Au temps des visages découverts et des sourires affichés en toute impunité, le dimanche matin n’existait pas dans mon emploi du temps. Nous passions directement du samedi soir au dimanche après-midi. Un super-pouvoir me permettait de passer d’un espace spatio-temporel à un autre via un passage secret nocturne situé dans les toilettes du Phono, place Saint-Étienne, que j’activais par la consommation parfois excessive de Picon. Rob, le gardien barbu mystique et mythique de cette porte vers l’éternité, Gandalf de l’underground, confirmera la légende de ce géant tatoué qui activait la porte des étoiles en lisant l’avenir dans la mousse d’une pinte ambrée.

Ce trou noir, toujours inexpliqué par Stephen Hawking, mais que Charles Bukowski qualifiait de truc intense qui fait oublier le côté répétitif des choses,  la normalité du quotidien et qui conduit le merle dans la gueule du chat, se referma à la vitesse de la lumière, presque aussi vite que le Musée d’art moderne, le cinéma Star ou le Botaniste.

Alors que maintenant le sable du Sahara s’invite à Strasbourg comme un fantôme se balade sur le tournage d’une scène lunaire de Star Wars, sans vaisseaux spatiaux et sans figurants, il y a encore quelques mois, je me levais vers quatorze heures, la gueule de bois, des tickets de carte bancaire plein les poches, à me remémorer la nuit passée par des flash-back brutaux, des images brouillées de minois maquillés, cherchant mon souffle comme un asthmatique à l’haleine chargée de clopes.

Désormais, comme je n’ai plus rien de décent à me mettre qu’un pyjama qui commence à sentir le pilier de comptoir, le dimanche matin apparaît comme le jour idéal pour aller vagabonder à la laverie automatique. Me voici donc levé à l’aube, dévalant le trottoir d’une rue trop calme de la Krutenau, une valise à roulettes pleine de fringues  que je tiens en laisse comme un caniche qui couine.

Le soleil me salue par quelques rayons qui m’éblouissent pendant que dans mon casque, les Daft Punk fredonnent One more time avec nostalgie. À l’époque de ce tube interplanétaire, je jouais encore naïvement au docteur avec ma voisine de palier, arborant un appareil dentaire qui me tranchait l’intérieur des joues et où des morceaux de frites venaient se planquer comme des braqueurs en cavale.

DAFT PUNK 1993 – 2021.

En arrivant à la laverie, surprise. Un type d’une cinquantaine d’années est avachi contre la façade, les bras croisés, pendant qu’à l’intérieur des slips se noient dans un mélange suspect de lessive et d’eau tiède. Entre quelques mollards balancés sur la chaussée et une gorgée de Sprite, il me dévisage comme un mal propre avant de me faire un signe pour me dire bonjour à sa façon. Certes, je ressemble à un zombie avec un futal au bord du burn-out et un sweat à capuche beaucoup trop grand pour moi, mais de là à me scruter comme si j’étais Charles Manson, il y a un fossé.

Dans les films, le lavomatic est un endroit incognito où les gens se donnent rendez-vous pour échanger des secrets d’État sur Xavier Dupont de Ligonnès, où le matos passe d’une main à une autre contre quelques billets froissés, où deux personnages parfaits tombent amoureux parce qu’ils échangent leurs chaussettes en pliant leur linge. Dans la vraie vie, c’est un lieu un peu chiant où Hugh Grant et Renée Zellweger ne mettent jamais les pieds. Ceci dit, je trouve à cette petite surface surchauffée qui sent la lavande un charme d’un autre temps qui me ravit.

Après avoir cherché comment fonctionne la machine en déchiffrant une notice approximative, la porte du hublot claque et le voyant affiche un compte à rebours de cinquante minutes. Je sors fumer un reste de cigarette évitant d’engager une discussion sur la pluie et le beau temps avec le sosie d’Émile Louis qui n’a toujours pas terminé sa cannette de soda, puis je me pose à l’intérieur pour rafraîchir 67 fois ma timeline Facebook et 89 fois celle d’Instagram.

J’en arrive à sortir un magazine de mon sac à dos, le hors-série des Inrockuptibles dédié à Serge Gainsbourg dont la tête de choux tirant sur une Gitane orne la couverture en noir et blanc. Le 2 mars prochain, cela fera déjà trente ans que ce compositeur de génie, mélodiste insatiable, parolier créatif, arrangeur d’exception, producteur sous-estimé, nous quitta. Je suis plongé dans l’ambiance sophistiquée du plus frenchy des crooners, par la mélodie entêtante et tragique d’Histoire de Melody Nelson, curieux objet musical, concept album où il est question de donzelles, de folie amoureuse et d’apaisement.

C’est alors qu’un petit animal, une adorable garçonne, une aimable petite conne, comme le chantait Gainsbourg, fit son entrée au milieu des tambours qui font valser les sous-vêtements comme des hamsters dans une roue de métal. Des cils charbonneux et des lèvres cruelles déjà, qui me parlent sans prononcer le moindre mot. C’est un carnage dans mon cœur qui bat trop vite, trahi par des pieds impatients qui maltraitent le sol.

Cette matinée devient incroyable d’un seul coup.

Ses doigts délicats saisissent un chemisier qui termine en boule au milieu de culottes et de jupes multicolores. L’arc-en-ciel se met à tournoyer sur place dans un grondement de plus en plus puissant alors qu’elle s’assoie sur une table, faisant balancer ses jambes comme si elle prenait de l’élan sur une balançoire qui transperce les nuages.

Elle a des yeux très clairs où la douceur tutoie les éclairs. Son cou reflète la lumière du matin et l’envie de la regarder me ronge de l’intérieur. J’ai pourtant toujours rêvé de vivre cette situation, celle où le monde s’arrête, tiraillé entre la raison et la passion. Qu’elle est belle cette inconnue sans larmes et sans colliers, libre de jouer la comédie, de faire la gueule, de rire ou de pleurer, sans illusion, brute comme un baiser maladroit au collège, une mauvaise herbe au milieu d’un champ de certitudes.

Écoute comme je deviens fou de l’intérieur, comme les orgues jouent cet air terrible pour elle, comme j’ai envie de savoir qui elle est, d’où elle vient et comment ça fait de lui prendre la main. C’est le requiem pour un condamné amour. Je suis le genre de gars qu’on croise et qu’on ne regarde pas, ombre parmi les ombres qui se perd dans le nombre, mais pour une fois, je veux des confettis dans la tête, des vagues ailleurs qu’à l’âme, qu’elle vienne me chercher dans la brume, au somment d’une montagne de linge sale.

 Il y a de quoi devenir dingue face au murmure de ses bracelets qui caressent ses poignets, à la voir m’en faire baver tendrement, parce qu’elle sait qu’elle a ce truc qui me tracasse, cette présence qui fracasse, parce que son regard a cherché le mien l’espace d’une seconde qui résume à elle seule l’histoire de l’humanité, de la larve au chimpanzé, du chimpanzé à l’amoureux condamné.

Je m’étends avec précaution sur cette chaise en bois qui maltraite mes vertèbres, guettant un signe de sa part, une miette au milieu de la jungle, un début de quelque chose. Pas de sortie de secours. Je suis piégé par son grain de beauté, par la courbe de son nez. Je m’égare. Je me perds comme un serpent danse au milieu de sa chevelure sombre, un sable mouvant de peau parfumée, dans sa respiration abandonnée où la salive dorée se mêle au souffre.

L’alarme raisonne. Nous sommes interrompus par le serial-killer, qui sans un mot jette ses draps tâchés encore mouillés dans un sac Aldi et disparaît
.

Je profite de cet entracte pour la regarder le plus sincèrement du monde. Sans tricher. Sans séduire. Sans baratiner. Sans lui raconter le début d’un conte de fée qui de toute façon ne se réalisera jamais. Moitié légume, moitié mec. Prêt à manger le plus bel échec. Sans déguisement. Les tripes sur la table. Vulnérable.

Lorsqu’à genoux, je récupère mes vêtements trempés, je discerne un rire complice à la vue de l’un de mes caleçons qui a rétrécit. Je m’accroche à cette possibilité comme à une liane pour venir la retrouver, des effets secondaires dans tout le corps, des fourmis qui chatouillent mon estomac.

Elle se prénomme donc Elsa. Elle pourrait s’appeler Jamila, Manon ou Jane, peu importe, du moment qu’elle est avec moi.


Elle s’apparente à un incendie involontaire dont je peux déjà ressentir les effets secondaires à force de serrer les maxillaires, une lumière au bout de l’impasse. C’est un combat de me présenter, de rougir et de me dévoiler, mais je n’ai plus peur. 

Je suis une tête brûlée qui se jette à l’eau, une punition nécessaire, une erreur éphémère, une brûlure au milieu des rivages, un fugitif étourdi au milieu du lavomatic des éperdus.


Photo de couverture : © Dimitri Douard

 

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