérie. Ce qui n’est pas sans conséquences. Selon l’ADEUS, « la concentration de la construction de logements sur l’Eurométropole a eu un double impact sur les densités produites, d’une part parce que les densités dans l’Eurométropole, et plus encore dans son cœur sont nettement plus élevées qu’ailleurs, et d’autre part parce que la construction s’est faite au profit du collectif, lui-même nettement plus dense que l’individuel. »

Le problème, et on le remarque chaque été à Strasbourg, c’est que les températures ne sont pas prêtes de vouloir diminuer. Les îlots de chaleur urbains sont de plus en plus nombreux, rendant l’atmosphère difficilement respirable dans notre ville. Un phénomène qui n’est de loin pas spécifique à notre ville, mais qui est l’un des facteurs explicatifs de l’envie de « se mettre au vert » en fuyant la pollution. À ce sujet, le philosophe Dominique Bourg déclare, dans un entretien croisé avec l’économiste Geneviève Azam : « Nous aurons donc comme tendance forte dans les décennies à venir un véritable exode urbain, parce que les villes vont devenir totalement invivables. »

© Nicolas Kaspar/Pokaa


Une augmentation des prix des loyers

Cette motivation pour plus de fraîcheur et de verdure n’est pas uniquement d’ordre politique ou écologique. Comme toujours dans ce monde, cette motivation possède également une composante économique. En ville, sauf rares exceptions, le coût de la vie ne fait qu’augmenter, et les loyers montent en flèche, comme on vous l’avait expliqué ici pour Strasbourg. L’accès à la propriété se fait donc de plus en plus onéreux et tardif.

Dès lors, il n’est pas étonnant que les jeunes actifs, généralement entre 30 et 45 ans, décident finalement d’accéder à la propriété en dehors des grandes villes. Les prix sont moins chers et les services de proximité sont de plus en plus développés, une des craintes majeures des personnes qui souhaitent s’installer en-dehors des villes.

© Martin Lelièvre/Pokaa


L’avènement du télétravail

Enfin, la crise du Covid a également remis un mot dans toutes les bouches, et notamment dans celle du gouvernement : le télétravail. Celles et ceux qui avaient les moyens de vivre dans des maisons avec jardin en-dehors des grandes métropoles ont pu profiter du beau temps. A contrario, les urbains ont souvent dû composer avec les rayons de soleil à travers leur fenêtre, ou bien leur balcon.

Capture d’écran de l’analyse de la Dares concernant le télétravail
Capture d’écran de l’analyse de la Dares concernant le télétravail

En 2003, 2% des salariés étaient considérés comme des télétravailleurs à domicile et 5 % comme des télétravailleurs nomades. Au plus haut de la crise, on atteignait les 40%. Bien évidemment, cette population pouvant télétravailler est très ciblée : ce sont principalement des cadres, donc des personnes qui peuvent se permettre ce luxe. Pour eux, vivre dans une métropole n’est désormais plus une obligation.

Télétravail
© Coraline Lafon


Et finalement, qu’est-ce qu’il se passe en Alsace ?

Pour terminer ce panorama, analysons un peu plus en détail à notre belle région alsacienne. Et plus particulièrement sa démographie. De 1962 à 2017, selon l’Insee, la population alsacienne est passée de 1 318 070 à 1 879 265 habitants. Soit une augmentation de 42,5 %, qui a longtemps fait de l’Alsace une exception démographique dans le paysage français. Mais ce qui nous intéresse ici, ce sont les variations de population dans le Bas-Rhin, l’Eurométropole et Strasbourg.

De 1962 à 2017, le Bas-Rhin est passé de 770 150 à 1 125 559 habitants, soit une augmentation de 46 %. Sur la même période, l’Eurométropole est passée de 329 195 à 494 089 habitants, soit une augmentation de 50 %, tandis que Strasbourg est passée de 228 971 à 280 966 habitants, soit une augmentation de 22%. Et si l’on soustrait la population de la métropole à celle de l’Eurométropole, à première vue donc, sur ces cinquante dernières années, c’est bien l’Eurométropole qui a connu le plus de gains d’habitants.

© Capture d’écran du dossier de l’ADEUS

En outre, si l’on se fie aux chiffres de l’ADEUS, on remarque que les villages en dehors de l’Eurométropole sont les principaux bénéficiaires des gains de population, tandis que cette dernière connaît depuis 1990 une forte baisse de son dynamisme. Le déplacement vers la campagne et les périphéries n’est pas un phénomène récent, mais bel et bien ancré dans la deuxième partie du 20ème siècle en France. Par ailleurs, les villages en dehors semblent plus attractifs que l’Eurométropole. Notons aussi qu’en 2017, on remarque tout de même un petit regain d’augmentation avec 27,7% de part de l’Eurométropole.

Capture d’écran du dossier de l’ADEUS



Que faut-il retenir de cet amas de chiffres ? Déjà, qu’ils sont imparfaits car ils ne donnent à voir qu’une partie de la réalité. Ensuite, que les villages gagnent plus de population que l’Eurométropole sur les dix dernières années, et ce de façon assez spectaculaire. Après une énorme croissance du milieu du 20ème siècle jusqu’au début du 21ème, Strasbourg et sa périphérie commencent à stagner, au profit justement du reste du Bas-Rhin. On aurait donc là aussi une preuve du « délaissement » des villes au profit des campagnes, qui irait plus loin que la simple périphérie strasbourgeoise. Moins de béton, plus de fraîcheur, des loyers abordables et une augmentation des services de proximité : les campagnes, délaissées et moquées dans l’espace public pendant de longues années, semblent avoir regagné de l’intérêt. Une chose est sûre, ces flux, s’ils continuent d’augmenter, pourraient avoir une grande importance dans la future composition sociale et politique de nos campagnes.

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