Julius Pepperwood est fatigué. Encore une nuit blanche passée dans son bureau, à se bousiller les yeux devant des écrans mal éclairés. Les enquêtes n’attendent pas, malgré le mal de dos qui commence à se faire sentir. Il se sert un nouveau café, il a perdu le compte. Il regarde autour de lui, le désordre régnant au milieu des cartons pas encore défaits. Il se penche sur sa nouvelle affaire : découvrir l’origine des noms des bâtiments de l’université de Strasbourg. Une enquête qui va le mener dans les méandres de la chimie, de l’architecture et des arbres. Avec, en toile de fond, Strasbourg, la ville qui l’attire toujours dans ses filets.

L’université de Strasbourg est un lieu incontournable pour les Strasbourgeoises et les Strasbourgeois. Notamment le campus de l’Esplanade, plaque tournante des futurs leaders de demain, que ce soit au niveau intellectuel ou à celui des hectolitres de pintes enfilées entre le Public House, le Local et le piège perpétuel de la place Saint-Nicolas-aux-Ondes. Si notre université possède une histoire riche comme tu l’es après un règlement surprise de la CAF, et mériterait un article dédié, celle de l’université de Strasbourg telle que nous la connaissons aujourd’hui est très récente.

La façade de l’Institut de biologie moléculaire et cellulaire. © Nicolas Kaspar pour Pokaa

Une naissance par décret

Quoi de mieux pour une université de commencer son histoire par un décret ? Si les juristes dans la salle ont dû pendant longtemps vénérer leur dieu, l’université de Strasbourg version new look est en effet née sur Légifrance le 18 août 2008. 11 articles pour acter la naissance d’un établissement qui souhaite mettre la pluridisciplinarité au centre de son offre estudiantine, mais également pour ne faire qu’une, et donc devenir plus visible à l’international. Dans une ville où le label est roi, la nouvelle université s’est très vite adaptée.

Pour cela, elle fait donc fusionner trois universités disciplinaires : l’Université Louis-Pasteur, l’Université Marc-Bloch et l’Université Robert-Schuman. Et si elle n’est unifiée que le 1er janvier 2009, elle n’a pas attendu 2009 pour se faire une place dans le game universitaire. Pas bête l’insecte, elle fait en effet partie des 18 universités à appliquer la loi relative aux libertés et responsabilités des universités, dite LRU. Cela lui permet de se positionner pour rayonner et pour se doter de fondations, dans le but de renforcer son autonomie financière. Ce qui explique la naissance de la Fondation Université Strasbourg dès le 28 octobre 2008, ses nouveaux statuts le 4 novembre et son premier président Alain Beretz.

Jules Hoffmann, lors de la remise du Prix Nobel de médecine en 2011. © Holger Motzkau, Wikipedia/Wikimedia Commons (cc-by-sa-3.0)

S’ensuit une histoire récente marquée par des initiatives en tout genre, des appels à projet et surtout une reconnaissance de la recherche strasbourgeoise au niveau international. Avec Jules Hoffmann, co-lauréat du prix Nobel de médecine en 2011, puis Martin Karplus, co-lauréat du prix Nobel de chimie en 2013, suivi de Jean-Pierre Sauvage lui-aussi co-lauréat du prix Nobel de chimie en 2016, Strasbourg montre qu’elle sait être un endroit qui compte.

Une histoire de bâtiments

Mais ce qui nous intéresse aujourd’hui c’est l’histoire des bâtiments. Et Strasbourg étant une ville qui a le BTP dans la peau, forcément, il y a des choses à dire. Voici donc l’histoire derrière le nom de neuf des bâtiments composant le campus de l’Esplanade.

Chimie, langue et dendrologie

Ce n’est pas les matières que tu prendras en Terminale avec la nouvelle réforme du Bac, mais bien les origines du nom de trois des bâtiments de l’Université de Strasbourg.

  • Il y a tout d’abord l’Institut Le Bel. On l’a vu, la chimie possède une place particulière à Strasbourg, autant pour ses prix Nobel que pour sa cafète où la bière coule à flot à des prix défiant toute gueule de bois. Ce bâtiment tient donc son nom du chimiste Joseph-Achille Le Bel et, bien évidemment, il s’agit d’un établissement d’enseignement des sciences. En plus de son nom qui claque, ce dernier est non seulement Alsacien, il est né dans le Bas-Rhin en 1847, mais est également considéré comme l’un des précurseurs de la stéréochimie moderne. Pour ceux qui n’ont pas fait Bac S option Breaking Bad, la stéréochimie concerne la disposition relative des atomes au sein d’une molécule. C’est-à-dire que, si la molécule est ta chambre, la stéréochimie étudiera le placement de tes meubles IKEA – et dira que c’est probablement pas bien agencé. Le Bel a continué des travaux développés par Louis Pasteur en 1849, qui avait découvert que certains sels issus de l’acide tartrique (sous-produit de la vinification, rencontré dans les tuyaux où a circulé le vin) avaient la propriété de faire tourner un rayon de lumière, ce que ne faisaient pas d’autres sels, provenant d’autres sources. Pour ta prochaine soirée oenologie, ça fait une sacrée anecdote.
© Nicolas Kaspar pour Pokaa
  • Ensuite, parlons du Pangloss. Bâtiment franchement très peu connu dans le Rolodex des bâtiments de l’université, son nom vous rappelle peut-être néanmoins des mauvais souvenirs de 1ère. En effet, Pangloss est un philosophe optimiste, un professeur de métaphysico-théologo-cosmolo-nigologie et le précepteur de Candide dans l’ouvrage éponyme de Voltaire. Si l’origine du nom du bâtiment ne provient pas exactement de ce personnage, il provient de la signification du mot « pangloss », qui veut dire « celui qui parle toutes les langues ». Symbole de la diversité linguistique, le bâtiment a été construit en 2000 pour abriter le secteur de la communication en langues de l’Université de Strasbourg, l’Institut International d’Études Françaises (IIEF),l’Institut de Traduction et d’Interprétariat-Relations Internationales (ITI-RI) ainsi que le Service de ressources et d’autoformation en langues étrangères (SPIRAL). On ne peut pas enlever à l’Unistra une certaine cohérence.
© Nicolas Kaspar pour Pokaa
  • Enfin, terminons par le bâtiment qui m’a fait apprendre le mot dendrologie, c’est-à-dire l’étude des arbres, pour les besoins d’un intertitre : le Platane. Loin d’être nommé en référence à la série d’Éric Judor, ce bâtiment vétuste qui semble s’écrouler chaque jour qui passe a simplement été nommé en hommage au platane situé devant l’entrée. Pourquoi faire compliqué lorsque l’on peut faire – vraiment – simple ?
© Nicolas Kaspar pour Pokaa

Passion BTP

Dans cette catégorie sont regroupés les bâtiments de l’Université de Strasbourg qui tirent leur nom  de leur spécificité architecturale.

  • Commençons par l’Atrium. Ce bâtiment qui, de l’intérieur, ressemble à une sorte de Grand Canyon strasbourgeois, tout de verre vêtu. La grande façade vitrée, côté nord, abrite une galerie publique largement ouverte sur le campus. Aux origines de ce nom, il faut remonter à l’époque romaine, puisqu’un atrium était une cour intérieure d’une maison romaine antique, généralement entourée d’un portique couvert.
© Nicolas Kaspar pour Pokaa
  • Continuons ensuite par l’Escarpe. Ce bâtiment accueille notamment les futurs journalistes strasbourgeois de demain au sein du CUEJ. Pour trouver l’origine du nom du bâtiment, il faut remonter au début du XVème siècle, soit au moment du quatrième agrandissement de l’enceinte médiévale de la ville de Strasbourg. Cet agrandissement final a eu pour but de protéger ce qui est aujourd’hui le quartier de la Krutenau – visionnaires les architectes de l’époque, on échangerait ce quartier contre rien au monde. Le bâtiment est ainsi construit sur les vestiges de fortifications liées à cet agrandissement, qui se trouvent au sous-sol du bâtiment mais ne sont plus accessibles au public. L’Escarpe tire donc son nom de ces fortifications : une escarpe est le talus au-dessus du fossé qui borde une construction fortifiée.
© Nicolas Kaspar pour Pokaa
  • Ensuite vient un des bâtiments sans doute les plus célèbres du campus de l’Esplanade : le Patio. Abritant la Fac de langues, celle de sciences-humaines et surtout une cafète avec des tartes au citron meilleures que celles de nos mamies, le bâtiment a été construit dans les années 60. Il tient là encore son nom de sa définition architecturale, puisqu’un patio est un archétype d’espace intérieur à ciel ouvert, de plan carré, au centre d’une habitation, ayant un rôle fonctionnel et, principalement, de représentation. Et, en effet, au cœur du Patio se trouve effectivement un espace à ciel ouvert. Par ailleurs, comme vous pouvez le voir sur la photo ci-dessous, son fameux amphi Cavaillès, un cauchemar de surveillance de concours, a été nommé en hommage à Jean Cavaillès, philosophe français et héros de la Résistance.
© Nicolas Kaspar pour Pokaa
  • Enfin, le Portique. Là encore, pas de surprise : le nom du bâtiment vient de sa définition architecturale. À savoir une pièce, un passage ou une galerie ouverte en rez de chaussée et couverte entre deux colonnades ou rangs d’arcades. Ici, c’est la passerelle horizontale entre les deux bâtiments qui donne son nom au Portique.
© Nicolas Kaspar pour Pokaa

Les p’tits nouveaux

Enfin, dans ce concert de bâtiments, deux petits nouveaux arrivent pour mettre un petit coup de polish à l’Unistra. Et ils ont eux-aussi leur justification.

  • Le premier, on vous en avait déjà parlé, c’est le Cardo. Le nouveau bâtiment de l’IEP de Strasbourg, qui n’a de nouveau que le nom, situé sur le site historique de l’Hôpital Civil. Livré avec des années et des années de retard, il semblait quasiment être relégué au rang de blague. Mais, envers et contre tout, il est enfin devenu opérationnel depuis le 2 mars. Manque de bol, quinze jours après est arrivé le coronavirus et le confinement. Maudit un jour… En tous les cas, le nom du bâtiment possède une réelle signification puisque le Cardo ou cardo maximus était, lors de l’implantation d’un nouveau camp romain, l’axe Nord-Sud, alors que le decumanus indiquait l’axe Est-Ouest. Le forum, cœur politique et économique de la ville, était normalement situé à l’intersection de ces deux axes. Ici, le but est donc d’ouvrir l’espace de l’Hôpital Civil vers le cœur de la ville, avec la création d’un axe Nord-Sud, de la ville et des quais vers le site de l’hôpital. L’une des entrées principales de ce bâtiment s’ouvre sur cet axe, et va offrir de par sa rue intérieure orientée Est-Ouest, un nouvel axe de déambulation qui sera le coeur de l’activité de tous les acteurs du site.
  • Le deuxième bâtiment est celui qui remplace l’ancienne bibliothèque Blaise Pascal : c’est le Studium. La première pierre a été posée le 6 septembre 2018 et son ouverture est prévue pour la rentrée 2020. Pour l’instant toutefois, il est encore en travaux. Son nom provient du mot latin qui signifie éducation, et le bâtiment promet d’être une nouvelle pierre dans la modernisation de l’Université de Strasbourg, avec un learning centre – une bibliothèque quoi – et une maison de l’étudiant. Une modernité qui se conjugue au latin. Ça c’est disruptif.
© Nicolas Kaspar pour Pokaa

Julius Pepperwood se frotte les yeux. Il regarde son portable, seule lumière dans une ambiance opaque : 2h45. L’enquête est terminée, il peut rentrer chez lui. Bien que, ces derniers temps, son bureau était sa maison. Il doit ralentir sur les enquêtes, mais, en même temps, c’est comme une drogue. Il est facile de s’y attacher, mais très dur d’en sortir. Éreinté, fourbu et le dos en miette, il décide toutefois de rentrer. La prochaine affaire attendra… 

1 commentaire

  1. J’ai vraiment pris du plaisir à lire cet article ! On y apprend plein de trucs mais avec des petites touches d’humour qui rendent l’article encore plus intéressant. Quand le Coronavirus aura disparu et que nous irons à l’université de nouveau, tel un guide de voyage j’expliquerai à mes potes tout ça 😆

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