Tribune

Ce texte a été rédigé par Lucas, interne de neurologie au CHU de Strasbourg, pour lancer un appel à l’aide suite à la dégradation, depuis quelques semaines, de la situation sanitaire en Alsace.


D’après un sondage présenté il y a quelques jours sur LCI, autour de 85 % des Français semblent comprendre ou du moins respecter les mesures contraignantes que nous impose la situation épidémiologique actuelle. Malgré cela, cette majorité silencieuse est assourdie par un petit 15% d’irréductibles, groupe polymorphe “anti-confinement”, “anti-masques”, “anti-futur vaccin” etc.

Une réflexion souvent lue sur les réseaux sociaux serait qu’il faudrait ouvrir davantage de lits d’hospitalisation pour prendre en charge les malades plutôt que limiter les libertés individuelles de toute une population. Il est fait grand étalage de chiffres quotidiens sur l’efficacité de telle ou telle mesure, le remplissage de tel ou tel service de réanimation, le fait que tester plus va “créer plus de malades”, sur la sémantique des mots “vague”, “saisonnier”, “pic”, “courbe” etc.

En tant que médecin, il est assez désespérant de voir toute cette agitation, qui rajoute de la tension à une situation déjà angoissante et pénible.

En situation de base et depuis des années, les médecins, qu’ils soient en cabinet de ville ou à l’hôpital, sont débordés. Au début de mes études, il y a plus de 10 ans (ça passe vite punaise…), on nous expliquait “mes pauvres, ça va être dur pour vous, entre le vieillissement de la population, les départs à la retraite des médecins baby-boomers, et les choix politiques des années 90 qui ont conduit à un numerus clausus extrêmement bas, dans dix ans vous serez en pénurie de médecins”. Aujourd’hui, on y est. Certes les facs de médecine sont pleines à craquer, on forme de nouveau un nombre de médecins important, mais ils ne seront opérationnels que dans 10 ans. D’ici là, on doit faire avec. 

On vivote en essayant de recruter des médecins étrangers, certains hôpitaux ne tenant que grâce à cette main d’œuvre internationale (qui devient d’ailleurs difficile à recruter car coincée dans les pays d’origine en raison de restrictions de circulation). On travaille globalement deux équivalents-temps plein par personne, payés comme un seul, avec une conception hospitalière du droit du travail qui s’apparente plus à une suggestion qu’à une loi, un monceau de charges administratives hors-sol, et c’est ce qui nous use et que dénoncent depuis des années la pléthore de syndicats et personnalités publiques du domaine.

Mais ça n’a rien à voir avec le COVID. 

On ne veut pas avoir à nous occuper de plus de lits parce que les gens sont malades du COVID ! On a déjà des centaines de patients hors COVID qui ont besoin de soins. Nous médecins, nous ne pourrons pas nous multiplier en quelques mois “par volonté gouvernementale”, peu importe les primes ou les hausses de salaires, pour nous occuper en plus de patients atteints d’une maladie contagieuse évitable par la simple responsabilité collective.

Peu importe le terme de vague ou d’augmentation, peu importe de taux de positivité des tests, des biais de mesures de tel ou tel indicateur, peu importe le nombre d’asymptomatiques comptabilisés : dans tous nos hôpitaux, nous voyons nos lits se remplir de patients COVID de manière inexorable, nous devons de nouveau déprogrammer des soins pour nous occuper du Covid, remplacer des collègues malades ou venir garnir les effectifs d’une unité Covid au détriment de notre service habituel, moins urgent. Alors même que l’on gère encore aujourd’hui les conséquences de ces réorganisations du mois d’avril. 

C’est donc désespérant de voir cette minorité bruyante de négationnistes de tous bords nous pomper l’air de leurs interprétations statistiques ou socio-démographiques à la louche, de “libertaires” qui veulent “croquer la vie à pleines dents peu importe s’ils tombent malades” et ne se doutent pas que leur comportement met en danger leur prochain. De ceux qui passent leur vie sur les plateaux TV, gavant leur égo en assénant prédictions sorties du chapeau et les “y’a qu’à/faut qu’on”, basés sur leur autorité, charisme ou couleur politique.

C’est désespérant d’assister à des débats sans fin sur l’utilité du port des masques ou de l’application du traçage parce qu’il n’y a eu que quelques alertes données jusque-là. Quand bien même cette application était téléchargée par 30 millions de Français et n’avait permis d’éviter qu’un seul mort, voire même une seule hospitalisation : ne serait-ce pas une magnifique preuve de solidarité nationale pour cet unique patient d’avoir été sauvé par le collectif, du simple fait que nous laissions notre Bluetooth allumé pendant quelques semaines ? Qu’est-ce que ça nous coûte ? 

En avril c’était dur, et nous avions compté sur la solidarité nationale et transfrontalière pour nous occuper de nos patients du Grand Est. Aujourd’hui, nous sommes tous en train de prendre l’eau, y compris nos voisins, et nous ne savons pas vers qui nous allons envoyer nos fameux TGV-réas. Nous ne savons pas comment nous allons nous occuper des patients hospitalisés (même hors réanimation) sans encore devoir repousser les patients moins urgents. Nous sommes un peu plus de 200 000 médecins en France, nous sommes déjà débordés, et nous ne savons pas nous multiplier.

Nous avons besoin de votre aide pour éviter une catastrophe. Votre aide passe par votre confiance : tout comme on ne peut traiter un patient qui n’a pas confiance en son médecin, on ne peut soigner une population qui n’a pas confiance en son corps de santé publique. Votre aide passe par le simple respect des mesures, même dérisoires, car chaque évitement d’une hospitalisation est un soulagement pour le malade, sa famille, et les équipes médicales. Nous avons besoin de vous pour vous vacciner en temps et en heure contre la grippe, qui cause chaque année un énorme problème dans nos hôpitaux. Pour vous vacciner contre le COVID le jour où nous aurons un vaccin testé, sûr et efficace. Pour garder calme et bon sens devant les petits bobos de la vie de tous les jours pour ne pas engorger les services d’urgences.

Suivre des consignes ne fait pas de nous un mouton : c’est le pacte social qui fait que nous formons une société. Cela nous aide à nous organiser, à être efficaces. Les contraintes actuelles ne font plaisir à personne : aucun gouvernement ne tire de bénéfice à mécontenter une population. Aucun système capitaliste ne tire de bénéfice à fermer des lieux de consommation. Aucune équipe d’épidémiologistes ne retire de malin plaisir à proposer une mise sous couvre-feu aux autorités. Parfois les scientifiques se trompent dans leurs hypothèses initiales, mais ils se corrigent rapidement dès que les faits s’accumulent pour les contredire : c’était le cas pour les masques portés par les asymptomatiques, pour la ventilation invasive rapide, pour la peur de l’usage des corticoïdes… L’incertitude fait partie de la science, il faut l’accepter pour avancer, sans se laisser piéger la tête dans le guidon de sa conviction personnelle, seul contre tous.

Nous aurons tout le temps de continuer à nous battre pour l’hôpital public et notre système de santé. De militer pour une revalorisation des salaires de toute la chaîne de soins, pour une simplification administrative, pour une modernisation de nos locaux, pour une meilleure prise en charge du handicap et de la dépendance. Et ce sera essentiel.

Mais là, on a juste besoin d’éviter les hospitalisations liées au COVID. 

Après, on ira tous célébrer la fin de l’épidémie quand nous serons enfin débarrassés de cette saleté ! 

4 COMMENTAIRES

  1. Cet article est très bien rédigé et m’a fait réfléchir. En effet, il expose parfaitement la situation sanitaire dans les hôpitaux et les enjeux qui en découle. Toutefois, il ne reflète selon moi, que le point de vue d’un expert en matière médicale, et c’est là son plus grand défaut.
    Bien que l’objet de l’article n’ait pas pour but d’en parler, ni même de les évoquer, il me semble important et nécessaire de constater que celui-ci ne traite aucunement des enjeux politiques, juridiques et sociaux qui sont étroitement liés aux mesures/restrictions prises par le gouvernement. C’est ainsi qu’il devient selon moi opportun de s’intéresser en parallèle au point de vue du juriste (il est en effet, toujours préférable d’entendre les différents sons de cloche avant de choisir la mélodie). Finalement, ces brefs propos ont seulement pour but de mettre en garde contre une trop grande restriction de liberté, qui peut engendrer, et engendrera à coup sûr, une nouvelle conception de la liberté. Je suis jeune et je refuse de vivre dans un monde tel que celui qui est en train d’être bâti. Je ne souhaite pas prendre parti ici, et je pense avoir conscience de la gravité de la situation. Seulement je ne suis certainement pas prêt à accepter n’importe quelle mesure, et surtout si l’efficacité de celle-ci n’a pas été prouvée. Je pense qu’il est important de réfléchir collectivement, avec différents points de vue, et de ne pas décider aveuglément ou précipitamment.
    Comme écrit à la fin de l’article, je cite : « Après, on ira tous célébrer la fin de l’épidémie quand nous serons enfin débarrassés de cette saleté ! » J’ai évidemment hâte que ce moment arrive, j’espère simplement pour tout le monde et peut-être encore plus pour les plus jeunes que ce moment arrivera vite, très vite … Car je ne souhaite à personne de vivre dans une telle époque… je suis inquiet pour mon avenir….
    Je remercie bien entendu tous les services médicaux de se battre, chaque jour, pour notre bien-être. Merci de faire de votre mieux.

  2. Tellement réel ce texte. Les médecins soignent et sauvent des vies alors un peu de respect pour leur travail et leur dévouement. Ils perdent un temps fou avec l’administratif. Pour les patients aussi c’est très compliqué. Notre fils seul sans personne pour l’aider serait SDF après un grave AVC, après que les médecins aient tout fait pour le sauver. Il n’y a pas de mot pour évoquer cette période difficile. Un grand merci aux médecins. Ensuite quel stress et fatigue inutile pour les proches à cause de la paperasse. Chaque semaine ou quinzaine il faut se replonger dans le dossier médical pour fournir tel certificat médical ou tel autre et cela depuis 9 mois. Non seulement il faut lutter pour s’en sortir face à la pathologie mais il faut se démener tout ce temps pour pouvoir vivre simplementn, manger, continuer à payer son loyer, c’est insupportable pourtant les médecins eux étaient là à son arrivée aux urgences, soignent et c’est tout une équipe qui se mobilise. Alors respectez et se protéger et protéger les autres ce n’est pas être dénué de liberté mais c’est être responsable et humain. 6 pieds sous terre vous serez peut être libre mais que ferez vous de cette liberté ? Vous aurez pris la liberté de ceux que vous aurez contaminés par votre inconscience. C’est tout.

  3. En période Hors Covid, il y a 5.000 lits de réa en France, 15.000 en Allemagne. Et le personnel qui va bien avec. Ce n’est pas du au fait que les patients sont mieux soignés en France, non ! C’est du au fait qu’il n’y a plus que des comptables a la tête des hôpitaux, qui dictent leur vision de la santé en France.

    En plus de 30 ans, le nombre de lits dans les hôpitaux français s’est réduit drastiquement. Et le boulot des internes des urgences s’est transformé en « A la recherche d’un lit disponible ». Et quand la recherche est infructueuse, on renvoit le patient chez lui.

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