Cette année, pour les illuminations d’été, la ville de Strasbourg a décidé de mettre en avant le concept de la slow life. Un état d’esprit où il faut prendre son temps, pour se poser un peu, ralentir, se détendre et avancer à son rythme. Partenaire de la ville depuis de nombreuses années, ce n’est pas un hasard de voir que Sciences Po Strasbourg incarne cet état d’esprit à la perfection, surtout parce que slow life ça sonne bien et que l’anglais ça vend des diplômes. Néanmoins, il semble qu’ils soient allés trop loin, et que cet état d’esprit a eu des conséquences terribles. La victime ? Le nouveau bâtiment, dont la construction laisse pantois la communauté des tortues, des escargots et des limaces. Jamais avare en enquête choc, Pokinvestigation s’est lancée dans une enquête pour comprendre les raisons derrière ce tel respect de la slow life, devenue si chère à notre ville…

Note de l’auteur : Vu qu’à Sciences Po, on aime bien les citations, chaque intertitre aura le droit à la sienne. Les auteurs sont bien évidemment fictifs. Quoique…

« Ce qui coûte le plus cher dans une construction, ce sont les erreurs. » – Noé

Revenons d’abord au cœur de l’affaire. La slow life, ça a un coût : environ 69 millions d’euros. Ce n’est pas le nombre de sélectionneurs de l’équipe de France, mais bel et bien le montant total des travaux du nouveau bâtiment de Sciences Po Strasbourg. 52 millions la première fois, 17 millions la deuxième. Que ça vous serve de conseil : ne jamais retourner avec son ex !

Comme dans toutes les histoires d’amour entre un projet et l’égo de celui qui le propose, cela avait pourtant si bien débuté : « Quand je suis arrivé en première année dans l’élite de la nation, en 2012, tout de suite, dès la première journée, on m’avait vanté ce nouveau bâtiment ; que je l’aurais, non pas au retour de ma troisième année à m’éclater dans les bars et boîtes en Erasmus, mais bel et bien lorsque je serai inséré dans la vie active et en âge de faire mes premiers dons. »

Ces propos recueillis par une source anonyme – Nicolas, pour ne pas le citer – montrent le souhait fort de l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg : mener la charge de la densification urbaine strasbourgeoise, en slow motion. Le fait d’être un leader de sa branche a toujours été l’objectif des différents directeurs de l’établissement, comme me confirme une source proche du dossier : « On a toujours voulu prendre le devant des tendances. La slow life, c’est nous. Be distinctive you know ? Ah non, ça c’est l’EM. Bon quoiqu’il en soit, c’est tellement simple de finir les bâtiments à l’heure. Nous, on joue avec nos propres règles. » Les Renégats de Sciences Po Strasbourg, qui jettent l’argent par les fenêtres – pas encore terminées – du bâtiment.

« Les hommes ont des prétentions, mais des petits projets. » – Dieu

Une arrogance dans les propos, certes teintée de suffisance, mais qui ne peut que se vérifier dans les faits. Sciences Po Strasbourg est bien leader dans la lenteur des bâtiments construits. Les premiers mois furent pourtant difficiles, les travaux semblant avancer à une vitesse laissant le syndicat des jaguars « interloqués ». Néanmoins, après cette brève inquiétude, tout rentra dans l’ordre dès juillet 2014.

Admirez le milieu du bâtiment . Cette photo a été prise le 9 juillet 2019.

Ce revirement bienvenu est à mettre au profit du choix de l’architecte, Giovanni D.S : « Cela faisait un moment que l’IEP m’avait dans son radar ; ma dernière construction à Pise était un succès. Cette fois, ils ne voulaient pas quelque chose de penché, mais plutôt de l’ordre des dégâts structurels. Je suis architecte, pas magicien. Ça a demandé beaucoup de travail et de rigueur pour tout rater. »

Giovanni a tout de même réussi son coup. On aurait tendance à qualifier cela d’accident industriel, mais cela serait trahir le talent du cabinet d’architecture et du maître d’œuvre. Puisque ces défauts structurels – une manière trop modeste de définir fissures et malfaçons – ont complètement stoppé les travaux, pendant plus de deux ans. Ils ne reprennent en effet qu’à l’automne 2016. L’IEP, désormais mieux rodé, a pu mettre en place d’autres stratégies afin de rendre honneur à cette vie au ralenti.

« La confiance n’exclut pas le contrôle », Lénine

Tout le monde a mis la main à la patte pour aider le projet à ralentir. Le gros du travail est notamment passé par la communication. Gwynnifer, directrice de la start-up Disruptive Bullshit, m’a accordé un peu de son temps pour revenir sur cette histoire, entre deux confcalls : « Je dirais qu’on a eu un grand rôle à jouer dans la perpétuation de la slow life. Le nombre d’afterworks organisés pour continuer à parler de la construction, en lieu et place de la faire. Cela a été vital pour entretenir l’illusion de la continuation du projet. » Une stratégie classique de poudre de perlimpinpin, qui porte ses fruits.

C’est beau non ?

En effet, les effets d’annonces n’ont pas manqué de pleuvoir, comme un été en Bretagne : « Une newsletter par-ci, un petit discours pompeux par-là, inviter parfois le syndicat des tortues, au pouvoir important, parfois critiques sur la vitesse de nos travaux… Il fallait savoir varier les plaisirs. » La confiance des différents acteurs publics a néanmoins commencé à s’étioler, et le contrôle s’est renforcé : « L’Etat, l’Eurométropole ou encore la Région sont rentrés dans le jeu et nous ont mis la pression. Ils voulaient que les travaux redémarrent parce que, soi disant, ils avaient investi dans le projet et que ça leur coûtait de l’argent. Ils construisent tout le temps eux, on ne partage ni la même vision, ni le même amour du BTP. Ce n’était pas le moment de lâcher. »

« Ce qui caractérise la communication, c’est d’être unilatérale », Général Palpatine

Pour Gwynnifer, les besoins en com’ se sont multipliés, et ce n’est pas demain la veille que l’IEP allait faire marche arrière. Après tout, ils avaient déjà commencé à bétonner l’enceinte de l’Hôpital Civil : « Le choix de l’Hôpital Civil ça a été compliqué : l’endroit est au centre de Strasbourg, il est typique, c’est joli, il y a de la pierre et du vert partout. Nous on voulait faire comme la ville et l’Etat : construire un ensemble de bâtiments, en dépit de la verdure et des constructions autour. »

Expectations

Ce choix a vite été suivi d’un autre, beaucoup plus ambitieux : « Cet ensemble de bâtiments, ce n’est pas seulement pour Sciences Po mais aussi d’autres écoles. Comme ça on ne ralentit pas la vie que pour nous, mais aussi pour les autres, comme l’IPAG par exemple. » Là encore, Sciences Po Strasbourg peut se targuer d’être leader en tendance : en plus de ceux travaillant dans l’Hôpital Civil, ce seront des élèves d’autres établissements qui seront forcés encouragés à vivre au ralenti. Le soldat communication a encore été demandé au rapport : « On s’est dit : on met de belles photos, un slogan qui pète et paf ! On n’allait y voir que du feu, ça nous a fait gagner au moins un an avec Strasbourg et l’Eurométropole. »

Reality

Un choix fort, qui n’a pas contenté tout le monde. Contactés par nos soins, le syndicat des limaces et escargots a refusé de nous répondre, prétextant un « projet contraire à nos valeurs et à nos volontés de baver sur la verdure. » D’autres sources m’ont avouées que ce projet était « moche et sinistre, même en plein soleil ». Des témoignages puissants, qui risquent de ternir cette réputation de bâtisseurs au ralenti.

« Il ne faut jamais ternir sa mauvaise réputation. » – Sauron

La bave de la limace risque en effet d’atteindre la colombe bétonnée, puisque cette réputation de lenteur dans la construction est une part non négligeable de l’identité de Sciences Po Strasbourg. Pourtant, il devient de plus en plus dur de soutenir ce rythme de sénateur : un lanceur d’alerte du nom d’Edouard Haneigé a décidé d’envoyer un communiqué promettant une ouverture à la rentrée 2019. Heureusement, il a vite été repris – un comble ! – par l’administration de l’IEP.

Paroles, Paroles

Dark Vadehors, membre de l’administration, reconnaît néanmoins que tenir le pari de la slow life est parfois difficile : « C’est compliqué de dire aux gens que l’Etat, la ville et les parents de nos étudiants nous donnent de l’argent pour que, six ans après, nous en soyons à un bâtiment de loin pas terminé. Mais c’est ça aussi vivre au ralenti : c’est accepter que les contraintes monétaires de l’extérieur n’ont pas à avoir d’influence sur nous. On fait les choses à notre rythme, on impose du nouveau mobilier urbain qui ne s’adapte pas à l’environnement et on prône un nouvel état d’esprit disruptif. » Interrogé sur ce que pouvaient en penser les étudiants de l’IEP, Vadehors m’a répondu « Qui ? » et est reparti inspecter les travaux.

Dans ce combat courageux contre le diktat de l’instantané, difficilement soutenable sur le très long terme, un homme leur apporte pourtant son soutien : Antoni G., espagnol, propose ses services pour accompagner l’IEP dans ses nouvelles aventures. « La construction de mon œuvre a débuté à la fin du 19ème siècle dans une petite bourgade catalane. Cela fait plus de 100 ans que l’on réussit à maintenir ce pari de bâtiment non terminé. S’ils le veulent, je peux leur proposer mon expertise. » Un soutien bienvenu, surtout à l’heure où Sciences Po Strasbourg cherche à rayonner à l’international.

Avec le pari risqué de la vie au ralenti, le bâtiment de Sciences Po Strasbourg n’a de nouveau que le nom. Un choix fort à l’heure de la construction à outrance, que de laisser le temps faire son usage depuis plus de six ans, engloutissant argent, directeurs et espoirs des élèves. Même s’il est probable que l’IEP ne résiste plus très longtemps aux sirènes de la finalisation du bâtiment, on ne peut que leur souhaiter que ce choix de vie n’entache pas leur (très) chère réputation.

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